LA DERNIÈRE CHASSE

Disponible en DVD et Blu-ray à partir de demain, LE CHASSEUR de Daniel Nettheim est une petite surprise qui aurait mérité une sortie en salles en France, ne serait-ce que pour la façon dont le film restitue la beauté naturelle de la Tasmanie. Pour la peine, nous avons quand même interviewé son réalisateur Daniel Nettheim !

Martin est un mercenaire solitaire, qui travaille aux quatre coins du monde. Sa prochaine mission consiste à se rendre en Tasmanie pour retrouver le dernier spécimen d’une espèce présumée éteinte, le Tigre de Tasmanie. La société biotechnologique qui l’emploie est très intéressée par l’ADN de l’animal, et a obtenu des preuves de son existence. Sur place, Martin se fait passer pour un universitaire qui étudie la faune locale et loge dans la maison de Lucy Armstrong, une mère de famille qui a du mal à se remettre de la disparition de son mari. Le mercenaire s’entiche rapidement de cette petite famille, également composée de deux enfants en manque de père, mais il ne sait pas que ses faits et gestes sont épiés par la compagnie qui l’emploie, et qui cherche à avoir des résultats le plus rapidement possible. Dès lors, sa quête pour retrouver cet animal rare prend des proportions presque mythologiques, et notamment lorsqu’il se retrouve face à ses propres conflits.

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Avec son esthétique épurée (proche de VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER, film de chevet du réalisateur) et sa trame simple, LE CHASSEUR aurait très bien être un véritable film introspectif, qui mise tout sur son ambiance pour ne rien raconter au final. C’était sans compter sur le réalisateur Daniel Nettheim, qui refuse de tomber dans le piège du film symbolique, à plus forte raison car il a porté le projet sur ses épaules pendant une dizaine d’années. Comme on peut le constater en lisant l’interview qui suit, Nettheim accorde une attention toute particulière à la narration de son film, et à la façon dont il va construire son récit pour faire ressortir les éléments psychologiques, tout en maintenant le fil conducteur de sa trame principale. Le fond et la forme s’allient de manière harmonieuse, sans forcément atteindre le paroxysme émotionnel des plus grands survivals, mais toujours avec le souci d’offrir au spectateur ce qu’il est venu chercher, et un peu plus encore. La construction du film est telle qu’elle mène à une image finale saisissante et quasi mythologique, qui résume à elle seule le film et sa thématique principale. Comme Daniel Nettheim nous a expressément demandé de ne pas la révéler, nous vous laissons évidemment découvrir LE CHASSEUR par vous-même. Un dernier détail tout de même : l’interview qui suit est garantie sans spoilers.

Apparemment, LE CHASSEUR est un projet de longue date pour vous, non ?

Oui. J’ai réalisé mon premier film en 1999. Il s’appelle ANGST et n’a pas grand chose à voir avec LE CHASSEUR, puisqu’il s’agit d’une modeste comédie dramatique. Le film est sorti en l’an 2000 en Australie, et c’est à peu près l’époque où j’ai lu le roman de Julia Leigh, et j’ai décidé d’en acquérir les droits. Mon idée était d’en faire mon second projet, en espérant que le film se fasse rapidement mais cela n’a pas été le cas. D’une part, il m’a fallu beaucoup de temps pour trouver les bons scénaristes pour adapter le roman et ensuite, il nous a fallu encore plus de temps pour obtenir une adaptation satisfaisante. Pendant ce temps, je devais continuer à gagner ma vie et j’ai donc officié en tant que réalisateur pour la télévision, ce qui a considérablement repoussé le projet. Si j’avais eu le luxe de pouvoir travailler à plein temps sur LE CHASSEUR, je l’aurais probablement tourné en 2003 ou 2004, mais ce n’était pas possible. Il se sera écoulé dix ans entre le moment ou j’ai récupéré les droits du livre, et le moment ou j’ai pu entamer le tournage…

Qu’est-ce qui était si difficile à adapter dans le roman ?

Le livre est très introspectif. Le lecteur passe beaucoup de temps dans la tête de Martin, le personnage principal interprété par Willem Dafoe dans le film. Nous avons gardé ce qui me plaisait déjà dans le roman, les éléments principaux si vous préférez : le parcours intense de ce chasseur parti à la recherche du Tigre de Tasmanie, une espèce disparue, les magnifiques paysages sauvages, les personnages secondaires, la structure de l’intrigue… Mais il fallait créer des conflits externes, afin de révéler les conflits internes du personnage. Je ne pouvais pas raconter le film à la première personne, même si tout passe par le point de vue de ce chasseur. Je voulais également éviter certaines facilités, comme la voix-off par exemple. Et pour cela, nous avons donc pris certaines intrigues secondaires du roman, comme les problématiques politiques et écologiques liées à la région, et nous les avons étoffées pour pouvoir faire ressortir cet aspect de thriller qui me plaisait tant dans le livre. Mais c’est une question d’équilibre, et je voulais tout de même maintenir l’aspect poétique et philosophique du parcours de Martin.

Vous avez tourné sur place, en Tasmanie, dans des décors naturels et sauvages. J’imagine que le tournage a été compliqué à mettre en place, non ?

30% de l’île de Tasmanie est faite de nature sauvage, et de lieux jamais visités par l’homme. Ce sont des endroits protégés par le gouvernement, et que personne ne pourra jamais fouler. Il y a des paysages vraiment incroyables et très spectaculaires, que nous n’avions pas du tout le droit de visiter. Mais comme l’une des industries principales de l’état de Tasmanie est le tourisme, il y a plusieurs lieux qui sont accessibles relativement facilement en voiture. Du coup, nous avons tiré partie de ces endroits spécifiques : dans certains plans du film, vous avez l’impression qu’il s’agit d’un décor sublime, totalement naturel et jamais foulé par le pied d’un homme, mais en fait, si la caméra faisait un panoramique à 180°, vous verriez que l’équipe technique se tient juste derrière le décor, dans un de ces parcs mis en place par l’office du tourisme. Pour nous déplacer plus rapidement, nous avons mis tout l’équipement dans des voitures, et non dans des gros camions de tournage. Au pire, il nous fallait parfois faire 500 mètres à pied avec l’équipement pour tourner dans des terrains plus sauvages. La seule chose que nous ne pouvions pas contrôler, c’était le temps. En Tasmanie, le temps est très capricieux. Vous pouvez avoir le droit à toutes les saisons en une seule petite heure, et il peut se mettre à neiger en plein été.

Vous avez d’ailleurs tourné le film en octobre, ce qui correspond au début de l’été en Australie…

Oui, mais je voulais de la neige dans certains plans. Il n’avait pas neigé pendant six semaines avant le début des prises de vues, et j’ai bien cru que je n’allais pas réussir à obtenir ce que je voulais. Mais c’est finalement arrivé, et nous étions prêts pour cela. Car le planning du film était tel que nous tournions en intérieur dans la journée, mais en début et en fin de journée, nous étions en extérieurs, pour obtenir la lumière un peu diffuse et particulière que je voulais imprimer au récit. Alors pour pouvoir être surs que nous pouvions changer le plan de travail et les scènes que nous devions tourner au jour le jour, j’ai pris la décision d’habiller le personnage de Willem Dafoe avec les mêmes vêtements pendant tout le film. De cette manière, nous pouvions nous accommoder des changements climatiques et être disponible selon nos exigences artistiques.

Vous aviez un budget conséquent ?

C’est un bon budget, il était suffisant pour tourner ce que j’avais en tête, mais il était tout de même un peu serré. Pour vous donner un exemple, je voulais absolument tourner certains plans en hélicoptère, pour pouvoir obtenir des images très cinématographiques et symboliques de l’homme face à la nature, dans des compositions qui mettent en avant le gigantisme et la beauté des décors. Mais au début du tournage, nous n’étions pas certains d’avoir assez d’argent pour louer un hélicoptère. Nous l’avons donc réservé, et nous avons attendu la fin des prises de vue pour être certains que nous pouvions nous permettre de le louer. Si un acteur tombait malade, ou si on prenait du retard sur le planning, il y avait de grandes chances qu’on ne puisse pas se permettre de tourner ces images. Arrivés à la fin du tournage, nous avons quand même pu nous offrir un jour de location, et nous sommes partis faire les plans d’ensemble auxquels je tenais tant. Et je pense qu’ils sont très bénéfiques pour le film, car nous les avons placés un peu partout, et cela donne un cachet plus spectaculaire au projet.

Justement, vous avez beaucoup travaillé à la télévision, et les plannings sont parfois tels que vous devez adapter votre style au format. Est-ce que vous n’aviez pas peur d’avoir pris de mauvaises habitudes pour votre retour sur grand écran ?

C’est une question intéressante : les financiers susceptibles de mettre de l’argent dans LE CHASSEUR ont jetés un œil sur mon CV et ont dit à mon producteur qu’ils étaient sceptiques sur le fait que je puisse faire un long-métrage de cinéma, après avoir passé tant d’années à travailler à la télévision. Ce n’était pas un atout selon eux, et c’est vrai qu’il est facile de se laisser aller aux compromis à la télévision, par manque de temps notamment. Mais je me suis juré de faire attention justement, et cette suspicion de la part des financiers a été un bon moyen de me rappeler que je ne devais pas faire de compromis, et que j’avais quand même le temps de tourner le film avec les impératifs artistiques requis. Même si on prend son travail à cœur quand on fait de la télévision, on ne peut pas forcément viser la perfection. Ce n’est pas le but du médium. Au cinéma, je pense par contre qu’il faut justement viser la perfection. Notamment car elle est très dure à atteindre.

Le fait d’avoir à diriger un acteur chevronné comme Willem Dafoe doit également aider à se surpasser, non ?

Ce qui est formidable avec Willem Dafoe, c’est qu’il n’aime pas forcément tergiverser pendant des heures sur son personnage. En tout cas, pas sur le plateau. Nous en avons parlé au préalable, et nous avons tracé ensemble les grandes lignes de Martin, et il s’est immergé dans le personnage. Il est dans toutes les scènes, ce qui plaisait beaucoup à Willem, qui déteste ne rien avoir à faire sur un film. Il aime vraiment agir, passer à l’action. Et du coup, il ne cherche pas forcément à remettre les fondamentaux en question sur le plateau, il y va à l’instinct. Et pour moi, c’était très libérateur, parce que je pouvais me concentrer sur d’autres points, comme le fait de diriger les deux enfants acteurs, qui n’ont de toute évidence pas la même expérience du métier que lui.

Ce qui est plutôt réussi dans le film d’ailleurs, ce sont les connexions entre les personnages, et notamment ce sentiment de famille recomposée. C’est un thème qui était déjà dans le roman ?

Oui, mais j’y tenais. J’aimais l’idée de ce mercenaire à la vie bien ordonnée, qui débarque dans cette famille paumée, dans laquelle ce sont les deux jeunes enfants qui font la loi, pendant que leur mère gère la disparition de son mari avec beaucoup de difficulté. Ce sont des personnages qui font l’expérience de la solitude et de l’isolement. Que se passe-t-il si on les fait se rencontrer ? Est-ce qu’ils vont se comprendre et apprendre les uns des autres ? Comme je vous le disais, nous avons passés beaucoup de temps sur le scénario, et notamment pour équilibrer tous les éléments du film. Je ne voulais pas faire un film introspectif, qui mise tout sur l’ambiance. Je voulais vraiment éclairer les conflits et les enjeux en faisant progresser la narration. Donc nous avons écrit beaucoup de versions différentes, qui racontaient la même histoire, avec plus ou moins de subtilités dans la façon dont les informations étaient dévoilées. Et l’idée était d’ajouter ou de soustraire des éléments, en fonction des opinions de nos amis, qui servaient de public test en somme.

Rien ne s’est fait sur le banc de montage ?

La majeure partie s’est décidée au scénario. D’une part, je voulais me protéger sur le banc de montage, et d’autre part, je voulais tourner à l’économie, et ne pas avoir trop de pertes une fois le film terminé. Nous avons organisés quelques projections tests auprès de personnes susceptibles d’apprécier le genre de film que nous essayions de faire, avec l’idée de pouvoir trouver l’équilibre entre la subtilité du mystère et la clarté de la narration.

Le fait de travailler à la télévision vous a-t-il aidé à avoir une idée des nécessités de la narration, pour pouvoir maintenir l’intérêt du public ?

Tout à fait, toute expérience cumulée est importante. Je n’ai pas seulement passé dix ans de ma vie sur des plateaux télés, j’ai également passé dix ans sur des bancs de montage, à me poser des questions sur les besoins de mon intrigue, et sur le sens des images que j’ai tourné. C’est à la télévision que j’ai appris le langage du cinéma, à faire la distinction entre un plan séquence et un découpage, pour me servir du type de plans dont j’ai besoin pour raconter mon histoire de la manière la plus effective possible. C’est une meilleure école que la plupart des écoles de cinéma à mon sens.

Vous dites que vous vouliez faire le film le plus cinématographique possible. Est-ce que cela ne vous dérange pas qu’il sorte uniquement en DVD et en Blu-ray en France ?

Le film a obtenu beaucoup de prix, et il a eu des bonnes critiques un peu partout dans le monde. Mais la façon dont les gens regardent les films aujourd’hui a bien changé depuis quelques années. J’aurais évidemment adoré que le film connaisse une sortie au cinéma en France, mais je suis déjà très satisfait qu’il sorte en vidéo. LE CHASSEUR peut être vu par beaucoup de monde dans ce format, et à notre époque, je ne suis pas certain qu’un cinéaste puisse encore jouer les puristes et exiger une expérience en salles pour tous les spectateurs dans le monde entier. Le principal pour moi est que le film soit disponible pour le plus grand nombre de spectateurs possible, et dans des bonnes conditions.

Un grand merci à Sylvie Legrand pour avoir organisé et mis en place cette interview.

TITRE ORIGINAL The Hunter
RÉALISATION Daniel Nettheim
SCÉNARIO Alice Addison, Wain Fimeri d’après le roman de Julia Leigh
PRODUCTION Vincent Sheehan
CHEF OPÉRATEUR Robert Humphreys
MUSIQUE Andrew Lancaster, Michael Lira et Matteo Zingales
AVEC Willem Dafoe, Frances O’Connor, Sam Neil, Morgana Davies, Finn Woodlock…
DURÉE 102 mn
ÉDITEUR Seven 7
DATE DE SORTIE En Blu-ray : le 08 janvier 2013.
BONUS
Making-of
Bandes-annonces

1 Commentaire

  1. Interview très intéressante. Merci !
    Note pour plus tard : me procurer ce film.

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