LA CROISADE DES FILMS MAUDITS

Quatrième et dernière partie de notre interview fleuve. Walon Green nous raconte ici deux projets inédits qu’il a écrit pour Paul Verhoeven, à savoir DINOSAUR (qui a fini par se faire dans une version réécrite et infantilisée) et surtout le sublime CRUSADE que devait interpréter Arnold Schwarzenegger et qui compte parmi les plus beaux projets dont Hollywood nous a finalement privés. Deux rendez-vous manqués auxquels le scénariste a survécu en se concentrant sur sa carrière télévisuelle, comme il nous l’explique ici.

Comment vous êtes-vous retrouvé au générique de ROBOCOP 2 ? C’était inattendu de voir votre nom sur ce film.

Ce qui s’est passé, c’est que j’ai écrit un film qui s’appelait DINOSAUR. C’était un film sans aucun dialogue que Paul Verhoeven devait réaliser et qui aurait été produit par Jon Davison, son producteur de ROBOCOP. Je l’ai écrit comme un film muet. Nous l’avions conçu comme un film d’atmosphères avant tout. Phil Tippet (ROBOCOP, JURASSIC PARK, STARSHIP TROOPERS – NDLR) était en charge des effets spéciaux et s’apprêtait à recréer le monde du Crétacé. Mon histoire était assez simple, un peu à la manière de ce que Gérard Brach avait écrit pour LA GUERRE DU FEU, avec simplement des dinosaures à la place des humains. Disney a finalement fait ce film douze ans plus tard mais sous une forme tout à fait différente.

C’est le moins qu’on puisse dire ! À la sortie française, des gens de chez Disney étaient même en colère après que j’aie écrit un article qui mentionnait ce projet de Verhoeven. Ils ne voulaient pas que l’on évoque l’intention originale du projet.

(rires) Marrant. On s’est heurtés à un mur chez Disney lorsque Katzenberg les a quittés. Avec lui, le film aurait pu se faire parce qu’il n’était pas idiot et il avait l’esprit entreprenant. Mais le reste du personnel était effrayé par ce projet. Jon Davison devait produire ce DINOSAUR. Or, en même temps, il développait ROBOCOP 2 et il m’a demandé de jeter un œil au script. Il avait été écrit par Frank Miller ; c’était son premier script et il y avait pas mal de choses intéressantes. Il avait fait du bon boulot avec l’histoire et les éléments basiques. J’ai travaillé avec lui durant six semaines. Puis le tournage a débuté et Frank a dû se rendre à même le plateau où d’importantes modifications ont été faites sous la direction d’Irvin Kershner.

C’est un film étrange. Des éléments très sombres et violents y côtoient le spectacle pour toute la famille. Quel a été votre apport ?

Je pense que cela s’est fait après ma participation car j’avais d’autres engagements et je n’ai pas participé plus que cela. Irvin Kershner avait réalisé une suite à STAR WARS et il semble qu’il avait une approche différente du matériau. Mais honnêtement, je ne me souviens plus trop de mon propre apport.

C’était votre souhait de ne pas être crédité ?

J’adore le premier ROBOCOP. Je trouvais que c’était un film merveilleux et je ne voyais pas l’intérêt d’en faire une suite. Je vais vous dire à quoi tenait le problème, à mes yeux de scénariste : le premier film était merveilleux parce qu’on y voyait un être humain se faire déshumaniser et reconquérir son humanité. Dans ce second film, vous n’aviez plus l’opportunité de le voir en tant qu’humain. J’ai donc fait rajouter des flashbacks et j’ai fait en sorte qu’il se retrouve dans des situations déstabilisantes par leur humanité. Il y avait par exemple une scène de déposition car sa femme avait réclamé le divorce. L’idée était de pouvoir continuer à explorer cette facette. Je ne sais pas si ce genre de choses est passée mais, pour moi, le problème du film résidait là avant tout.

Venons-en à mon projet favori, celui de CRUSADE. Pour les gens de ma génération, ce film était un fantasme. Que s’est-il passé ?

Ça s’est produit après notre travail sur DINOSAUR, alors que Paul était en train de réaliser TOTAL RECALL avec Arnold (pour tout savoir sur le projet, lire notre article ici – NDLR). Il m’a appelé pour me dire qu’Arnold et lui avaient discuté d’un projet de film sur les croisades. Ils n’avaient pas d’histoire, mais le concept les intéressait et Paul voulait que j’y réfléchisse. J’ai aussitôt accepté et je me suis plongé dans les lectures. Je ne connaissais pas grand-chose de cette période de l’Histoire. La première croisade… enfin celle vers le Moyen-Orient, m’intéressait pour son aspect théologique, le fait d’avoir compris que les musulmans se multipliaient car leur programme de recrutement promettait l’accès direct au Paradis pour les guerriers, et l’Église catholique s’est aussitôt emparée de cette idée. Il y eut une série de débats et ce fut le début de ce qu’on a appelé la « réforme clunisienne », mouvement intellectuel qui allait porter l’Église hors du Moyen-âge. Une partie de cette réforme consistait à détourner les nations européennes de leurs guerres intestines pour les diriger vers un but commun. Et pendant que ces nations concentraient leurs efforts vers l’étranger, elles confieraient leurs propriétés à l’Église.  Je pensais aussi qu’il serait intéressant d’examiner le rôle particulier de la diaspora juive en Europe. D’un côté, certains juifs étaient sous la protection d’évêques, comme celui de Mayence par exemple. Et en même temps ils représentaient une société au sein de la société et souffraient d’un violent antisémitisme. Et les croisades n’ont pas arrangé leurs affaires puisque la population se demandait alors : « Puisqu’on va libérer Jérusalem des non-chrétiens ; pourquoi ne pas commencer chez nous avec ces gens-là ? » Et ce furent les premiers pogroms. Il y avait beaucoup d’éléments gravitant autour des Croisades qui m’intéressaient. J’ai dit à Paul: « Il y a plein d’éléments à aborder avec un film comme ça ». Arnold et Paul ont adoré le premier traitement que j’ai soumis et je me suis donc aussitôt lancé dans l’écriture du scénario. J’ai toujours pensé que je n’avais pas de problème avec les deux premiers tiers d’un scénario mais que c’était toujours la fin qui posait souci. La difficulté, ici, c’est que cela tendait vers une fin très âpre. Et sans vouloir perdre complètement cette âpreté, il fallait garder à l’esprit que ça allait être un film pour Arnold et qu’il devait se conclure sur une note héroïque.

Vous traitez l’héroïsme à plusieurs niveaux dans ce scénario. Ainsi le héros s’invente de toutes pièces un destin héroïque pour se tirer d’un mauvais pas. Et bien que ce soit un mensonge, ce destin va bel et bien prendre forme à travers le récit.

Oui, c’est ce que je voulais. Je pense qu’il n’y a pas de finalité héroïque, ou même de validité morale, dans la façon avec laquelle se terminent réellement les croisades. Ici il s’agissait de la seconde croisade qui était la première vraiment militaire. Il fallait donc que l’individu soit le pilier moral du film et qu’il dédaigne les enjeux moraux de cette croisade. C’était très intéressant à écrire. Je trouvais également que ça offrait à Arnold un rôle beaucoup plus complexe à jouer, et les gens qui l’apprécient n’auraient pas été déçus par ce personnage, je crois. Et en même temps, le public qui ne s’identifiait pas à Arnold en temps normal aurait également été intéressé par ce film.

Sans parler des spectateurs de différentes confessions, qui se seraient tous reconnus dans les enjeux théologiques, je pense.

Je souhaitais effectivement que ce film replace l’idée que tous ces gens-là étaient des gens du Livre. Le monde intellectuel musulman de l’époque était à son zénith et comprenait ce conflit d’une façon plus syncrétique. Un livre qui m’a particulièrement influencé durant l’écriture était AL MUQADDIMAH de Ibn Khaldun. J’ai d’ailleurs choisi ce nom pour le père de l’héroïne Leïla, celle qui suit Arnold. Le conflit entre ces trois religions monothéistes est intéressant dès l’instant où l’on admet que le Christianisme et l’Islam sont, tous les deux à l’origine, des hérésies du Judaïsme.

Une des choses merveilleuses dans ce script est la façon toute naturelle avec laquelle vous intégrez une puissante symbolique mythologique. Par exemple, l’ennemi du héros est son demi-frère Emmich. Et lors d’un duel, le héros lui porte un coup qui le défigure ; le visage de ce demi-frère ennemi devient alors comme composé de deux moitiés. C’est génial et incroyablement visuel. Et il y a aussi l’incroyable séquence de renaissance où le héros émerge du cadavre de l’âne. Comment parvenez-vous à ce type d’idées ?

J’emprunte à droite et à gauche. C’est amusant parce que je réalise que j’ai récemment relu un des deux livres qui m’avaient alors inspiré. C’est un livre classique du IIème siècle qui s’appelle L’ÂNE D’OR (ou LES MÉTAMORPHOSES D’APULÉE – NDLR). L’idée du héros cousu à l’intérieur du cadavre d’un âne venait de là.  L’autre récit qui m’a inspiré est celui de la PAPESSE JEANNE par le Grec Emmanuel Roïdis. Dans ce livre, il y avait un personnage d’itinérant qui volait et revendait des reliques à travers l’Europe. Je m’en suis servi pour le personnage d’Ari. Quant à Adhémar Du Puy, le bon évêque, il a réellement existé. Il était en quelque sorte la conscience de la première Croisade et il est mort trop tôt, privant cette croisade de sa tenue morale. Enfin, le personnage d’Emmich m’a été inspiré par un vrai personnage qui avait organisé plusieurs pogroms sur les juifs de Worms. En punition, l’évêque de Worms avait ordonné que son corps soit recouvert de croix qui ont été gravées au fer blanc dans sa chair. L’Histoire est ma principale source d’inspiration.

Et comment ce script a-t-il été reçu ?

J’ai donc écrit ce scénario. Il a reçu beaucoup d’attention. Tous ceux qui le lisaient l’adoraient. La raison pour laquelle le film ne s’est pas fait tenait aux choix financiers de Carolco. Car le film était entré en pré-production. Paul s’était rendu en Espagne pour faire des repérages et débuter la construction des décors. Pendant ce temps, Mario Kassar était à Cannes où il a conclu un gros marché et ce marché rendait prioritaire le projet de L’ÎLE AUX PIRATES. Cela s’est décidé à la dernière minute. Arnold a pris le projet de CRUSADE sous son aile et, durant des années, il a tenté en vain de le monter. Sans succès car le budget était vraiment trop important. Il faudrait que je rejette un œil sur ce scénario. A défaut d’un film, il y a peut-être matière à en tirer une bonne bande-dessinée.

Ce serait excellent ! Il y a tellement de façons de raconter cette histoire. Est-ce que la violence du scénario était problématique, au point que le film ne se fasse pas ?

Pas vraiment. Pas pour Paul Verhoeven et Arnold Schwarzenegger en tout cas. Le budget était le plus grand souci à l’arrivée. Vous avez vu 300 ?

Oui.

Ce serait peut-être une façon de faire le film aujourd’hui. À l’époque, le budget était de l’ordre de 130 millions de dollars. Cela paraît dérisoire en comparaison des budgets des blockbusters actuels…

Mais c’était une somme énorme à l’époque, oui.

Voilà.

Un tel scénario représente une somme de travail gigantesque, beaucoup de recherches et d’écriture. Quand un tel film n’est pas fait, qu’est-ce que cela vous fait ?

Oh, c’est très désagréable. Cela me donne l’impression de retourner à la télévision.

SORCERER – LE CONVOI DE LA PEUR n’a pas été un grand succès. DINOSAURE et CRUSADE n’ont pas été tournés. Est-ce que vous considérez que c’est une malédiction ?

Parfois, j’ai la sensation que c’est le cas, oui. En dehors du fait qu’en tant qu’écrivain, vous travaillez sur des histoires que vous voulez raconter, il y a aussi le fait que vous écrivez pour gagner votre croûte. Vous écrivez des histoires que vous voulez vraiment voir sur un écran et cela ne se fait pas, mais vous devez continuer à travailler. Il faut continuer et tâcher de faire quelque chose de signifiant dans les paramètres qui vous sont offerts. Je connais pas mal de scénaristes qui ont été abattus voire dépressifs de voir leurs projets successivement arrêtés. Et j’admets que j’aime en partie travailler à la télévision pour ça ; quand vous écrivez quelque chose, c’est généralement amené à terme. Par bien des aspects, c’est ce qui m’a permis de garder le moral. Il faut travailler vite et bien. Je n’ai donc pas eu le loisir de m’apitoyer dans un coin en pleurant : « Oh mon Dieu, ils n’ont pas fait CRUSADE ! » Bon, je l’ai fait un tout petit peu quand même. Parce que ça reste blessant. Mais très vite, je me trouvais engagé sur NEW YORK POLICE BLUES ou URGENCES et je n’avais plus le temps de rester assis là.

Retranscription : Matthieu Galley. Remerciements à M. William Friedkin, Élodie Dufour et Walon Green.

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3 Commentaires

  1. Tony

    Il serait peut-être temps de conseiller a Veoreven la lecture du recueil « Le Seigneur de Samarcande », de Robert E. Howard… !

    Tony

  2. fabien

    Merci pour cette série d’ entretien. Un seul regret : on ne trouve rien sur le très beau (dans mes souvenirs) The Hi-lo country de Stephen Frears 🙁

  3. john nada

    Petite erreur de retranscription il me semble, il manque le :  » sourire gêné » après le oui de Mr Djoumi quand Walon Green lui parle de 300.

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