LA COUR DES MIRACLES

Les bons films finissent toujours par trouver leur public. C’est le cas aujourd’hui du second film de Steve De Jarnatt, MIRACLE MILE – sorti chez nous sous le titre APPEL D’URGENCE en janvier 1990. Un tour rapide au festival d’Avoriaz, une petite semaine d’exclusivité dans quelques salles, une édition VHS rayée par l’usure du temps et depuis plus rien ! Heureusement, ce film étrange et envoûtant connaît aujourd’hui un second souffle grâce à de nouvelles éditions Blu-Ray étrangères et des séances spéciales qui se montent un peu partout dans le monde. Et justement, le film sera diffusé le 9 novembre prochain au Forum des Images à Paris, en présence de Steve De Jarnatt. Une bonne occasion pour aller lui poser quelques questions sur cet excellent film à (re)découvrir !

APPEL D’URGENCE semble être le film d’une vie, pour ainsi dire. C’est un projet qui vous est cher et vous avez mis plusieurs années pour pouvoir le monter. C’est le film pour lequel vous êtes reconnu aujourd’hui, mais quelle était l’impulsion initiale du projet ?

Comme beaucoup de gens de ma génération, j’ai souvent rêvé de la fin du monde, de l’extinction de l’humanité et de la guerre nucléaire. C’est une notion qui nous a été inculquée à l’école. Nous avons appris à courir et nous planquer sous une table ou un lit, en cas d’attaque nucléaire. On nous a montré comment survivre dans un abri anti-atomique, comment nettoyer la poussière des boîtes de conserves et comment combattre les « rouges » jusqu’à la mort, au cas où les premières bombes nous tomberaient dessus. Je me souviens que je faisais des rêves très crédibles sur le lancement des missiles, qui se dirigeaient vers nous. Peut-être que cela a influencé l’atmosphère très onirique du film, où tout se passe de nuit et où rien ne semble totalement réel, du moins jusqu’aux premiers rayons du jour. Faire APPEL D’URGENCE a été ma façon d’exorciser ces cauchemars.

La série télévisée LA QUATRIÈME DIMENSION semble être une influence évidente aussi, mais est-ce que c’était conscient de votre part ?

J’ai vu tous les épisodes et j’adore Rod Serling. C’était l’une de mes idoles quand j’étais jeune. J’ai écrit APPEL D’URGENCE pour Warner, mais dans un premier temps, le film ne s’est pas monté. J’en ai récupéré les droits et quelque temps plus tard, ils m’ont proposé énormément d’argent pour le racheter. J’ai refusé, car je tenais à préserver la fin que j’avais écrite et je voulais réaliser le film. J’ai appris bien après que leur idée était d’adapter le scénario sous forme de segment original pour l’adaptation cinématographique de LA QUATRIÈME DIMENSION produite par Steven Spielberg, une production qui a connu un terrible accident d’hélicoptère meurtrier sur le tournage du segment réalisé par John Landis.

Le quartier de « Miracle Mile » donne son titre original au film, mais pourquoi avez-vous tenu à situer l’intrigue du film dans cette partie de Los Angeles ?

Autrefois, c’était un quartier dynamique et prospère, le Beverly Hills des années 30 et 40. Mais c’était devenu un quartier délabré au moment où nous avons tourné là-bas, à la fin des années 80. Ce qui me plaisait le plus dans ce quartier, ce sont les puits de bitume de La Brea, les « La Brea Tar Pits », une sorte de vortex d’extinction toujours en boursouflement et situé en plein cœur de la ville. Quel meilleur endroit pour commencer – et terminer – une histoire d’amour prenant la fin du monde en toile de fond ?

Il vous a fallu plusieurs années pour mener le projet à bien. Pouvez-vous nous détailler la façon dont le film a pu se monter, et ce qui a pu bloquer la production pendant tant d’années ?

Dans les années 70, j’ai tourné un court-métrage en noir et blanc et en 35mm du nom de TARZANA, avec des comédiens comme Eddie Constantine, Timothy Carey, Michael C. Gwynne et d’autres encore. C’est un court de 33 minutes, qui sera d’ailleurs visible sur l’édition allemande du Blu-Ray d’APPEL D’URGENCE dont la sortie est prévue début 2017. Et ce court m’a servi de carte de visite, car il a intrigué beaucoup de monde à Hollywood. J’ai refusé une quarantaine de projets de long-métrages, et il m’a fallu environ 8 ans pour pouvoir faire APPEL D’URGENCE. Le scénario avait très bonne réputation, il avait d’ailleurs été classé comme l’un des dix meilleurs scénarios non produits à Hollywood, ce qu’on appelle la « Blacklist » aujourd’hui. Mais il se trouve que les financiers et les gens des studios ne voulaient pas le tourner tel quel. Je me suis imposé, j’ai tenu bon et j’ai fait le film à ma façon. Et j’en suis satisfait, car je suis sûr que personne ne le regarderait aujourd’hui si son contenu avait été adouci. Mais peut-être que j’ai sacrifié une partie de ma carrière en agissant de la sorte.

Il semble que Nicolas Cage a d’abord été envisagé pour le rôle principal, lorsque vous deviez tourner le film vers 1985. Est-ce que vous pensez que l’excentricité habituelle de son jeu aurait changé le ton du film ?

Rétrospectivement, je pense que cela aurait même pu avoir des conséquences désastreuses sur le film. Il est possible qu’il aurait employé les mêmes affèteries que celles de son personnage dans PEGGY SUE S’EST MARIÉE, et cela n’aurait pas forcément collé avec le personnage d’Harry Washello dans APPEL D’URGENCE.

Que s’est-il passé finalement ?

APPEL D’URGENCE devait se faire chez Hemdale pour un budget de 2 millions de dollars. Et à l’époque, j’ai vécu l’une des plus étranges journées de ma vie. Mike Medavoy était le patron des studios Orion à l’époque, et il m’appelle pour me dire que le réalisateur de CHERRY 2000 venait de quitter le projet. Il me propose alors de faire le film, et j’ai cru comprendre à cette époque-là que le projet avait même été proposé à David Fincher, même s’il n’avait pas encore tourné de long-métrage à ce stade de sa carrière. Je lui réponds que Nicolas Cage était en train de refuser tous les autres projets pour faire APPEL D’URGENCE, et de fait je n’étais donc pas disponible. Mais j’ai reçu un autre appel dans l’heure qui a suivi, et c’était l’avocat de Nicolas Cage qui me dit que celui-ci ne fera pas APPEL D’URGENCE avant deux ans, car il devait tourner quelques autres films auparavant ! Je rappelle Mike Medavoy et je lui demande de m’envoyer le scénario de CHERRY 2000. Je lis les 20 premières pages et je trouve ça assez étrange et brillant, donc je m’engage à faire le film. Quelque temps plus tard, j’ai appris que Nicolas Cage était mécontent, car l’appel de son avocat était en fait une technique de négociation qui avait échoué. J’avais déjà signé pour tourner CHERRY 2000.

Est-ce que le fait d’avoir tourné un premier long-métrage a aidé le financement d’APPEL D’URGENCE ?

Non, bien au contraire ! J’étais assez couru à Hollywood grâce à la réputation de mon court-métrage, mais c’était avant d’y donner suite. CHERRY 2000 a bien failli couler ma carrière. Le film a été reçu très mollement durant les previews, et il n’a quasiment pas connu de distribution. Donc cela peut paraître étrange, mais lancer la production d’APPEL D’URGENCE a été encore plus difficile après l’expérience de CHERRY 2000. C’est la façon dont fonctionne le show-business parfois…

La bande-annonce de MIRACLE MILE

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L’une des grandes réussites d’APPEL D’URGENCE réside dans sa façon de représenter la vie nocturne, avec ces rencontres improbables et de plus en plus étranges. Est-ce que vous avez été influencé par les différentes rencontres que vous avez pu faire durant l’écriture du film ? Ou est-ce que cela a été suggéré par votre casting de personnages secondaires, qui regorge de seconds rôles savoureux ?

Les rues de Los Angeles sont encore comme ça. La ville est morte après 11h du soir. On dirait une ville fantôme. J’ai bien évidemment rencontré pas mal de personnages étranges au cours de mes pérégrinations nocturnes et d’ailleurs, le personnage de Landa – la jeune femme d’affaires interprétée par Denise Crosby – est directement inspiré d’une cliente régulière d’un night diner que je fréquentais à l’époque. Elle avait le même téléphone portable gigantesque ! Mais le casting du film était vraiment incroyable. Anthony Edwards sortait tout juste de TOP GUN et ils se connaissaient déjà depuis longtemps avec Mare Winningham, ce qui explique leur incroyable alchimie. Et les autres comédiens ne sont pas en reste, ils ont joué leur rôle à la perfection, malgré un planning de tournage frénétique. D’ailleurs, pour gagner du temps, nous avons répété la scène du diner comme une pièce de théâtre en un seul acte. Nous nous sommes tous retrouvés récemment dans le même diner, pour une réunion qui a servi de bonus sur l’édition Blu-Ray américaine éditée par Kino Lorber. Il devrait d’ailleurs y avoir une version longue de ce bonus sur l’édition allemande à venir.

Le film adopte la structure d’un cauchemar. Chaque rencontre semble plus étrange que la précédente, et le spectateur collant au personnage principal, il se demande si cela arrive vraiment. Comment avez-vous procédé pour obtenir cette atmosphère unique ?

Je voulais retranscrire ce sentiment de rêve éveillé, mais de façon claire et hyper-réelle, sans utiliser des effets fantasmagoriques ou autres artifices. Dans l’une des premières versions du scénario, Harry est persuadé qu’il est en train de rêver, et il se fait sauter un doigt avec son arme, pour essayer de se réveiller. Mais il ne réussissait qu’à se mutiler. Je voulais jouer avec toutes les nuances du personnage et ce qu’il traverse : le fait d’être sur la corde raide, de ne pas savoir si cela va vraiment arriver, de se demander si tout cela est vrai, et de le faire se demander s’il n’est pas un lâche, ou s’il ne va pas se retrouver dans le pétrin à force de crier au loup. Nous voulions retranscrire tout cela en temps réel, au fur et à mesure que la lumière du jour fait son apparition. Et j’ai l’impression que cela fonctionne plutôt bien dans le film. Avec mon chef opérateur Theo van de Sande, nous avions délibérément évité le style des années 80, les filtres et le retro-éclairage, le bitume mouillé, les néons et les machines à fumée. Nous voulions un style plus direct, éclairé de manière frontale, des grands angles qui nous donnent l’impression d’être dans la rue. Bon évidemment, les vêtements et les coupes de cheveux sont très marqués par le style de l’époque, ce qui date un peu le film, et parfois j’aimerais bien les virer à coups d’effets spéciaux numériques !

APPEL D’URGENCE n’est pas seulement un film qui se déroule à Los Angeles, il semble être un film sur Los Angeles aussi. On sent poindre une certaine ironie – de la satire même – quand Harry croise des personnages typiques du coin, comme les bodybuilders ou les bourges de Beverly Hills qui font leur shopping avec un Uzi à la main. C’est volontaire non ?

Je suis toujours surpris quand je revois le film avec le public, car je découvre qu’il y a tout de même beaucoup d’humour dedans. Du moins, le film fait rire, et ce jusqu’à la toute fin ou presque, avec ce type qui se fait écraser en tenant un exemplaire de Variety dans la main ! J’avoue que j’ai toujours cherché à mettre des petites touches d’humour référentielles à la manière de Joe Dante, un truc pour les fans du genre. Mais néanmoins, je suis surpris que cela fasse autant rire le public parfois !

Le climax sur Wilshire Boulevard est totalement chaotique, c’est une vision apocalyptique de l’humanité, totalement cauchemardesque. Est-ce que vous avez réussi à tout filmer, ou est-ce que votre budget vous a obligé à abandonner certaines idées ?

Nous avons essayé d’avoir un véritable champignon atomique dans le film, et d’ailleurs cette image est dans les bonus de l’édition Blu-Ray américaine. Mais le film a été très dur à tourner pour le budget que nous avions. Notre compagnie d’assurance a estimé le budget à 20 millions de dollars et je vous rappelle que nous étions en 1987 ! Mais nous n’avions que 3,7 millions, salaires non compris. Nous avons donc tourné sur sept semaines de nuit, ce qui est très difficile pour une équipe, mais nous n’avons pas dépassé le planning et nous avons eu les décors que nous voulions. Pour ce budget, c’était complètement dingue. Plus tard, j’ai supplié des gens, j’ai emprunté de l’argent et volé du matériel pour pouvoir faire quelques plans supplémentaires ici et là, jusqu’à ce que je ne puisse plus obtenir un centime de plus. Mais d’une certaine manière, je dirais que c’était une production « miraculeuse ».

Quelle était votre relation avec le producteur John Daly ? Il a produit quelques grands noms, mais il est connu pour être très intrusif dans le processus créatif des réalisateurs. Sa relation houleuse avec James Cameron sur le montage du premier TERMINATOR a d’ailleurs fait sa réputation. Est-ce que vous avez connu les mêmes soucis ?

Je dois être le seul réalisateur qui ait encore adressé la parole à John Daly, même après avoir tourné un film pour lui. Avec lui, mieux valait faire une croix sur le salaire qu’il vous avait promis ou sur les royalties de ses productions et oui, il avait tendance à remonter les films des autres. Mais comme j’ai mis mon propre argent dans le film, il m’a laissé tranquille. Parfois, il me remboursait une partie de la somme, mais je la dépensais à nouveau dans la production. Des années après, il m’arrivait encore d’aller déjeuner avec lui. Il me prenait dans ses bras, comme s’il venait de retrouver un fils qu’il pensait perdu. Sa filmographie égale celle des meilleurs studios indépendants. Je l’aimais beaucoup, il m’a tout simplement permis de faire mon film.

Ces derniers mois, vous avez présenté une séance spéciale d’APPEL D’URGENCE à l’Aero Theater de Los Angeles. Et c’était un montage différent de celui que l’on connaît. Pouvez-vous nous expliquer les différences ?

Elles sont subtiles. Je ne voudrais pas parler de « Director’s Cut » comme l’a fait Joe Dante quand il a évoqué cette séance sur sa page Facebook, mais j’avoue que j’ai été surpris par la copie du film. Elle m’appartient, mais je ne l’avais pas visionnée depuis plus de vingt ans, et je me suis rendu compte qu’il s’agissait d’un montage alternatif, qui a servi à la première projection test. Il n’y a pas de titres durant la scène du musée, on a utilisé une image d’archive de la bombe H et du champignon atomique, il y a quelques plans supplémentaires et une scène dans un ascenseur avec le comédien Joe Turkel, que j’avais coupé. Ce n’est pas énorme, mais la copie était très belle. Je vais probablement faire quelques autres projections à New York l’an prochain, puis je vais l’enfermer dans le coffre de l’Académie des Oscars, afin qu’on puisse encore projeter le film d’ici une centaine d’années. À condition que d’ici là nous ne nous soyons pas fait péter avec la Terre !

On parle de plus en plus du film ces derniers temps, et il semblerait que le public puisse enfin le redécouvrir à sa juste valeur. Cela doit vous faire plaisir non ?

Je suis vraiment ravi de constater que le film devient culte à travers le monde entier. Je pense que cela est dû à la réédition du film en Blu-Ray, mais aussi au travail du critique Walter Chaw, qui lui a consacré un livre voici quelques années et qui participe d’ailleurs au commentaire audio de la dernière édition américaine. J’aime aussi la façon dont les spectateurs parviennent à convaincre leurs amis de jeter un œil sur le film, sans rien leur dévoiler. C’est la meilleure manière de le découvrir je pense, en croyant pendant cinq minutes qu’il s’agit d’une pure comédie romantique des années 80, avant que…

APPEL D’URGENCE sera diffusé le 9 novembre prochain à 21h, dans une séance spéciale Panic X Chroma, animée par Karim Debbache et Yann Olejarz, en présence du réalisateur Steve De Jarnatt. Tous les détails sont ici.

2 Commentaires

  1. Arthur Cauras

    Grand réalisateur, très bon scénariste… APPEL D’URGENCE est un pur chef d’oeuf, qui fascine et frappe toujours aussi fort de nos jours.
    J’aurais aimé en savoir plus sur ses participations aux séries ALFRED HITCHCOCK PRESENTE, X-FILES ou encore AEON FLUX, et savoir aussi de quoi était faite sa mouture initiale du scénario de FUTURESPORT.
    Bonne itw dans tous les cas, de laquelle transparaît la simplicité, le coeur et l’intelligence d’un cinéaste duquel on aimerait pouvoir voir un nouveau film.

  2. jackmarcheur

    il ne me reste plus qu’à retrouver mon DVD et le visionner prochainement avant de revenir sur cette belle interview !

    En passant, content de savoir que CaptureMag n’est pas tout à fait mort !

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