LA CHAMBRE DES MORTS

En salles depuis mercredi, VERÓNICA est le nouveau film d’horreur réalisé par Paco Plaza. Pour l’occasion, nous sommes allés interroger le réalisateur de [REC] et LES ENFANTS D’ABRAHAM au sujet de ce qu’il considère comme son « meilleur film ».

Madrid, 1991. Entre les cours au lycée et les devoirs, la jeune Verónica doit s’occuper de ses jeunes frères et soeurs, pendant que sa mère Ana tente de joindre les deux bouts en faisant tourner le restaurant familial. Le jour de l’éclipse, Verónica décide de rentrer en communication avec l’esprit de son père décédé, par l’entremise d’une planche de Ouija. Elle libère alors un démon qui va la hanter et chercher à détruire toute sa famille. Méfiez-vous du pitch de VERÓNICA, car il cache en réalité un tout autre film que celui que vous pensez déjà avoir vu mille fois. Certes, malgré ses jump scares et l’emploi parfois grotesque d’une imagerie fantastique usitée, le nouveau film de Paco Plaza n’a pas rien d’un avatar cinématographique des « exploits » générés par James Wan et Jason Blum. Ce qui importe dans VERÓNICA, c’est le parcours émotionnel de son personnage en titre. Et sur ce point, Paco Plaza parvient clairement à impliquer le spectateur dans la peur palpable, mais aussi et surtout à lui faire ressentir l’incompréhension de la famille face aux événements paranormaux. En ce sens, le réalisateur touche du doigt le véritable potentiel du cinéma horrifique, dont l’essence cinématographique permet de considérablement accentuer l’empathie du spectateur, tant le drame humain qui s’y joue est décuplé par des enjeux de vie ou de mort. Alors certes, les effets horrifiques de VERÓNICA ne sont pas toujours réussis, mais pour ceux qui veulent frémir à peu de frais, il existe des tonnes d’autres productions plus ou moins efficaces dans le genre. Par contre, rares sont les films d’horreurs qui se soucient de faire survivre leurs personnages et de leur offrir une âme qu’ils cherchent à préserver à tout prix. VERÓNICA boxe dans la seconde catégorie, et c’est bien cette singularité qui fait le prix de sa qualité.

VERÓNICA est tiré d’une histoire vraie, un phénomène paranormal qui a secoué l’Espagne au début des années 90. Comment est né le projet ?

L’idée vient du producteur Enrique Lopez Lavigne. Il voulait développer un film basé sur ces faits réels qui se sont déroulés en 1991, à Vallecas, dans la banlieue de Madrid. C’est un cas de possession très connu en Espagne, qui a bouleversé l’opinion publique à l’époque. Tout le monde en avait entendu parler et c’était une sorte de phénomène de société. Quand Enrique m’a proposé le projet, j’étais circonspect au départ. Je ne voulais pas faire un film policier, basé sur les rapports de police et qui aurait suivi toutes les étapes de l’enquête menée à l’époque. Et je ne voulais pas vraiment rester fidèle aux supposés faits réels. Ce qui était important, c’était d’utiliser ce sujet pour raconter notre propre histoire : VERÓNICA n’est pas un film basé sur des faits réels à proprement parler, c’est avant tout un film qui raconte l’histoire d’une jeune adolescente qui doit grandir d’un seul coup et qui n’est pas prête. Du coup, sa réalité est en train de changer, et elle est incapable de s’y adapter et d’analyser ce qui se passe. Nous avons gardé certains éléments que l’on retrouve dans le rapport de police, comme les ombres sur les murs ou la photo qui brûle, mais nous avons changé la toile de fond des personnages principaux, de la famille qui va être victime de ces phénomènes paranormaux. Pour résumer, on pourrait dire que VERÓNICA est une fiction basée sur certains détails issus des rapports de police.

Ceci dit, VERÓNICA est un pur film fantastique. Vous avez rajouté des éléments fantastiques fictionnels ?

En fait, chaque élément surnaturel qui est montré dans le film est tiré d’un véritable témoignage. Je n’ai rien inventé. Ce que je dépeins dans le film, ce sont des évènements que certaines victimes affirment avoir vécus. D’ailleurs, je ne me suis pas limité aux évènements qui ont eu lieu à Vallecas, mais j’ai également puisé dans d’autres affaires qui se sont déroulés à Madrid au début des années 90. VERÓNICA est en quelque sorte un patchwork de différents évènements surnaturels qui ont eu lieu à l’époque en Espagne.

Quel est le budget du film ?

Je dirais que c’est à peu près dans les deux millions d’euros. Ce n’est pas énorme mais c’est suffisant pour tourner un film comme VERÓNICA. Surtout, c’est un budget qui permet de garder un véritable contrôle créatif. En matière de casting, de scénario, c’est un film que je peux revendiquer à 100% et cela reste une production malgré tout confortable. Je suis très satisfait par le scope du film.

Vous avez aussi développé votre sens de la mise en scène, notamment dans les séquences de suspense, qui sont très travaillées je trouve, plus qu’à l’accoutumée dans votre cinéma.

Trouver le langage du film, la façon dont l’histoire va être filmée, c’est ce qu’il y a de plus difficile dans le travail d’un réalisateur. J’ai tendance à dire que VERÓNICA est mon « Opera Prima ». J’ai l’impression que c’est mon premier film, car j’ai eu le contrôle total dessus. Je dirais même que c’est mon meilleur film, celui dont je suis le plus fier. Peut-être parce que c’est un film autobiographique. J’avais le même âge que le personnage principal à l’époque de ces événements, donc j’ai puisé dans mon expérience pour nourrir le film. L’idée était de faire un film d’horreur bien sûr, mais aussi de pouvoir exprimer des choses plus personnelles. D’une certaine manière, c’est un film autobiographique, mais aussi un film sur l’Espagne de manière générale. VERÓNICA parle d’un événement très important, qui a marqué la société espagnole. Le film se déroule en 1991, c’est une période charnière pour le pays. Nous sommes à un an des jeux olympiques de Barcelone, qui ont permis à l’Espagne de s’ouvrir à l’extérieur, à l’Europe. À cette époque-là, l’image de l’Espagne change, on commence enfin à penser que c’est un pays moderne, ouvert au monde. 1991, c’est le moment de la puberté de l’Espagne, le moment juste avant de devenir un pays moderne. La fin du Franquisme, c’est la fin de la transition espagnole. C’est pour cela que je pense que le fait que la puberté de Verónica – qui est en train de devenir une adule – fait écho à la transition de la société espagnole.

Ce qui est très surprenant, c’est que VERÓNICA est certes un film d’épouvante, mais c’est aussi et surtout un véritable film dramatique, assez poignant par moments. C’est rare dans le genre, non ?

Pour moi, les bons films d’horreur fonctionnent comme un cheval de Troie. Ils se servent de la structure du genre pour raconter autre chose. Par exemple, L’EXORCISTE raconte l’histoire d’une petite fille possédée par le diable, mais c’est un drame sur les relations difficiles entre une mauvaise mère et son enfant. Avec VERÓNICA, je voulais vraiment exprimer l’angoisse adolescente. C’est une période difficile, que tout le monde traverse. Votre voix change, le monde autour de vous est différent, vous avez du mal à vous reconnaître dans le miroir. Pour une jeune fille, c’est encore plus fort : son corps change, tout comme le regard des autres. Ce sentiment d’étrangeté, cette angoisse spécifique, ce vertige, c’est ce que je voulais capter dans le film. Dans VERÓNICA, il est plus important pour moi de raconter l’histoire de cette jeune fille, plutôt que de me concentrer sur les rouages du genre. Au final, le genre horrifique est un simple outil pour raconter cette histoire spécifique, de façon différente.

Vous avez été tenté de retirer les éléments fantastiques du film ? De ne garder que les aspects dramatiques ?

Oui, tout à fait. Durant le montage du film, le plus gros défi a été de trouver l’équilibre du film. C’est comme s’il y avait deux films différents dans VERÓNICA. À un moment donné, nous n’arrivions pas à nous sortir du montage, donc nous avons décidé de faire une pause et de tout reprendre à zéro, en travaillant sur l’assemblage des séquences comme s’il s’agissait d’un drame réalisé par Carlos Saura. On a retiré le surnaturel, les jump scares, tout ça. Et cela devenait un joli petit drame sur l’adolescence et l’âge de maturité. Puis nous avons décidé d’aller dans le sens inverse et de monter le film comme un pur film d’horreur. Et cela ressemblait à un film de James Wan, bourré de jump scares, ce genre de choses. Nous avons alors décrété que la nature de ce film se trouvait entre ces deux tentatives. C’était très important pour nous de trouver l’équilibre entre ces deux éléments, car il suffisait d’enlever l’un d’entre eux, et le récit perdait totalement de son honnêteté. La nature de VERÓNICA est celle d’un drame horrifique, et c’était le plus gros défi inhérent au projet.

L’aspect dramatique du film doit également beaucoup à la performance des jeunes enfants dans le film. Comment les avez-vous dirigés ?

J’ai tourné avec les enfants comme s’il s’agissait d’un documentaire. Je ne voulais pas éclairer le film à même le plateau, donc nous avons éclairé les scènes avec les enfants à partir du plafond. Nous avons retiré les caméras du studio et nous avons filmé avec des longues focales, car je ne voulais pas qu’ils soient conscients du fait qu’ils étaient sur un plateau de cinéma. Je voulais impérativement préserver le naturalisme de leur interprétation. D’ailleurs, ils ne savaient jamais quand nous étions en train de tourner ou pas. Je voulais tout faire pour qu’ils gardent une certaine fraîcheur dans leur jeu, et qu’ils ne se sentent pas limités par la présence de l’équipe sur le plateau, ou la direction à suivre en lisant le scénario. J’étais avec eux sur le plateau, et je leur demandais d’improviser, de jouer cette ligne de dialogue, de trouver une autre formulation. En somme, c’était un peu comme jouer avec eux et je suis très content du résultat. Cela nous a permis d’obtenir des performances très naturelles de leur part, et ils ont fait un super boulot.

C’est aussi par ce biais que vous avez abordé l’aspect autobiographique du film, non ?

Oui. Comme les personnages du film, mes parents travaillaient tous les deux dans la restauration. Donc ils faisaient toujours de très longues journées. Et avec mes frères et sœurs, nous passions beaucoup de temps tout seuls à la maison, entre nous. Je voulais capturer ces moments de vécu pour les retranscrire dans le film car c’est un monde où les adultes ne sont pas autorisés à venir. Dans ce genre de moments, les enfants parlent d’une telle manière que les adultes ne comprennent pas totalement ce qu’ils se disent. Ils utilisent leurs propres expressions, comme c’est toujours mon cas quand je parle avec mon frère et ma sœur. D’ailleurs, quand ma sœur a vu le film, elle a été choquée de voir à quel point ces scènes-là lui semblaient totalement familières. Il y a beaucoup de moments de vécu dans VERÓNICA, comme ces scènes où les enfants regardent un film d’horreur ensemble, une fois la nuit tombée, et qu’ils se blottissent les uns contre les autres car ils ont peur. Pour ces passages-là, c’est littéralement ma vie et mes souvenirs que j’ai retranscrits sur grand écran.

Est-ce que vous croyez au surnaturel ?

J’aimerais y croire. Mais je n’ai jamais été témoin d’un quelconque phénomène paranormal. Mais avec une éducation catholique, on est programmés pour croire à ça. L’Espagne est un pays profondément catholique, et c’est une notion qui nous est inculquée depuis l’enfance. On nous parle du sacrifice et de la résurrection de Jésus, de l’immaculée conception, et on nous fait comprendre que ça a vraiment eu lieu. Puis quand vous grandissez un peu et que vous avez des cours scientifiques, d’un seul coup vous découvrez des contradictions dans votre vision du monde. Mais je pense que toutes les personnes qui ont grandi dans un environnement catholique ont tendance à croire au surnaturel, même quand ils remettent leur propre éducation en question. Il reste forcément un fond de croyance.

Mais justement, quand vous tournez un film comme VERÓNICA, est-ce que vous croyez aux évènements réels qui ont inspiré le film ?

Je crois surtout que les gens qui en ont été témoins sont sincères. Pour Verónica, ce qu’elle voit existe vraiment. C’est réel, elle y croit. Et si je dois adopter son point de vue pour raconter son histoire, alors je veux faire en sorte que les spectateurs puissent croire aussi que ces évènements sont vraiment en train d’arriver. Le fait que je puisse croire à ces évènements ou pas en tant qu’individu n’a aucune importance. Ce qui est important, c’est que Verónica y croit et que ça l’affecte profondément.

Quelle a été la carrière du film en Espagne ?

Le film a très bien marché en salles, à la grande surprise du distributeur. Nous avons fait plus de 700 000 entrées. Et il a bien marché au Mexique, en Argentine et au Chili. Mais le plus étonnant, c’est que le film a très bien été reçu par la critique également. Nous sommes nommés aux Goyas, en tant que meilleur film, meilleur réalisateur, meilleur scénario et toutes les plus grosses nominations. Dans le cadre du cinéma d’épouvante, c’est très rare. Avec LES AUTRES d’Alejandro Amenabar et L’ORPHELINAT de Juan Antonio Bayona, VERÓNICA est le troisième film d’horreur à être nommé pour le Goya du meilleur film. Donc nous sommes vraiment très contents d’avoir le droit à la fois au succès public et critique. On verra quelle sera la carrière du film en France, je sais que le cinéma espagnol a plus de mal à exister par chez vous, mais je suis curieux d’avoir les résultats.

Un grand merci à Paco Plaza pour sa disponibilité.

VERÓNICA de Paco Plaza : en salles depuis le 24 janvier 2018.

1 Commentaire

  1. tomas

    merci pour cette itv, stef’,
    parce que la couverture médiatique est pas dingue…
    même pas un article dans mad movies (quelle honte,
    c’est pas comme si l’actualité B était dingue) !!!!!!

    perso j’ai beaucoup aimé le film, comme tu dis, des beaux persos et même en terme de frissons, ça envoie.
    J’en attendais pas tant de Paco Plaza…

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