JEUX INTERDITS

Si vous n’avez qu’un film à voir cette semaine, allez voir L’ÎLE DE GIOVANNI, dessin animé nippon modeste dans sa présentation mais tellement ambitieux dans son exécution. Un vrai petit bijou qui impose sa musique sans forcer mais avec un effet maximal à l’arrivée. À l’occasion de la sortie du film dans nos salles, nous avons pu rencontrer son réalisateur.

À 61 ans, Mizuho Nishikubo est un vieux routier de l’animation nippone. Ceux qui ont grandi dans les années 80 ont, sans doute sans le savoir, vu un bon paquet de ses réalisations puisqu’à cette époque il enchaînait les épisodes de séries animées comme LA BATAILLE DES PLANÈTES ou LADY OSCAR pour le compte du studio Tatsunoko Production. L’ÎLE DE GIOVANNI, qu’il a réalisé au sein de Production IG, est son troisième long-métrage et le premier à trouver le chemin de nos salles. Une œuvre indéniablement à part, qui aborde des thèmes graves à travers une forme particulièrement travaillée. L’histoire est celle de deux enfants, Junpei et Kanta, habitant l’île de Shikotan, au nord du Japon, au lendemain de la Seconde Guerre mondiale. Très vite, les troupes russes débarquent et annexent le petit territoire. Les insulaires sont obligés de cohabiter avec ces soldats et leurs familles, sans connaître leur langue ni leur culture. Et pourtant, peu à peu, une amitié naît entre les deux garçons et Tanya, la fille d’un officier soviétique en poste à Shikotan. S’inspirant d’une histoire vraie (celle de Hiroshi Tokuno, le frère aîné) et y mêlant diverses influences littéraires, L’ÎLE DE GIOVANNI construit son récit de manière touchante et immersive, l’histoire étant racontée de nos jours par Junpei, sous forme d’un long flashback qui le voit revenir sur les lieux de son enfance et narrer à une amie ce qui s’est passé 70 ans auparavant. S’abstenant soigneusement de juger ses personnages, qu’ils soient russes ou japonais, Nishikubo se borne à décrire leurs actions et leurs relations, l’émotion et la poésie s’insinuant peu à peu dans le film, en particulier par l’entremise des visions oniriques ayant trait à l’univers imaginaire des enfants et mettant en scène un train parcourant l’espace infini (un élément reprenant la trame du conte philosophique TRAIN DE NUIT DANS LA VOIE LACTÉE). Une scène importante, celle montrant les deux frères et leur petite voisine russe installant un circuit de train électrique passant à travers les cloisons de leurs domiciles respectifs, résume à elle seule le ton du film : partant d’un simple jeu entre enfants, Nishikubo construit une séquence féérique jouant avec la lumière pour mieux faire basculer le récit dans les contrées de l’imaginaire enfantin. Le film, alternant ces plages poétiques, d’autres à la force symbolique indéniable (comme le chant parallèle des deux classes d’écolier) et des séquences parfois particulièrement dures (comme le passage dans le camp d’internement), laisse ainsi sourdre une émotion humaniste qui finit peu à peu par serrer le cœur du spectateur. Il en résulte une œuvre à la fois délicate et puissante, entre réalisme magique et approche formelle impressionniste, qui dit avec beaucoup de subtilité l’importance de l’imaginaire dans la construction d’un individu et dans sa manière de se confronter aux épreuves de la vie, aussi terribles soient-elles. On appelle ça un beau film. Un très beau même.

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Pourquoi réalisez-vous vos films sous un pseudonyme alors que vous êtes connu dans les milieux de l’animation sous votre vrai nom ?

En fait, je différencie mon nom selon le travail que j’effectue. Lorsque j’officie en tant que réalisateur, je m’appelle Mizuho. C’est un pseudonyme que j’ai adopté pour la première fois lorsque j’étais étudiant et je l’utilise toujours pour les choses les plus importantes. Par contre, j’utilise mon vrai prénom, Toshihiko, lorsque je travaille sur un film réalisé par quelqu’un d’autre.

Qu’est-ce qui vous a donné l’envie d’entremêler avec L’ÎLE DE GIOVANNI des événements historiques et ces visions de TRAIN DE NUIT DANS LA VOIE LACTÉE relevant de l’imaginaire pur ?

L’histoire du film est tirée de faits réels. J’ai voulu y inclure l’histoire écrite par Kenji Miyazawa, TRAIN DE NUIT DANS LA VOIE LACTÉE, parce que l’auteur a écrit ce roman sur l’île où se passe l’action. En outre, le thème principal de ce roman est la recherche du vrai bonheur et j’ai trouvé que ce thème correspondait parfaitement à la quête des deux frères qui sont les héros de mon film. Il y avait donc une connexion naturelle entre ce roman et L’ÎLE DE GIOVANNI. Mes deux personnages principaux essaient constamment, malgré les événements tragiques qu’ils traversent, d’atteindre le bonheur. C’est leur manière de survivre à la violence de la guerre et de ses conséquences. Au début, j’avais dans l’idée de faire un film qui se cantonnerait au contexte historique et je m’étais d’ailleurs beaucoup documenté sur le sujet. Et puis j’ai eu envie d’y mêler une part d’étrangeté, afin de provoquer une sorte de réaction chimique qui puisse surprendre le public.

Il y a une scène très forte au milieu du film : celle où les enfants russes et les enfants japonais finissent par communiquer à travers leur chant. Y a-t-il derrière cela l’idée que les choses abstraites comme la musique unissent beaucoup plus les humains que les choses concrètes comme la guerre, qui ont plutôt tendance à les désunir ?

On peut interpréter cet épisode ainsi mais en fait, c’est tiré de l’expérience réelle de Hiroshi Tokuno, l’homme qui a servi de modèle pour le personnage de Junpei. C’est lui qui nous a raconté cette histoire. Évidemment, à l’intérieur du film, c’est vrai que c’est devenu l’une des scènes centrales par sa force d’évocation. C’est typiquement le genre de scène dont on a du mal à imaginer qu’elle pourrait se dérouler dans la réalité. Et pourtant, ce fut bien le cas.

Votre vision de la guerre est assez étonnante car, pour la dépeindre, vous vous attardez plus sur les relations entre les gens que sur le choc des idées et des événements…

Il y a différentes manières de montrer la guerre au cinéma. Personnellement, je n’avais aucune revendication à faire à travers ce film, je ne souhaitais pas délivrer de message parce que la vie est plus compliquée que ça. Même si j’y ai glissé des éléments un peu plus fantasmagoriques, je voulais rester le plus proche possible des événements réels et donc permettre à mon public de revivre au plus près l’expérience vécue par mes deux petits héros.

C’est un film très touchant, très poétique mais en même temps parfois très dur. Diriez-vous que c’est un film pour enfants ?

Les journalistes me posent souvent la question. Mais je vous avoue que je n’ai pas pensé à ce genre de problématique durant la confection du film. Je préférais me préoccuper d’autres choses, et notamment de savoir si j’étais convaincu par l’histoire que j’étais en train de raconter. Après, il y a évidemment des éléments que les enfants ne vont pas forcément intégrer. Il y a par exemple, dans le film, des citations très poétiques du roman de Miyazawa dont même des adultes peuvent avoir du mal à saisir le vrai sens. Et certaines séquences un peu difficiles aussi, qui vont peut-être passer au-dessus de la tête des enfants. Maintenant, je suis persuadé que les enfants n’ont pas besoin qu’on leur explique tout, ils comprennent beaucoup plus de choses qu’on ne l’imagine. Ils ont parfois leur propre manière de percevoir les choses, mais ils les perçoivent.

Étant donné que ce n’est pas vous qui avez initié le projet, quelle est la porte d’entrée qui vous a permis de vous l’accaparer ?

Ce n’est pas tout à fait l’œuvre originale que nous avons adaptée mais plutôt l’idée qu’elle contenait. Et c’est lors de l’écriture de la première version du scénario que je suis arrivé sur le projet. Cela faisait longtemps que je voulais faire un film autour du thème de la guerre. En outre, je ne connaissais pas du tout cette partie de l’Histoire du Japon et j’avais vraiment envie de m’y plonger. Ma manière de m’accaparer cette matière a été d’augmenter la partie onirique autour de TRAIN DE NUIT DANS LA VOIE LACTÉE et aussi de donner plus d’importance à la musique, car c’est cela qui allait unir mes personnages.

Vous dites que vous avez toujours rêvé de faire un film sur la guerre. Pourquoi ?

C’est une question à laquelle il est difficile de répondre mais je pense que la guerre est un bon moyen de mettre à nu le fond des êtres humains. Il y a un thème qui m’intéressait particulièrement, même si je n’en ai pas fait le thème principal du film, c’est la manière dont les gens ordinaires sont impliqués presque sans s’en rendre compte dans la folie de la guerre.

Le traitement de l’image est très étonnant. Dans l’ensemble, vous avez choisi une approche privilégiant l’épure et le réalisme, mais vous vous autorisez de vraies fulgurances visuelles flirtant avec la fantasmagorie, comme la scène où les enfants jouent au train électrique à travers les cloisons des deux appartements, et dans l’ensemble, plus on s’installe dans le film et plus on s’aperçoit que votre style visuel est beaucoup plus impressionniste que réaliste. Comment avez-vous réussi à faire cohabiter des partis pris aussi tranchés ?

Pour les séquences du début du film se déroulant à l’époque actuelle, je voulais que le visuel soit très réaliste, avec des paysages familiers pour nos contemporains. Le reste du film étant essentiellement des souvenirs, ça relève plus de la recomposition d’une réalité suggestive – celle de Junpei en l’occurrence. Et pour illustrer cela, je voulais donc un style visuel plus simplifié. Enfin, il y avait la partie fantasmagorique autour de TRAIN DE NUIT DANS LA VOIE LACTÉE et là, j’ai adopté un style plus tranché, plus exubérant. J’ai également tenu à ce que les couleurs du film reflètent l’état psychologique de mes personnages. Ainsi, au début du film, les images sont plutôt colorées, puis, à mesure qu’on avance dans l’histoire, les tons deviennent de plus en plus monochromes.

À mi-chemin de l’Histoire et du songe, entre culture russe et culture nippone, le film est traversé par cette figure de l’hybridation. Est-ce cela qui vous a convaincu d’engager Santiago Montiel comme directeur artistique ?

Au début du projet, Santiago a dessiné quelques concepts de décor. J’ai regardé ses dessins, j’y ai retrouvé le ton des souvenirs de Junpei et cela m’a convaincu qu’il serait la bonne personne au bon poste. Ce ne sont pas ses origines – puisque c’est un Argentin vivant en France – qui m’ont persuadé de l’engager mais bien la qualité de son travail. Il s’est notamment inspiré d’un peintre japonais qui a vécu à la même période que celle dans laquelle se déroule mon film. Il s’est beaucoup impliqué.

Production IG est réputé pour ses animes fantastiques et de science-fiction. Pourquoi ont-ils accepté de produire ce long-métrage sortant quelque peu de leur registre habituel ?

C’est vrai que Production IG est connu pour ce genre de films, qui ont fait leur succès. Mais par exemple j’ai réalisé pour eux il y a cinq ans un film sur le célèbre épéiste Musashi (MIYAMOTO MUSASHI : SÔKEN NI HASERU YUME, inédit en France – NDR), que l’on peut qualifier de documentaire animé, et ils ont également produit le film LETTRE À MOMO, sorti l’année dernière en France. Ils ont donc un éventail beaucoup plus large qu’on ne le pense.

Comment L’ÎLE DE GIOVANNI a-t-il été accueilli au Japon ?

La plupart des spectateurs japonais ont découvert pour la première fois que cette partie de leur Histoire existait, ils ne connaissaient pas cette île du nord du Japon où c’était déroulé cet épisode de l’après-guerre. Là où j’ai été surpris, c’est que beaucoup de spectateurs trouvaient le film très émouvant. Or, ce n’était ma première intention. Je voulais simplement accompagner ces deux jeunes garçons, en dévoilant leur psychologie, mais je n’ai pas cherché sciemment à ce que le film soit émouvant.

N’aviez-vous pas peur de la comparaison avec LE TOMBEAU DES LUCIOLES ?

J’ai toujours beaucoup aimé LE TOMBEAU DES LUCIOLES, mais aussi le roman original dont il s’est inspiré. C’est vrai qu’il y a beaucoup de points communs entre le film d’Isao Takahata et mon film. Si jamais le petit frère avait été une petite sœur, ça aurait été encore plus flagrant. La différence principale entre les deux films réside à mon sens dans les événements qu’ils dépeignent. LE TOMBEAU DES LUCIOLES montre pas mal de choses connues des spectateurs, qui ont déjà été montrées dans d’autres œuvres, comme par exemple le marché noir dans l’après-guerre au Japon. Alors que L’ÎLE DE GIOVANNI se passe sur une petite île que personne ne connaît et dépeint des faits que tout le monde a oublié. Et puis, au-delà du portrait de deux enfants japonais durant l’après-guerre, mon film parle surtout de leur rencontre avec l’occupant russe. C’était là qu’était le cœur de mon film et c’est là qu’il acquiert sa propre identité. Mais pour répondre plus précisément à votre question, non, je n’ai pas beaucoup pensé au film de Takahata. En tout cas, ça ne m’a pas fait peur. J’ai même assumé la proximité éventuelle des deux films en réutilisant la même marque de bonbons que l’on voyait dans LE TOMBEAU DES LUCIOLES, comme pour rendre hommage à ce film que j’aime beaucoup.

Les séries animées sur lesquelles vous avez fait vos armes, comme LA BATAILLE DES PLANÈTES, LADY OSCAR ou SPEED RACER, sont très connues en Occident, et notamment en France. Pouvez-vous nous parler de cette époque et de vos premiers pas dans le milieu ?

Après mes études, je suis rentré chez Tatsunoko Production, où j’ai travaillé durant trois ans au département de la mise en scène. Je voulais faire plein de choses lorsque j’étais étudiant, mais au contact de la vie professionnelle, je me suis rendu compte qu’on ne pouvait pas toujours faire tout ce que l’on veut. Du coup, après cette expérience, je voulais quitter le milieu de l’animation. Puis, j’ai découvert le travail du réalisateur Osamu Dezaki (l’un des maîtres de l’animation télévisée nippone des années 70-80, qui a considérablement participé à la définition du style visuel de cette époque avec des séries comme RÉMI SANS FAMILLE, LADY OSCAR ou COBRA – NDR), que je considère encore aujourd’hui comme mon maître, et j’ai alors pris conscience, notamment en regardant la série L’ÎLE AU TRÉSOR, que l’on pouvait aussi travailler en concrétisant ses rêves. Du coup, je suis allé frapper à sa porte, il m’a embauché et c’est comme ça que je suis revenu dans le milieu de l’animation.

Vous êtes connu comme le directeur de l’animation de Mamoru Oshii. Que vous a-t-il apporté exactement et comment avez-vous réussi à vous émanciper de son influence pour passer à votre tour à la réalisation ?

Avec Oshii, on est plus des amis qui jouent au majong que des collaborateurs. Je l’apprécie beaucoup en tant que réalisateur mais je crois que j’ai encore plus d’admiration pour son côté producteur. Il a une capacité assez impressionnante à toujours terminer ses films dans les délais impartis et à ne pas dépasser le calendrier prévu. Il ne cède jamais à la panique ou aux caprices. Ou alors s’il arrive à faire passer ces derniers, c’est toujours en restant dans le cadre du calendrier de production. Il m’a beaucoup appris à ce niveau-là. On a tous les deux des sensibilités très différentes mais sa manière de travailler m’a vraiment influencé.

Remerciements à Aurélie Lebrun.

TITRE ORIGINAL GIOVANNI NO SHIMA
RÉALISATION Mizuho Nishikubo
SCÉNARIO Shigemichi Sugita et Yoshiki Sakurai
DIRECTEUR ARTISTIQUE Santiago Montiel
MUSIQUE Masashi Sada
PRODUCTION Tomoyuki Miyagawa et Yoshiki Sakurai
DURÉE 102 mn
DISTRIBUTEUR EuroZoom
DATE DE SORTIE 28 mai 2014

1 Commentaire

  1. Moonchild

    Sans conteste un des meilleurs films de cette année à ce jour.
    Courez voir ce film intelligent et touchant (par moments déchirant).

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