FRENCH PULP

Rythmé, violent et moderne, LE PACHA est un véritable fleuron du polar français des années 60. À l’occasion de sa sortie en Blu-ray, petit retour sur le film en compagnie de son réalisateur, l’adorable Georges Lautner, qui nous a accordé une petite interview en exclusivité.

LE PACHA avait déjà bénéficié d’une remastérisation labellisée THX en 2003, lors de sa sortie en DVD. C’est vraisemblablement le même master digital qui a été utilisé pour ce Blu-ray sorti le 22 août dernier chez Gaumont. De même, les bonus du DVD sont repris à l’identique. Mais ce n’est pas bien grave : ces derniers étant particulièrement excellents, leur présence sur le disque, ajoutée à la beauté de la copie HD et à une jaquette un peu plus classe que l’horrible montage du DVD, font de ce Blu-ray l’édition de référence du film. Outre un sympathique commentaire audio, dans lequel Lautner est accompagné de son copain Olivier Marchal, et un documentaire intéressant sur l’image de la police dans le cinéma français (avec un bon nombre d’anciens flics devenus scénaristes ou réalisateurs, comme Michel Alexandre, Simon Mickaëls ou Olivier Marchal), le gros morceau de cette édition reste le module « Gabin vs. la bande à Lautner », un documentaire qui revient en détails sur le tournage du film avec des interventions d’une bonne partie de l’équipe, y compris certains, comme André Pousse ou Dominique Zardi, qui nous ont quittés depuis. Vivant, bourré d’anecdotes et d’images de plateau, et dénué de toute langue de bois (surtout grâce à André Pousse et au facétieux directeur de la photo Maurice Fellous), ce document est un véritable bonheur à regarder. Bref, de quoi se replonger avec nostalgie dans l’ambiance de cette série noire à la fois dure et groovy, rythmée par la zizique monstrueusement efficace de Serge Gainsbourg et les dialogues percutants de Michel Audiard.

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Au milieu de cet univers très moderne (jusque dans le décor high tech presque improbable du commissariat), Jean Gabin fait montre une fois de plus d’une présence impressionnante en dinosaure décidé à venger l’assassinat d’un ami par un truand sans scrupules. Même dans la très psychédélique séquence de la boîte de nuit, où il évolue au milieu de lumières flashy et de danseuses à poil, le-plus-grand-acteur-de-toute-l’histoire-du-cinéma-français conserve toute sa superbe et son charisme minéral. Quant à Georges Lautner, il signe ici l’un de ses meilleurs films, sa mise en scène aussi précise qu’inspirée excellant à s’adapter à cet univers noir auquel le cinéaste n’était pourtant pas habitué. Aujourd’hui retiré du cinéma, le metteur en scène, âgé de 86 ans, nous a fait néanmoins l’honneur de nous accorder un petit entretien à l’occasion de la sortie du PACHA en Blu-ray. Conversation avec le survivant d’une époque révolue mais dont les films sont toujours là.

À l’époque, LE PACHA était un film atypique dans votre carrière. C’était un polar sérieux et sombre alors que vous étiez réputé pour vos comédies policières. Qu’est-ce qui vous a séduit dans le projet ?

Jean Gabin. À l’époque des TONTONS FLINGUEURS, j’avais été contacté par la maison Gaumont pour réaliser le film avec lui en vedette. Or, j’avais l’habitude de travailler avec mon équipe, qui était jeune et débrouillarde. On travaillait entre copains. Et comme j’ai insisté pour pouvoir faire le film avec mon équipe et que Gabin, lui, tenait à le faire avec la sienne, notre collaboration n’a finalement pas eu lieu. Il a même essayé de nous faire virer mais finalement, c’est nous qui sommes restés à bord du projet. Le temps a passé et quelques années plus tard, alors que le projet LE PACHA était en train de se monter, toujours avec mon équipe, on a contacté Gabin pour le rôle principal. La condition était toujours la même : il devait travailler avec mon équipe. Et cette fois-ci, il a accepté.

Il avait peut-être envie de rajeunir son image, non ? C’est quand même assez étonnant de le voir évoluer à côté de Serge Gainsbourg…

Oui, Gainsbourg, j’étais tombé sur sa chanson « Requiem pour un con » et je m’étais dit que ça ferait une excellente musique pour LE PACHA. Du coup, on a pris la chanson pour le film mais en plus, il nous a composé la bande originale entière. Et par dessus le marché, il joue son propre rôle dans le film et je suis assez content d’avoir pu filmer Gabin et Gainsbourg, côte à côte le temps d’une scène. J’ai adoré bosser avec Gainsbourg. Après le tournage, on a assuré la tournée promotionnelle ensemble et on s’est bien amusés. Je me rappelle notamment d’une émission assez tardive sur la 2e chaîne de télévision où j’ai fini par chanter le « Requiem pour un con », avec Gainsbourg qui m’accompagnait au piano.

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Et alors, comment ça s’est passé avec Gabin ?

Avec mon équipe, on était des intermittents du spectacle, on travaillait pour bouffer. On n’était pas bien riches mais on travaillait bien et on était toujours solidaires dans tous les coups. Au début du tournage, Gabin a été dépassé par notre manière de travailler. Il était habitué à des plateaux un peu plus luxueux et où les techniciens étaient un peu moins adeptes du système D. Alors, il a voulu me parler. Je me souviens : je suis arrivé le matin au studio et je me suis dirigé vers sa loge. En chemin, j’ai croisé sa maquilleuse, qui m’a dit : « Ben ça va être votre fête aujourd’hui ! ». J’en menais pas large quand je suis arrivé devant lui et là, il m’a dit qu’il ne comprenait pas du tout ma manière de travailler. Ça faisait à peine deux jours que les prises de vue avaient commencé. Du coup, je lui ai proposé de me laisser 24 heures. J’ai monté ce qu’on avait tourné en deux jours, avec la musique, et je lui ai projeté le tout le lendemain soir. Quand la projection s’est terminée, il m’a regardé et il m’a dit : « Georges, maintenant, vous pouvez tout me demander, je suis d’accord pour tout. ». Et à partir de là, ça a été royal. Il était toujours partant. Une fois, seulement, il a rechigné : c’était parce qu’il devait monter dans une Matra M530 toute bleue, qui était un modèle petit et effilé. Il m’a dit : « Georges, vous n’allez quand même pas me faire rentrer dans ce suppositoire ? ». J’ai dit que si et il est monté. C’est vraiment un beau souvenir de tournage. Une fois rassuré, il a accepté toute mon équipe de jeunes, il a été gentil avec tout le monde. Mes techniciens aussi étaient soulagés : au début, ils le détestaient parce qu’ils savaient qu’il avait essayé de nous faire virer des TONTONS FLINGUEURS. Et puis, tout s’est apaisé et ils sont devenus copains avec lui. Personnellement, je n’ai regretté qu’une chose : c’est de n’avoir pas retravaillé avec Gabin par la suite. À la base, c’est un homme pour lequel j’avais une admiration totale, et depuis longtemps. Quand j’étais jeune, je l’avais même vu arriver à Paris, au moment de la Libération, sur les chars du général Leclerc.

Le film est assez violent. Vous avez eu des ennuis avec la censure, non ?

Oui, surtout pour deux scènes. Celle au début du film où Gabin cuisine un tenancier de bar en le tabassant. Et, à la fin, lorsqu’il tire sur le méchant et qu’il fait les sommations après. J’ai eu des problèmes avec ces deux scènes parce que ce n’était pas correct de montrer un flic pratiquer de telles méthodes. J’ai dû batailler ferme pour les maintenir mais j’y suis arrivé. On était en 1968 et j’ai même menacé les censeurs de leur amener des étudiants qui s’étaient fait matraquer par des flics pour leur démontrer que ce genre de méthode existait bel et bien.

Comment vivez-vous la postérité du film, le fait que le public d’aujourd’hui continue de le voir ?

Je sais pas, je ne me rends pas compte de ça. Mais si vous me le dites, ça me fait énormément plaisir. Cela dit, je suis très fier de voir le film sortir en Blu-ray. Vous savez, à mon âge, le fait que les choses qu’on a fait par le passé continuent de marcher aujourd’hui, c’est ce qui peut nous arriver de plus beau. C’est énorme de voir un vieux film que les gens regardent encore plus de 40 ans après. C’est agréable de vieillir en voyant ça.

Remerciements particuliers à M. Georges Lautner pour sa disponibilité.

RÉALISATION Georges Lautner
SCÉNARIO Michel Audiard, Georges Lautner et Albert Simonin
PRODUCTION Alain Poiré
AVEC Jean Gabin, Dany Carrel, Jean Gaven, André Pousse et Robert Dalban…
DURÉE 85mn
ÉDITEUR Gaumont
DATE DE SORTIE 22 août 2012
BONUS
– Commentaire audio de Georges Lautner et Olivier Marchal.
– « Gabin vs. la bande à Lautner » : avec les témoignages de Dany Carrel, Maurice Fellous, Jean Gaven, Georges Lautner, Florence Moncorgé-Gabin, André Pousse, Claude Vital et Dominique Zardi.
– « Requiem pour la police à papa » : avec la participation de Michel Alexandre, Mathieu Fabiani, José Giovanni, Jean-Louis Loubet del Bayle, Olivier Marchal, Simon Mickaël, Olivier Philippe et Georges Lautner.
– Entretien exclusif  avec André Brunelin sur Michel Audiard et Jean Gabin.
– Bande-annonce

2 Commentaires

  1. Grotesk

    Cool, cette interview !
    Merci
    (et l’affiche italienne du film est super classe)

  2. mlg

    merci pour cette interview .
    et merci à G Lautner pour ce film que je trouve meilleur que jamais . Il fait vraiment parti des films qui se bonifient presque avec le temps .

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