FACTEUR TEMPS

Lors de cet entretien conduit par téléphone le 10 avril dernier, ni moi, ni Bryan Singer n’avions encore vu X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST ! Dans la dernière ligne droite de la postproduction de son blockbuster, le réalisateur modifiait encore son film à peine plus d’un mois avant sa sortie mondiale. Épuisé, surmené, mais fidèle à lui-même, Singer s’est montré loquace et ne mâche pas ses mots concernant ses employeurs. Un franc-parler agréable et inattendu dans le cadre de la promotion de l’un des plus gros films de l’année. Depuis, Bryan Singer s’est de lui-même retiré de la promotion de son film, après avoir été accusé d’abus sexuel.

Bryan Singer sur le tournage du premier X-MENEn 2000, quand vous avez réalisé le premier X-MEN, il n’était absolument pas évident qu’une adaptation d’un comics Marvel puisse devenir un succès. Or, aujourd’hui, il s’agit du genre le plus en vue à Hollywood. En quoi cela a-t-il modifié votre rapport de force avec les studios ?

Oh ça n’a plus rien à voir ! Le premier X-MEN, c’était l’enfer, une horreur. Le studio ne m’a pas laissé avoir mon monteur habituel, ils ont avancé notre date de sortie de six mois, et les exécutifs étaient dans une paranoïa complète en permanence. Quant à moi, j’avais beaucoup à apprendre, puisque je n’avais jamais fait de film de studio et que je ne connaissais rien aux effets spéciaux. Bref, c’était une expérience épouvantable. J’étais d’ailleurs persuadé que ma carrière allait connaître son premier véritable échec avec X-MEN. Je me revois encore, le week-end de la sortie du film, à New York, en train de me préparer à affronter le désaveu du public. C’était vraiment une incroyable surprise que le film fonctionne. L’ambiance était déjà radicalement différente sur le second X-MEN : j’avais plus de temps, nettement plus d’argent, et le studio m’accordait plus de confiance. Pour X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST, j’ai le même niveau de contrôle et encore plus d’argent. Par contre, le planning a été infernal à tenir.

Saviez-vous que vous vouliez faire X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST lorsque vous avez écrit et produit X-MEN : LE COMMENCEMENT de Matthew Vaughn ?

Non, et la coïncidence est d’ailleurs amusante, parcDeux générations d'acteurs réunis pour une même franchise : un des attraits de X-MEN : DAYS OF FUTURE PASTe qu’initialement c’est moi qui devais réaliser X-MEN : LE COMMENCEMENT. Mais j’étais contractuellement obligé de faire JACK LE CHASSEUR DE GÉANT chez Warner, et il a fallu que je laisse la direction du film à Matthew. À l’inverse, Matthew devait réaliser X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST, mais il a dû à son tour décliner ce projet pour des raisons personnelles, et on m’a demandé de prendre sa place. J’ai toujours voulu revenir sur l’univers d’X-Men en tant que réalisateur, et l’idée de travailler avec la fabuleuse distribution de X-MEN : LE COMMENCEMENT était très attrayante. Lors d’un dîner avec Matthew et Simon (Kinberg, le scénariste – NDR), j’ai donc suggéré que l’on fusionne les deux pans de la franchise en explorant le thème du voyage dans le temps.

Saviez-vous dès le début que vous pourriez réunir le casting de ces deux époques ?

Les acteurs de X-MEN : LE COMMENCEMENT étaient engagés contractuellement sur ce film, donc pour eux, la question ne se posait pas, ils étaient obligés d’être là. J’ai ensuite su très vite que Ian (McKellen – NDR) et Patrick (Stewart – NDR) accepteraient. La vraie question concernait Hugh Jackman : s’il ne voulait pas participer, le projet était en péril. Je l’ai appelé alors que je tournais en Irlande, et il était si content de me retrouver en tant que réalisateur, qu’il a immédiatement accepté. Donc obtenir l’accord de tout le monde était facile. Organiser leur planning, par contre, était très compliqué.

La scène qui suivait le générique de fin de WOLVERINE préparait à X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST. L’avez-vous réalisée ?

Je l’ai écrite avec Simon, mais c’est James (Mangold – NDR) qui l’a mise en scène. Notre but avec cette petite scène, c’était de faire comprendre aux gens qui avaient vu X-MEN L’AFFRONTEMENT FINAL que Charles Xavier pouvait encore être en vie, alors qu’il mourait dans le film de Brett Ratner : ces personnages sont des mutants, capables de voyager tout autour du monde en un rien de temps, de modifier le temps. Pourquoi le professeur X, avec ses étonnants pouvoirs psychiques, ne serait-il pas capable de transférer sa conscience d’un corps à un autre ou, mieux encore, de reconstituer son corps ? C’était ma façon logique à moi de le faire revenir à la vie.

Michael Fassbender sur le tournage, filmé par deux rigs 3DParlez-moi de votre utilisation du relief, puisque vous êtes l’un des trop rares réalisateurs à tourner en relief natif ?

Sur des films de cette ampleur, il faut une version relief. C’est désormais presqu’un impératif économique. Et tant qu’à faire, autant opter pour le relief natif : cela vous permet d’avoir un meilleur contrôle de vos effets stéréoscopiques mais aussi un relief de meilleure qualité. Les cheveux des acteurs, les feuilles ou les brins d’herbe auront un meilleur rendu que si vous optez pour une conversion en postproduction. Ensuite, il faut prendre en compte le facteur temps : si vous devez postproduire votre film en relief, vous devez le finaliser bien plus tôt pour laisser le temps aux techniciens de faire la conversion et si vous comprimez vos délais, vous aurez un résultat médiocre. Or, sur X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST, j’avais si peu de temps pour terminer le film, que choisir le relief postproduit aurait été suicidaire.

On a lu que vous aviez tourné le film en Haute Fréquence

Non, c’est une rumeur et je ne sais pas d’où elle vient car il n’a jamais été question de filmer en haute fréquence. Je n’en voyais pas l’utilité et puis ça nous aurait tué en postproduction. Encore une fois, nous manquions trop de temps pour nous permettre ce genre de chose.

Depuis le début de l’entretien, vous n’arrêtez pas de me parler de ces soucis de planning ! Ça a dû être quelque chose…

Oui, plus que sur n’importe lequel de mes films de toute ma carrière. Déjà, entre le moment où j’ai signé et la date de sortie fixée par la Fox, nous avons eu très, très peu de temps considérant l’ampleur du projet. Et en prime, les plannings des comédiens étaient si compliqués à accommoder, que nous avons perdu énormément de temps. Et du coup, j’ai beaucoup tourné en dehors de l’ordre chronologique de l’histoire. En un sens, c’était amusant : ça m’a rappelé quand j’ai filmé USUAL SUSPECTS. Nous avions d’abord filmé les séquences du récit cadre avec Kevin Spacey, Chazz Palminteri et Dan Hedaya, et nous avions ensuite tourné le reste du film avec un tout autre casting, à l’exception de Kevin Spacey. Il s’est passé la même chose sur X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST : on a commencé avec les séquences situées dans le futur, puis on a enchaîné sur les scènes situées dans les années 1970. La seule personne commune à ces deux sections était Hugh Jackman.

Bryan Singer avec une Sentinelle construite grandeur nature par Legacy EffectsCe qui est intéressant, c’est que vous avez enfin pu filmer Le Fauve et Les Sentinelles, qui sont des éléments que vous aviez cherché à intégrer dans vos deux précédents X-Men, sans avoir les moyens de concrétiser votre souhait.

Les Sentinelles sont une part importante de ce monde, tôt ou tard il fallait les inclure. Et puis ce sont des personnages très fun. Quant au Fauve, c’est en effet un personnage que j’ai longtemps souhaité avoir dans le premier film (ILM avait même signé quelques peintures conceptuelles, visibles en bonus cachés du DVD du premier film – NDR). Et je me souviens très bien lorsque j’ai dû abandonner le personnage faute d’argent. C’était une réunion vraiment désagréable, avec les exécutifs qui m’avaient sorti sans que je ne puisse rien répliquer : « Coupez le Fauve, virez-le ! » (rires). Pour les Sentinelles, nous avions en effet envisagé de les utiliser dans le second film, mais ce ne fut que brièvement. Ces personnages m’ont posé un petit souci dans X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST, parce que ces derniers temps, on a tellement vu de films avec des robots géants qu’il fallait que je parvienne à proposer quelque chose de neuf. Or, ce qui est intéressant ici, c’est que nos Sentinelles du passé et du futur sont deux versions très différentes et très complémentaires des mêmes personnages. Tout ce que je peux dire, c’est que dans les deux cas, je ne pense pas que l’on soit dans quelque chose de conventionnel.

Dans la seconde partie : Singer parle de Quicksilver, d’AVENGERS : AGE OF ULTRON, de John Ottman, de direction artistique, d’APOCALYPSE et des prouesses capillaires de Peter Dinklage !

Entretien conduit initialement pour le magazine 3 Couleurs et utilisé en propos intégrés pour l’article consultable gratuitement pages 29, 30 et 31

Un grand merci à Juliette Reitzer et Étienne Rouillon

Merci également à Alexis Rubinowicz

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