FAÇON PUZZLE

Première expérience américaine pour le duo Alexandre Bustillo et Julien Maury, qui signe la préquelle de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, sobrement intitulée LEATHERFACE. Aujourd’hui disponible en DVD et Blu-Ray chez nous, le film n’est cependant plus à l’image de ce que les réalisateurs ont tourné. Explications dans l’interview qui suit !

Pour bon nombre de cinéphiles élevés au cinéma d’horreur, le personnage de Leatherface reste le symbole du mal absolu. L’idée même de chercher à raconter la naissance de ce monstre qui hante les cauchemars des spectateurs depuis maintenant plus de quarante ans est donc hautement casse-gueule, pour ne pas dire totalement inutile. Même s’ils ont réalisé LEATHERFACE, Alexandre Bustillo et Julien Maury sont plutôt d’accord avec cette notion. Et pourtant, dans son montage actuel, le film tombe dans tous les pièges de la préquelle déférente vis à vis du film original, notamment en présentant le personnage en titre comme une victime des circonstances, et de sa famille de dégénérés. En effet, le spectateur aura bien du mal à y croire, non seulement parce qu’il sait ce dont le personnage de Leatherface est capable, mais aussi parce que le passage du côté obscur est ici totalement saboté par un montage qui sacrifie la progression du récit au profit du rythme. Bien sûr, il reste quelques passages gores et malsains tout à fait réjouissants dans LEATHERFACE, mais pour le huitième film de la franchise MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, Bustillo et Maury avaient absolument autre chose en tête. Avec l’humilité et l’humour qui les caractérisent, les deux réalisateurs reviennent sur la production houleuse du film, et sur les raisons pour lesquelles LEATHERFACE leur a échappé au montage. Et pour pouvoir avoir une idée un peu plus précise de ce qu’ils avaient en tête, il va donc falloir visionner et analyser l’ouverture et le climax alternatifs, ainsi que les scènes coupées présentes sur le Blu-Ray du film, afin de refaire le montage pour s’approcher de leur vision initiale ! Avant de remonter mentalement ce puzzle aux nombreuses pièces, le tandem nous explique en détails ce qui s’est passé.

La bande-annonce classée « R » de LEATHERFACE

Avant de parler de LEATHERFACE, j’aimerais que vous me parliez de votre attachement au MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE original. Que représente le film pour vous ?

Alexandre Bustillo MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE pour nous, c’est juste un chef-d’œuvre, peut-être le plus grand film d’horreur de tous les temps. Aujourd’hui, c’est un film respectable, à l’instar d’un CITIZEN KANE presque. Il rentre au MOMA, il est enseigné dans les écoles de cinéma. Ce n’est plus du tout un film underground ou montré du doigt. Il est considéré comme un classique à part entière. Pour nous c’est un film parfait qui se suffit à lui-même. Je pense que si on devait résumer le cinéma d’horreur dans son ensemble, on pourrait le résumer au plan final de Leatherface, dos au soleil, faisant tournoyer sa tronçonneuse. Selon moi c’est le plan le plus iconique jamais tourné sur un boogeyman. C’est le film culte par excellence, qui a même dépassé ce statut pour devenir un monument du 7ème art à part entière.

Julien Maury C’est un film qui fait écho dans la culture populaire. Du coup, quand on nous a proposé LEATHERFACE, c’était intimidant. On se dit qu’on va s’inscrire dans une franchise qui part du film ultime, même si depuis, il n’y a pas eu que des chefs-d’œuvre. Mais en lisant le scénario, on s’est rendu compte qu’il avait pour lui de se démarquer des autres films de la saga, qui fonctionnent tous sur le même canevas scénaristique : une bande de jeunes s’aventurent sur les terres de la famille Sawyer, de la famille Hewitt et ils se font déglinguer. Là c’était un road movie, quelque chose de différent. Donc on s’est dit que le meilleur hommage qu’on puisse rendre au film original, pour rester fidèle à son esprit, c’est de ne pas essayer de lui ressembler mais de faire un film qui ne ressemble qu’à lui-même. Voire un petit peu à nous, puisqu’on a essayé de le ramener dans notre univers.

LEATHERFACE a été un challenge parce que c’est aussi votre premier film américain, avec ce que ça comporte de bureaucratie hollywoodienne. Déjà, comment avez-vous fait pour le ramener dans votre univers, alors que vous n’êtes pas crédités au scénario ?

AB Notre premier réflexe a été de se dire que l’idée de faire une préquelle à MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE était une aberration. Pour moi, tu n’as déjà pas vraiment envie de voir ce qui se passe après, et encore moins avant. D’autant qu’on s’en fiche un peu des origines de Leatherface. D’ailleurs, quand on a reçu le scénario de Seth Sherwood, qui nous a été présenté comme tel, je ne voulais même pas le lire. Pour moi, ça revient à faire une préquelle à CITIZEN KANE. C’est Julien qui m’a dit que ce n’était pas du tout ce à quoi on pouvait s’attendre. Le scénario n’était pas parfait, mais sa grande force était de se détacher de l’héritage de Tobe Hooper. C’est le parti pris de Sherwood qui nous a libéré d’entrée de jeu. Après, nous avons très rapidement demandé des réécritures, pour le ramener dans notre giron, dans notre petit univers à nous. Le scénario était encore plus dégénéré que ne l’est le film à l’arrivée, beaucoup plus bigger than life. Dans la scène finale, tu avais quelque chose comme trente personnages passés à la tronçonneuse. On aurait dit BRAINDEAD ! On voulait au contraire rester dans quelque chose d’assez intimiste, faire un film de personnages, et pas forcément taper dans le gore absolu. Donc on a beaucoup axé les réécritures avec le scénariste dans cette direction-là. Ce qui nous plaisait, c’est que les protagonistes du film sont tous des salauds. Il n’y a pas vraiment de héros, et à la façon de THE DEVIL’S REJECTS, le spectateur va tout de même avoir de l’empathie pour une bande de raclures. C’était d’ailleurs l’intérêt du projet pour nous : trouver comment créer de l’empathie pour une bande de jeunes irrécupérables, dont l’un d’entre eux va devenir l’un des plus grands tueurs en série des États-Unis. Du coup, on a vraiment essayé d’oublier l’héritage de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE pour partir dans cette direction. Je n’ai même pas revu le film de Tobe Hooper avant le tournage, ça ne servait à rien. On a vraiment fait table rase mais par respect hein, pas du tout par dédain. Le seul truc qu’on a récupéré, c’est la maison. C’est le seul truc un peu geek sur lequel on s’est fait plaisir, récupérer les plans de la maison d’origine pour la reproduire au millimètre près. Mais par exemple en termes de casting, quand il a fallu trouver l’acteur qui allait interpréter le jeune Leatherface, nous n’avons pas cherché un sosie de Gunnar Hansen jeune. On a essayé de se libérer au maximum du film original.

Tout de même, le scénario se construit dans une forme de jeu avec MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE. Il y a un doute sur l’identité de celui qui va devenir Leatherface pendant une bonne partie du film, avec un jeu de fausse piste d’ailleurs…

AB C’est vrai que le scénario est construit comme un whodunit. Mais même à la lecture, c’était assez évident de repérer qui allait devenir Leatherface. On l’a abordé comme un faux suspens en fait, car tu te doutes que c’est Sam Strike, le personnage le plus mis en avant, qui va devenir Leatherface. Et que le personnage de Bud est un leurre, même s’il est plus proche physiquement du Leatherface qu’on connait. Je doute que les spectateurs tombent dans le piège. Ça arrive parfois, mais ce sont des novices en matière de cinéma d’horreur, ils n’ont pas trop l’habitude de ce genre de films. On joue un peu avec ça, mais jamais de façon très appuyée parce qu’on était conscients dès le début que c’était un peu biaisé, et que ce n’était pas le sujet du film, tout simplement. Pour nous, c’est le côté road movie à la façon de LA BALADE SAUVAGE qui nous a attiré, pas le questionnement sur l’identité de Leatherface. On n’est pas dans SCOOBY-DOO non plus, d’autant que le whodunit est éventé assez rapidement.

Tobe Hooper est crédité au générique de LEATHERFACE. Vous avez eu un contact particulier avec lui, durant la production ?

JM Malheureusement, c’est juste un titre honorifique, un crédit contractuel. Je ne te cache pas qu’effectivement, quand on a reçu le scénario, c’était aussi une joie de se dire qu’on allait peut-être travailler avec lui, le rencontrer ou simplement avoir son avis sur ce qu’on avait en tête. Et en gros, ça n’a jamais été une option. On l’a évoqué, mais on nous a répondu que non, son nom est là parce qu’il est à l’origine de la saga. Même chose pour Kim Henkel, nous n’avons jamais été en contact avec l’un ou l’autre. Mais ça reste pour nous une grosse frustration. Il est décédé le lendemain de la première projection du film à Londres au Frightfest. Jusqu’à la fin, ça a été une vraie déception pour nous, il n’aura jamais vu le film.

Le film n’a pas été tourné au Texas, même pas aux États-Unis d’ailleurs.

AB Mais si… (Rires)

Mais quand la production vous a annoncé que le film se tournerait en Bulgarie, vous avez dû y réfléchir à deux fois non ? C’est difficile de s’imaginer sortir des États-Unis pour tourner un film censé se dérouler au Texas, non ?

AB Complètement, ça a même été notre premier frein en fait. Il faut savoir que Millennium Films est un studio qui possède une grosse structure à Boyana, en banlieue de Sofia, en Bulgarie. C’est un pays qu’on connaît bien, puisqu’on y a tourné AUX YEUX DES VIVANTS, notre troisième film. Ils ont également des studios en Louisiane, dans lesquels ils ont tourné TEXAS CHAINSAW 3D et quand ils nous ont dit que le film se tournerait en Bulgarie, on a dû leur expliquer que ce serait compliqué, qu’on connaissait bien le pays et que LEATHERFACE est un film qui se déroule en extérieurs. Ce n’est pas un film claustrophobe, qui se passe dans une cave. C’est un vrai road movie, avec beaucoup d’extérieurs. Et puis c’est dans le titre, le décor est un personnage à part entière. Le titre original, c’est THE TEXAS CHAINSAW MASSACRE, non ? Dans le film de Tobe Hooper, le soleil et le climat ont un rôle primordial. Le cagnard est garant de la folie des protagonistes. Donc oui, c’était notre première interrogation, mais ils nous ont répondu de ne pas nous inquiéter car les studios de Boyana avaient une grosse force de frappe. Ils nous ont demandé d’aller les visiter, et effectivement, ça a été rassurant de constater l’ampleur de la structure de ces studios et les moyens mis à notre disposition. Après, avec Julien et notre chef décorateur Alain Bainée, qui a été une force incroyable sur ce film, nous avons consciencieusement étudié la topographie du Texas pendant des semaines. Et quand tu revois par exemple MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE 2 de Tobe Hooper, qui a été tourné pas loin d’Alamo, tu te rends compte qu’on est loin de l’image d’Epinal du Texas, que l’on imagine très aride et poussiéreux. On s’est rendu compte par exemple que tout le nord de l’état est très verdoyant et vallonné. Il y a même un bord de mer, des plages… Ce n’est pas que le désert aride que l’on voit dans LEATHERFACE – MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE III de Jeff Burr, qui est certainement le film le plus désertique de toute la saga. C’est cette suite qui a amené ce côté vraiment désertique, aride, qui a par la suite été renforcé par les autres descendants de MASSACRE A LA TRONÇONNEUSE, comme WOLF CREEK ou LA COLLINE A DES YEUX. L’aridité n’est au final pas si présente que ça, même dans le film de Tobe Hooper. Quand ils prennent l’autostoppeur au début, la scène se déroule dans un décor verdoyant. Ça nous a rassuré de nous dire que le Texas n’était pas si aride que ça, donc on a axé nos repérages en fonction. On a trouvé des lieux qui sont des compromis entre fertilité et aridité et qui correspondaient plus ou moins bien à ceux du scénario. Après, on aurait évidemment préféré tourner aux États-Unis, on leur a même demandé une dizaine de jours au Texas, pour tourner les extérieurs tandis que le reste du film aurait été tourné en Bulgarie, mais ce n’était pas possible. Question de budget. On a fait de notre mieux pour échapper à la Bulgarie. Certains spectateurs trouvent qu’on y est parvenus, d’autres non. Ça dépend vraiment des gens.

Justement, c’est quoi le budget pour un film comme LEATHERFACE ?

JM Difficile à dire. On n’était pas dans les comptes de la société et on a tourné dans leurs studios. Donc on utilise leurs ressources et ça biaise complètement notre capacité. On a tout à disposition : beaucoup de matériel, des décors, des véhicules, beaucoup de choses et on peut se servir à loisir. Donc c’est à prendre en compte. Maintenant, ça reste un tout petit budget et en coût de fabrication, de notre point de vue on l’estimerait à 3 millions de dollars, quelque chose comme ça.

AB Même un peu moins.

C’est ridicule.

JM Oui oui, c’est ridicule.

AB On n’a jamais eu le chiffre exact en fait. La production nous a dit que c’était entre 2 et 3 millions de dollars.

JM Ce sont des calculs. LEATHERFACE n’était pas leur priorité, car ils tournaient LA CHUTE DE LONDRES en même temps. Ils ont mis tous leurs moyens là-dessus et nous, on était le sidekick, le petit film à côté. On en a pâti parce qu’ils ont perdu un fric monstre à la fabrication de LA CHUTE DE LONDRES justement, donc ils nous ont coupé presque 40% du budget à dix jours du début du tournage. C’est des situations avec lesquelles on a dû composer. On était à deux doigts de se barrer et puis on s’est dit que c’était vraiment trop con, car on était sur le point de tourner. Il faut s’adapter en permanence. À l’arrivée, on a fait ce film-là un peu comme on a fait nos films en France. C’est-à-dire un peu en guérilleros, à rentrer des journées pas possibles dans un plan de travail intenable en quatre semaines. C’était fou. Et surtout à faire des trucs qu’on n’avait jamais fait avant, des cascades de bagnoles, des courses-poursuites, des scènes avec des animaux, des enfants, du feu, des effets spéciaux… On a vraiment cumulé. Donc rien que sur cet aspect-là, on est content d’avoir terminé le film.

Si j’ai bien compris, il y a certains éléments de la franchise que vous vouliez totalement éviter pour cette préquelle. Vous pouvez développer ?

AB Dès le début, quand on a accepté le film, on a dit aux producteurs qu’on acceptait à trois conditions, en termes de mise en scène. On savait qu’on allait être amenés à mettre notre patte sur le scénario, même si c’est majoritairement celui de Seth Sherwood, mais on a posé trois conditions. Premièrement, on ne voulait pas refaire la scène du repas. La scène du repas de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, c’est comme la scène du débarquement dans IL FAUT SAUVER LE SOLDAT RYAN. Dans son genre, c’est une scène ultime que tu ne pourras jamais dépasser. Ça ne sert à rien de venir s’y frotter, tu seras ridicule. C’est la scène la plus hystérique et viscérale du cinéma d’horreur. Les mecs qui sont à l’écran sont tous en train de péter les plombs tellement les conditions de tournage étaient extrêmes. Ça ne sert à rien d’essayer de recréer artificiellement une sorte d’hystérie pour venir se raccrocher au film de Tobe Hooper. On a donc dit qu’on ne voulait absolument rien tourner dans ce genre. La deuxième condition, c’était de se détacher des films de Marcus Nispel et Jonathan Liebesman. Ils ne sont pas si mal hein, j’aime bien le Nispel en tout cas. Mais on ne voulait pas tourner de scènes avec Leatherface qui court après des meufs dans les bois, comme on le voit dans ces deux films où il pourchasse la « Final Girl » dans des archétypes très proches du survival et du slasher. Et le troisième truc, c’était de ne pas avoir à faire de jump scares, du « Bouh ! Fais moi peur! ». Pour les Américains, la peur au cinéma c’est le jump scare. Ils ne misent pas du tout sur l’ambiance, pas sur ce genre de films en tout cas. Ils n’avaient qu’une seule référence en tête : les productions Blumhouse. Quand ils nous parlaient de INSIDIOUS et de CONJURING, on leur répondait que ce n’était pas du tout le genre de film qu’on était en train de faire. Au final, ces trois éléments se retrouvent dans le film contre notre volonté, shootés par la seconde équipe sans notre « consentement ». Ils nous ont dit oui sur le moment et quand on a fini le tournage et livré notre cut, toutes ces choses n’y étaient pas. On aurait dû le notifier par écrit, c’est notre erreur car c’était un accord oral, tacite et qui n’a donc aucune valeur à leurs yeux. Et ils se sont rendu compte que si les archétypes de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE c’est une scène de repas, et bien il en faut une avec des gogols ! Ou alors c’est Leatherface qui court au cul d’une meuf dans les bois, comme tu peux le voir dans tous les films finalement. Et ça leur manquait en fait. De même que les jumpscares qui sont pour eux synonymes de peur au cinéma. Notre mise en scène n’a pas du tout été pensée pour faire du jump scare, donc ils ont dû raboter, remonter, casser les scènes pour essayer de faire passer le truc.

Il y a effectivement un jump scare dans l’hôpital psychiatrique au début, on sent que c’est totalement artificiel…

AB Oui oui, ça l’est. On ne l’a jamais pensé comme tel, on était beaucoup plus sur la puissance du plan-séquence pour amener le malaise. On trouve le montage trop épileptique. Ce n’était pas du tout notre volonté d’aller dans cette direction très speed.

Il y a aussi ce moment un peu étrange en plein milieu du film, quand l’infirmière s’évade en pleine nuit, puis elle participe à l’évasion collective le lendemain. Cette répétition ressemble vraiment à un rajout de la production.

AB Oui, pour nous ça n’était pas du tout monté comme ça. La scène où les protagonistes changent de vêtements est peut-être la meilleure du film pour nous, celle qu’on a préféré tourner. On trouvait les comédiens superbes et puis c’est le moment où tu commences à avoir de l’empathie pour eux puisqu’ils racontent leurs histoires. Ils l’ont coupé sans jamais qu’on sache trop pourquoi. Elle a été refaite, de nuit, en plus speed, avec une bagarre. Peut-être que c’était une question de rythme. J’ai l’impression qu’il y a d’autres trucs qui nous ont échappés aussi, sur le langage des protagonistes par exemple. On a beaucoup laissé les acteurs improviser. Ils avaient des lignes directrices à suivre, des infos à faire passer mais on leur disait de ne pas se rattacher au texte, d’être plus libres. Et c’est parti dans des festivals de « fuck » à tous les étages, ce qui n’a pas joué en notre faveur sur notre montage, qui était bien chargé en langage ordurier à l’arrivée. Je pense que ça aussi, ça les a beaucoup fait tiquer.

Quand vous avez lancé la production, il était bien question de sortir le film en salles, non ?

AB Ça n’était pas clairement évoqué. Ils restent très prudents sur ça. Ils te disent que c’est le but, mais que le film peut très bien sortir en DTV ou en VOD. Il est quand même sorti en salles aux États-Unis, en circuit limité évidemment. Les films produits par Michael Bay étaient de bonnes affaires en termes économiques. Mais avec TEXAS CHAINSAW 3D, la franchise a été reprise par Carl Mazzocone et il a tout ruiné. Le film a coûté très cher, dans les 15 millions de dollars, soit sept ou huit fois plus que le nôtre, et ça a été un four monumental, ce qui n’a pas joué en notre faveur. Aux États-Unis ça s’est complètement planté au box-office et en France c’est le pire score jamais engrangé par un MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE au cinéma, ce qui fait que les distributeurs ont été super frileux pour en sortir un autre derrière. Je crois qu’en France, TEXAS CHAINSAW 3D a fait 12 000 entrées. Tu comprends pourquoi en voyant le film, mais bon c’est un autre débat.

Leatherface, pour les fans de MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, c’est la représentation du mal absolu. Je trouve qu’il y a quelque chose d’étrange à l’idée de faire une préquelle à MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, et de montrer que le personnage était plutôt sympa en fait, et qu’il devient méchant parce que les autres le sont avec lui. Peut-être que la production ne voit pas ce qu’il y a de paradoxal dans cette approche, mais vous, en tant que fans du film original, vous avez forcément dû vous poser la question, non ?

AB En fait ça, c’est leur vision : le mignon petit garçon tout gentil qui est victime d’une famille de dégénérés et qui devient Leatherface, c’est la scène d’introduction qu’ils ont retournée et qui montre ça. Cela n’a rien à voir avec notre scène d’ouverture. Dans la scène d’intro que nous avions tournée, réécrite par nos soins, on voit bien que ce n’est pas du tout une victime. Il fait parti du clan, il est très dangereux, totalement fasciné par son grand-père qui passe ses journées à découper des cochons à la tronçonneuse. On voulait une scène totalement contemplative, muette, avec le gamin en mode voyeur qui mate son grand-père comme s’il se cachait pour mater un porno. Il est fasciné par la tronçonneuse et dès que son grand père a le dos tourné, il veut aller la voir de plus près, il veut la toucher. C’est exactement ça qu’on voulait raconter, le fait que ce personnage n’est pas une petite victime. Pour le coup, je pense que la production a eu du mal avec ça parce que le film ne laissait aucun espoir. C’était un film méchant, mauvais, jusqu’au bout. Et c’est justement pour ça que ça nous plaisait avec Julien, car ce n’était pas manichéen, à prétendre que Leatherface au fond, c’est un gentil. Pour nous, c’est une raclure dans une famille de raclures. C’est un désidérata de la production, de changer complètement cet axe. Les deux introductions ne racontent plus du tout la même chose.

Le problème, c’est que pour avoir une idée de votre montage initial, il faut recoller tous les morceaux et les scènes coupées qui sont sur le Blu-Ray du film.

AB Complètement, il faut refaire le montage.

Le film aborde timidement une histoire d’amour contrariée, qui est finalement totalement mise de côté.

AB Complètement.

JM Encore une fois, il manque des scènes qui ont été tournées et dans lesquelles on peut voir le rapport de Leatherface à la féminité, son rapport à l’autre et comment son caractère est en train de dégénérer. C’est ça qui nous intéressait. Dans la version actuelle c’est trop brutal, il y a un tournant où d’un seul coup, il devient taré sans qu’on comprenne trop pourquoi. Il a des garde-fous, il s’en veut dès qu’il a des accès de violence, donc tel que c’est monté aujourd’hui, c’est trop abrupt. Ce qui est frustrant et énervant, ce pour quoi on s’est vraiment pris la tête avec eux quand on a rendu notre deuxième version, c’est qu’on ne leur a pas planté un couteau dans le dos, il n’y a pas eu de trahison. On n’a pas fait nos auteurs maudits, les Français qui veulent baiser le système et livrer le film dont ils ont envie ! Pas du tout. Justement, avec l’expérience des autres réalisateurs qu’on connait et qui sont allés tourner aux États-Unis, on s’est dit qu’on allait tout mettre à plat d’entrée de jeu. On leur a dit qu’on voulait faire un film qui se détache de la saga parce que tout a été dit, qu’on ne voulait pas raconter les origines mais juste une petite partie de sa jeunesse parce que Leatherface doit conserver une part de mystère. Qu’on voulait que le film soit contemplatif, qu’on voulait conserver notre style… Et ils étaient d’accord avec tout. On a déjà vécu ça comme expérience, on s’est dit que c’était le premier rendez-vous, qu’ils disent oui à tout, pour faire chier après. Mais en fait non, tout s’est très bien passé. Pendant le tournage, les producteurs ont vérifié ce qu’on faisait la première semaine, ils ont vu que tout roulait et nous ont laissé les coudées franches. Ils nous faisaient des retours sur les rushes tous les jours, en disant que c’était mortel, que les plans-séquences et les longs travellings étaient supers, qu’on était vraiment avec l’émotion et les personnages sur les gros plans et tout. Et puis on arrive en fin de montage, on leur rend notre copie et la première réaction du patron c’est de nous dire « C’est un joli drame poétique à la française ». On leur dit « Mortel, c’est exactement ce qu’on vous a vendu ». On voulait se différencier, surprendre les fans, amener quelque chose de nouveau. On savait qu’on allait se faire des ennemis mais on s’en foutait, on voulait faire un film qui nous ressemble. Mais il nous répond que ce qu’ils veulent eux, c’est un « vrai film d’horreur à l’américaine ». Pas de problème, on repart au montage, c’est le jeu. Donc on coupe vingt minutes, on muscle le film au niveau du rythme, mais c’est là qu’ils nous ont finalement dit qu’ils allaient retourner des scènes et remonter le film.

Quand tu regardes le film en sachant que la scène d’ouverture n’est pas votre scène et que vos noms apparaissent littéralement dessus, c’est particulièrement ironique.

AB Ah ça c’est génial, y’a marqué « Directed by » sur leurs plus beaux plans à la Jean-Marie Poiré ! (Rires)

Vous vous êtes faits happer par la bureaucratie hollywoodienne en somme.

JM C’est le fait de se retrouver face à non pas un, mais douze interlocuteurs. C’est un truc banal, on le savait. Sauf que dans les faits, quand ça t’arrive, c’est difficile de réagir. Quand tu as dix pages de notes de montage et que tu vois qu’elles ont toutes été compilées, avec des polices et des couleurs différentes, tu comprends qu’ils ont pris tous les mails de tous les gens plus ou moins rattachés au projet et ont tout mis ensemble. Et quand toi tu lis ça dans la continuité, tu constates des incohérences énormes. L’un aime la fin, l’autre non. L’un aime le côté gore, donc on le laisse, mais l’autre prétend qu’il faut avoir une scène qui rappelle le film original, donc la scène de repas, et tu ne sais plus quoi faire. Je pense que LEATHERFACE reflète ce côté hybride. C’est un peu l’auberge espagnole, tout le monde a mis son petit grain de sel et à l’arrivée le film manque d’une réelle vision. C’est ce qui nous énerve le plus. Notre vision existe, ce n’est pas un film fantôme et on espère bien pouvoir le monter un jour.

AB On ne va pas citer de noms, mais il faut savoir que nous avons été contraints de travailler avec des gens qui sont pour la plupart totalement incompétents. On assume le projet, mais ce n’est pas notre vision à 100%. Et je pense que les journalistes qui viennent nous poser des questions devraient aller demander des comptes aux producteurs, les mettre un peu en face de leurs décisions. Au final, nous ne sommes que des petits soldats, en bas de la pyramide, donc c’est eux qu’il faut aller faire chier. Pour notre part, on a essayé d’avoir des réponses de Millennium Films, de savoir pourquoi ils trouvaient la fin trop glauque, le film trop gore alors que bon, on parle d’un film d’horreur affilié à MASSACRE A LA TRONÇONNEUSE quand même. Quand tu as des réponses, elles sont évasives. Avec Julien, on est tombés de notre siège quand l’un des producteurs principaux du film nous a avoué qu’il n’avait pas lu le scénario et qu’il a découvert l’histoire en regardant notre deuxième montage. Et malgré cela, il donne son opinion sans se démonter, en nous précisant qu’il n’aime pas le début, qu’il ne veut pas que le personnage meure dans ces conditions, etc. C’est là où tu as envie de lui expliquer son boulot, parce que ce sont des discussions de prépa ça ! Ce genre de situations démontre que LEATHERFACE était un petit projet, et ce n’était pas une priorité pour eux, d’autant qu’ils avaient la tronche dans le guidon avec LA CHUTE DE LONDRES, qui nous a bien plombé pour le coup. C’est très difficile de travailler dans ces conditions. Nous, à la rigueur, on voulait bien tout remettre en question, mais avant de tourner, pas à la fin ! On ne réécrit pas le film quand tout est fini !

Certaines de vos idées et de vos références sont encore dans le film non ? Je pense à la scène finale, qui semble inspirée par JEEPERS CREEPERS. Mais comme celui-ci se référait déjà à MASSACRE À LA TRONÇONNEUSE, je me demandais si c’était conscient de votre part ?

AB Complètement, oui. Tu es obligé de marcher avec des références. Déjà, ce serait assez prétentieux de notre part de prétendre que tout est de nous, que nous n’avons aucune référence et que nous n’en avons pas besoin. On ne fonctionne que par références, ne serait-ce que pour travailler avec l’équipe déjà. Pour faire avancer une équipe, tu dois leur donner des repères visuels très forts, très concrets. Avec Julien, nous avons la chance d’être en osmose depuis plus de dix ans qu’on travaille ensemble, donc on se comprend très vite sans forcément aller chercher la référence. Mais quand il s’agit d’expliquer à cent personnes ce que tu veux vraiment, pour aller plus vite, on leur dit que c’est dans l’esprit du final de JEEPERS CREEPERS, même si on ne leur montre pas la scène pour autant. Bien sûr, c’était totalement assumé et conscient. Tout comme l’une des mises à mort dans le film, qui est clairement inspirée par une scène dans AMERICAN HISTORY X. On n’a aucun problème avec ça. On est très déférents, avec Julien, on fait un cinéma très référencé. Beaucoup nous le reprochent mais c’est aussi notre façon à nous de nous accaparer des références pour en faire quelque chose de personnel. Nous ne sommes pas les seuls à le faire mais au moins, on l’assume totalement.

Le mot de la fin sur cette expérience américaine ?

AB Notre discours peut sembler amer, mais il ne l’est pas tant que ça finalement. On se rend compte que si on excepte Alexandre Aja qui arrive vraiment à tirer son épingle du jeu là-bas, nous sommes tombés dans le même piège que les autres réalisateurs de genre français qui ont tenté l’expérience américaine. On ne dit pas qu’on y retournera plus, même si on l’a pensé sur le moment. Pour nous, l’expérience était idyllique jusqu’à la fin de la post-production, car c’est là que ça a commencé à merder. Évidemment c’était dur, on a tourné le film en quatre semaines et demie, et c’était le planning le plus compressé auquel nous avons eu affaire. À titre de comparaison, À L’INTÉRIEUR a été tourné en sept semaines. Là, nous tournions parfois 19 heures d’affilée pour rentrer les journées, et on faisait à trois. Je faisais les doublures comédiens, notre chef opérateur prenait la caméra à l’épaule et on tournait ! Il fallait le faire, mais c’était un vrai plaisir : nous étions à des centaines de kilomètres de chez nous, nous n’avions rien d’autre à faire finalement. Nous étions dévoués corps et âme au projet, mais parce qu’on aime ça. On aime tourner, être sur un plateau, diriger des comédiens comme Lili Taylor, Stephen Dorff… Donc oui, une fois la pilule digérée, nous étions prêts à repartir sur un film américain. Malgré tout, Millennium Films était très content de notre travail. Ils sont pragmatiques, ils voulaient surtout qu’on ne dépasse pas le planning et le budget. Comme on a réussi à livrer le film en temps et en heure, ils ont été assez impressionnés et nous ont proposé RED SONJA dans la foulée. Après lecture du scénario, on leur a dit qu’on voulait bien le faire, mais à condition que Jessica Alba joue le film torse nu. Comme elle avait déjà des doublures jambes sur SIN CITY, on savait que ça n’allait pas arriver, mais c’était aussi pour botter en touche. On ne voulait pas forcément repartir avec Millennium non plus. À côté de ça, la Paramount nous a proposé la préquelle de VENDREDI 13, mais c’était vraiment la même chose que LEATHERFACE : Jason Voorhees, gamin, au camp de Crystal Lake, avec tout ce qui lui arrive par la suite. C’était rigolo mais bon, c’est ce qu’on venait de faire avec Leatherface, alors on a refusé.

Vous avez des projets ?

AB Et bien, on n’a jamais eu autant de projets en France. Il y en a huit sur le feu, dont les trois-quarts sont déjà signés, et ce sont tous des films de genre. Des trucs différents bien évidemment, mais on ne va pas partir sur une comédie avec Dany Boon. On espère pouvoir tourner en 2018.

Quel ordre de budget ?

AB Ça dépend des projets. Cela va de un à onze millions d’euros.

Onze millions pour la France, c’est déjà pas mal !

AB Oui, mais c’est juste un budget prévisionnel. Après, il faut les trouver !

Mais on ne parle pas d’un film d’horreur là ?

AB Non, celui-là, c’est le remake d’un classique très populaire, mais tout de même ancré dans ce qu’on adore. En fait, c’est un projet qu’on voulait monter, avant de découvrir que les droits étaient déjà pris. On est donc allés voir le studio qui a les droits et on leur a fait part de notre intérêt. Pour l’instant, c’est en financement, donc tout peut s’écrouler du jour au lendemain.

Et c’est un film français à l’origine ?

AB Ouais ouais.

Un classique ?

AB Ouais.

Donc c’est LA SOUPE AUX CHOUX !

AB (Rires) Mais en chanmé. Bigger than life quoi !

Propos retranscrits par Matthieu GALLEY

Cet entretien a été réalisé pour les besoins de l’émission LE GRAND FRISSON. Merci à Joachim Landau, Empreinte Digitale et Ciné+ Frisson pour la possibilité d’en publier ici la version complète.

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