ENTRETIEN AVEC UN MAGICIEN

C’est avec une joie non dissimulée que nous avons retrouvé Guillermo Del Toro lors d’une visite au sein de son nouveau royaume : les studios californiens de DreamWorks Animation, pour lesquels il travaille depuis trois ans en tant que consultant et en tant que producteur exécutif, poste qu’il occupe justement sur LES CINQ LÉGENDES, sorti hier dans les salles françaises. Un projet qui lui tient particulièrement à cœur et qui est, de tous les films récents du studio, celui qui a le plus bénéficié de son influence. Après nous avoir administré l’un des « hugs » destructeurs dont il a le secret et nous avoir demandé des nouvelles de toute l’équipe de Capture Mag (au point que l’attaché de presse viendra nous rappeler à l’ordre sur le décompte du temps imparti), notre Mexicain préféré s’est assis et a répondu à nos questions avec sa chaleur humaine et sa jovialité coutumières.

 Quel est votre rôle exact chez DreamWorks ?

Mon rêve était de réaliser un long-métrage d’animation et lorsque je suis arrivé chez DreamWorks pour la première fois, j’ai dit à Jeffrey Katzenberg que je ne voulais pas réaliser un film immédiatement, que je voulais d’abord apprendre le métier, en produisant des films d’animation. À l’époque, lorsque j’ai signé pour un contrat de trois ans, je me suis dit que trois ans, c’était long. Et en fait, ça passe comme une lettre à la poste ! J’aime beaucoup mon expérience chez DreamWorks. C’est le seul jour de ma semaine où je fais quelque chose de rituel : ma femme et mes filles savent que je viens ici car, systématiquement, je me lève tôt, je monte dans ma voiture et je dis au revoir à tout le monde…

Très belle voiture d’ailleurs.

Oui, vous l’avez vue devant l’entrée du studio ? C’est la voiture du film ENFER MÉCANIQUE ! (rires) Bref, j’aime bien venir ici, c’est l’une des expériences de rajeunissement les plus puissantes de ma vie, j’ai l’impression d’y revivifier mon âme. Et mon rôle consiste donc à accompagner une équipe de gens créatifs dont j’admire le travail.

Et donc, à l’issue de cette expérience, vous réaliserez vous-même un long-métrage…

Oui. Il s’agit de TROLLHUNTERS. Nous développons le scénario et l’univers visuel du film depuis un an. Cela fait un petit moment que j’élabore ce film avec DreamWorks et j’ai besoin de temps car, à un moment, je vais devoir prendre un an et demi pour me consacrer entièrement à ce film sans rien faire d’autre. C’est un très gros challenge pour moi car j’ai toujours rêvé de réaliser un film d’animation.

Lorsqu’on regarde LES CINQ LÉGENDES, on pense à vos films à plusieurs reprises. Pensez-vous avoir quelque peu customisé l’histoire originale ?

Je ne sais pas. C’est vrai que j’ai apporté dans le film quelques thèmes que l’on retrouve dans LE LABYRINTHE DE PAN, dans les HELLBOY ou dans L’ÉCHINE DU DIABLE. Des thèmes comme ceux du choix ou de la croyance. Mais Peter Ramsey a su s’en emparer et les magnifier. Nous avons créé ensemble beaucoup de choses dont je suis très fier. J’ai beaucoup travaillé sur ce film car, vous savez, chaque fois que l’on travaille avec Jeffrey Katzenberg, on travaille dur. Jeffrey est un gars très discipliné, incroyablement concentré et intelligent. Quand vous bossez pour lui, vous lui donnez tout. Je lui ai même donné mes kilos en trop, car, dès que je suis arrivé chez DreamWorks, il m’a obligé à faire un putain de régime ! (rires) Ces trois dernières années ont été une vraie aventure pour moi, et parmi tout ce que j’ai fait ici, LES CINQ LÉGENDES est le titre dont je suis le plus fier. Lorsque je suis arrivé chez DreamWorks, j’avais signé un contrat stipulant que je serais consultant sur certains films, pour donner un coup de main, et producteur exécutif sur d’autres, où je suivrais la production de A à Z. Et lorsque je suis rentré dans la pièce des CINQ LÉGENDES, j’ai vu tout le travail artistique qu’ils avaient déjà entrepris sous la direction de Peter Ramsey. J’étais alors déjà producteur exécutif sur un autre projet et je leur ai proposé d’abandonner ce poste pour me consacrer au film de Peter. Mon agent m’a dit : « Non non, reste sur l’autre film, c’est commercialement plus prudent ! ». J’ai répondu que LES CINQ LÉGENDES était le plus beau projet d’un point de vue créatif et j’ai donc choisi celui-là.

Vous fonctionnez toujours au coup de cœur en fait…

Oui. Et en plus, j’avais besoin de ça. En tant que réalisateur, j’ai été inactif durant quatre ans et ce travail-là m’a permis de rester vivant d’un point de vue artistique, de rattraper le temps perdu. Rencontrer ces gens, travailler chez DreamWorks, ça a vraiment changé ma vie. Ce job et le tournage de PACIFIC RIM ont été les deux choses qui m’ont sauvé la vie ces deux dernières années. En plus, ce qui est gratifiant, c’est que je ne suis pas attaché à la compagnie, je peux parler librement. Je n’ai pas d’agenda politique au sein du studio, je ne suis pas là pour gravir les échelons hiérarchiques de la boîte.

Comment avez-vous travaillé avec le réalisateur Peter Ramsey et le scénariste William Joyce, qui adaptait ses propres livres pour enfants ?

Avec Peter, nous travaillions ensemble au jour le jour. Avec William, nous avons eu quelques réunions cruciales, à propos du design (c’est un grand artiste à ce niveau-là), à propos du développement de l’histoire, de la trajectoire des personnages… William est une rencontre spéciale dans ma vie, car la première fois que je l’ai vu, j’ai eu l’impression que je l’avais toujours connu. Vous savez, quand vous rencontrez quelqu’un et que vous vous dites (il claque des doigts) : « c’est mon ami ! ». Vous n’avez pas besoin d’essayer de le connaître, c’est déjà votre ami. En ce qui concerne Peter, j’ai beaucoup de respect pour lui car même si, dès le départ, je me suis mis à sa disposition et que je répondais présent dès qu’il avait un quelconque besoin, je me suis en fait aperçu qu’il avait une idée incroyablement claire de ce qu’il voulait faire sur ce film et de ce qu’il ne voulait pas faire, notamment au niveau des personnages. Ça lui arrivait de refuser des idées que j’avais eues mais lorsqu’il les acceptait, je me sentais vraiment honoré et heureux.

Est-ce le premier film DreamWorks sur lequel vous avez travaillé du début jusqu’à la fin ?

Oui, même si LE CHAT POTTÉ n’est pas loin derrière. Mais c’est vrai que LES CINQ LÉGENDES est le premier projet sur lequel j’étais là dès le départ. Je travaillais deux fois par semaine sur le film, où que je sois. Si j’étais éloigné, je faisais un aller-retour en avion dans la journée ou bien une vidéo-conférence. Et Peter est venu me voir deux ou trois fois à Toronto, sur le tournage de mon prochain film, PACIFIC RIM, afin de me montrer certains designs et d’en discuter. C’est au cours de ces discussions que je me suis mis à admirer Peter et sa manière de travailler.

Il y a une grosse communauté d’animateurs français chez DreamWorks. Que pensez-vous de l’animation française ?

Je pense qu’il y a deux pays qui n’ont jamais cessé de produire de brillants animateurs durant les dix dernières années : l’Espagne et la France. Il y en a beaucoup chez DreamWorks. Hollywood a toujours été très à l’écoute des artistes européens parce qu’ils viennent avec un bagage historique et culturel énorme. Rien qu’au niveau de la peinture, tous ces animateurs ont une culture maternelle que n’ont pas forcément les Américains. Lorsque j’étais adolescent, les dessins animés de René Laloux, comme LA PLANÈTE SAUVAGE, LES MAÎTRES DU TEMPS ou GANDAHAR m’ont ouvert à la science-fiction et m’ont fait découvrir des illustrateurs comme Moebius ou Caza. J’ai également beaucoup d’admiration pour LE ROI ET L’OISEAU de Paul Grimault, qui est une merveille de poésie. L’avantage de l’animation française, qu’elle partage d’ailleurs avec l’animation japonaise, c’est qu’elle n’est pas forcée de s’adresser uniquement aux enfants, elle peut également s’adresser aux adultes. Aux États-Unis, c’est encore difficile de faire ça. On y parviendra dans dix ou vingt ans je pense, mais pas avant.

Dans le contrat qui vous lie à DreamWorks, avez-vous le droit de refuser de travailler sur un projet ?

Oui, à 100 %. Je n’ai aucune obligation, je fais ce que je veux et je choisis de travailler sur les projets qui m’intéressent. J’ai déjà travaillé sur MEGAMIND, KUNG FU PANDA 2, LE CHAT POTTÉ et LES CINQ LÉGENDES, et là, je suis en train de travailler sur ME AND MY SHADOW, qui est un projet que j’aime beaucoup. [le pitch : à la suite d’un meurtre dans le monde des ombres, l’ombre d’un homme décide de ne plus suivre les faits et gestes de son sujet et de prendre son contrôle – ndr] Une fois engagé sur un projet, j’essaie juste d’être le meilleur producteur possible, le plus attentif.

Pensez-vous qu’avec des films comme DRAGONS et LES CINQ LÉGENDES, DreamWorks essaie de changer sa marque de fabrique ?

Il est évident que, peu à peu, porté par les grandes et belles ailes de ces films-là, le studio est en train de changer. Mais cela se joue aussi à un niveau plus subtil, sur des films peut-être moins originaux. LE CHAT POTTÉ, par exemple, tentait clairement de s’émanciper de la franchise SHREK, notamment en essayant d’adopter une facture visuelle somptueuse, avec une lumière et un type d’animation différents des films précédents. Je me suis souvent fait la réflexion que les dessins préparatoires que l’on voyait dans les « art of » consacrés aux films étaient bien plus beaux que le résultat final à l’écran. Aussi, sur LE CHAT POTTÉ, KUNG FU PANDA 2 et LES CINQ LÉGENDES, nous nous sommes mis un point d’honneur à ne jamais perdre de vue tout le travail effectué en amont sur les couleurs, les éclairages et le design. Sur le fond, je pense également que le style DreamWorks a évolué, notamment en revendiquant une approche plus sérieuse, plus romantique, bref moins postmoderne qu’auparavant. Il y a une volonté de faire quelque chose de plus premier degré, de moins porté sur l’ironie et les références culturelles modernes. Ainsi, sur KUNG FU PANDA 2, nous avons eu la possibilité de raconter la mort de la mère du héros et de faire du méchant un personnage très sombre, un vrai psychopathe.

Ne pensez-vous pas que les spectateurs puissent se lasser de films comme SHREK ou MADAGASCAR ?

Non, je pense que tous ces films font partie de l’identité de DreamWorks. S’il y a bien quelque chose que j’admire chez Jeffrey Katzenberg, c’est qu’il croît en la compagnie qu’il a créée. Les gens ont tendance à oublier combien SHREK était révolutionnaire à son époque. Je pense qu’il y a de la place pour tous les genres : pour la comédie, pour la fantasy… Lors d’une réunion chez DreamWorks Animation, Steven Spielberg avait dit que la force du studio résidait dans la personnalité différente de chacun de ses films. Ils peuvent faire à la fois SHREK et DRAGONS, LES CINQ LÉGENDES et MADAGASCAR.

+ATTENTION ! NE LISEZ PAS LA QUESTION ET LA RÉPONSE QUI SUIVENT SI VOUS N’AVEZ PAS VU LE FILM

Et dans LES CINQ LÉGENDES, vous vous êtes même permis de faire mourir l’un des personnages principaux ?

Oui, c’était mon idée d’ailleurs. Après ça, certaines personnes de chez DreamWorks m’ont surnommé « the killer » ! (rires) Parce que ce n’est pas la première fois que je suggère de tuer l’un des personnages principaux. L’idée, c’était de faire surgir cet événement au milieu du film et de créer une vraie surprise, de choquer le spectateur. C’est choquant pour un enfant de voir ça dans un film. Mais j’aimerais qu’à travers ce genre de choix narratifs, les spectateurs voient le film et qu’ils puissent ensuite discuter en famille de la peur et du deuil. Je trouve ça très beau de pouvoir parler de ce genre de choses aux enfants à travers un dessin animé.

LES CINQ LÉGENDES aura-t-il les honneurs d’une suite ?

J’aimerais beaucoup et j’aimerais travailler dessus. Avec Peter, nous avons déjà évoqué cette éventualité au cours d’un déjeuner et nous avons déjà quelques idées très tentantes. Ça me ferait plaisir de retrouver ces personnages et tous ces gens fabuleux avec qui j’ai travaillé. Consacrer le reste de ma vie à travailler avec ces gens-là serait une bénédiction.

Pour lire notre critique du film LES CINQ LÉGENDES, cliquez ici

4 Commentaires

  1. Leto

    Jolie tentative de faire avouer à Guillermo Del Toro que les studios DreamWorks ont créé des franchises euh… navrantes. Vu sa réponse, ce mec est un bisounours gentilhomme, soit la fusion la plus extra possible.

  2. Fest

    C’est toujours un grand plaisir de lire une interview du bonhomme… Merci pour le cadeau !

  3. Très bonne ITW du maître, Arnaud ! Par contre, il n’a pas parlé de ces autres projets ? Il se lancera alors dans son premier film d’animation dans les prochains mois ?

  4. Arnaud

    CineHeroes,
    Merci pour le compliment. Non, il ne m’a pas parlé de ses autres projets. La rencontre n’était pas informelle mais promotionnelle : nous étions là pour parler des 5 Légendes avant tout. Quant à son film d’animation, Trollhunters, je ne sais pas s’il se lancera dedans durant les prochains mois. Ça m’étonnerait car il a encore pas mal de taf sur Pacific Rim (nous sommes encore à 8 mois de la sortie du film), après il va sans doute se reposer un peu puis, on verra bien…

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