EN QUATRIÈME VITESSE

Voici donc la deuxième partie de notre interview d’Oliver Stone, réalisée à l’occasion de la sortie de SAVAGES dans les salles françaises. Une deuxième partie bien mastoc qui revient notamment sur l’époque la plus fertile et la plus productive de la carrière du cinéaste. Toujours sans langue de bois et avec une certaine générosité dans le débit.

Durant les années 90, vous avez atteint une sorte de paroxysme stylistique avec des films comme JFK, TUEURS NÉS et L’ENFER DU DIMANCHE. Ce sont des films qui sont très torturés, très complexes au niveau formel, notamment par votre utilisation du montage. Pouvez-vous nous dire pourquoi vous avez abordé ces projets de cette manière ?

Chacun de ces films est différent. Même aujourd’hui, je peux vous dire que SAVAGES est bien différent de W. L’IMPROBABLE PRÉSIDENT. Chaque film a son propre style. Comme je le disais tout à l’heure, je me sens parfois comme un acteur lorsque je deviens le film. Je trouve le style adéquat mais je n’ai pas de style prédéterminé. Sur JFK, j’ai apprécié de jouer avec le fractionnement du temps. C’était comme dans le film Z : vous voyez quelque chose mais vous n’êtes pas sûr de l’avoir vu. Dans JFK, vous voyez le crime, vous voyez la façon dont il a été rapporté au peuple américain puis vous retournez en arrière et vous revoyez le crime à travers les yeux des différentes personnes impliquées, comme dans RASHOMON, avant que le procureur, dans la scène finale, ne rassemble tous ces points de vue et ne dise ce qu’il en pense. Fractionner ainsi les points de vue sur un même événement définit forcément le style de votre film. L’assassinat a été vu de plusieurs points de vue différents, et chaque nouveau point de vue modifie l’histoire. Et je peux vous dire que c’est un sacré boulot que de réunir tout ça pour en faire un film.

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Après JFK, je suis revenu à quelque chose de plus classique avec ENTRE CIEL ET TERRE. Puis, j’ai fait TUEURS NÉS à cause de l’irresponsabilité des médias et de la télévision de l’époque, qui venaient de franchir une nouvelle étape. La manière dont les chaînes d’information avaient gagné des sommes d’argent énormes grâce au procès d’O. J. Simpson m’avait beaucoup frappé. Il y a eu pas mal de bouleversements à cette époque, il y a eu la dérégulation et les lois sur la communication ont changé. Avant 1992, un media ne pouvait obtenir de licence si son département information faisait des profits. Après cette date, ça a changé et c’est devenu un véritable bordel national, avec les chaînes d’information qui se démenaient pour proposer de plus en plus de violence aux téléspectateurs et ces derniers qui tombaient amoureux de toute cette violence. C’est pourquoi j’ai voulu faire un film qui reflète tout ça, qui montre toute cette violence et qui la rende excitante de la même manière que les chaînes d’information la rendent excitante. C’était un script étrange réalisé de manière étrange et monté de manière très étrange. On a mis un an pour faire le montage, on a essayé plein de trucs et on a explosé le record du nombre de plans dans un film. À l’arrivée, c’était un film vraiment bizarre mais que j’aime beaucoup. Je suis allé un bon nombre de fois devant la MPAA pour obtenir le classement R que nous souhaitions. Quant à L’ENFER DU DIMANCHE, c’était un tout autre style. À la base, on avait une histoire assez classique basée sur 9 personnages dont on devait raconter la trajectoire. Le tournage était assez complexe car je devais filmer en même temps le stade avec les tribunes, les joueurs de football, les acteurs interagissant avec les joueurs et impliqués dans de véritables phases de jeu, etc. À cette époque, on utilisait pas encore les effets digitaux de manière aussi concluante qu’aujourd’hui, donc je devais composer avec toute une foule de figurants dont il me fallait tirer le meilleur. Et on a fait tout ça sans le concours de la NFL (la ligue nationale de football américain – ndr). Je voulais créer un film de football qui ait l’air vivant, rapide. C’est pour ça que j’ai voulu un montage qui soit aussi viscéral que possible. Mais l’histoire était beaucoup plus classique que celle de JFK, beaucoup plus linéaire. Et très différente également de celle de TUEURS NÉS. L’histoire de TUEURS NÉS était divisée en deux parties : la traque puis la prison et l’évasion. C’était donc, là aussi, une histoire structurée de manière assez classique.

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Que pensez-vous des polémiques engendrées par TUEURS NÉS au moment de sa sortie et notamment de celles qui vous ont accusé d’avoir donné une image fascinante des tueurs alors que vous souhaitiez dénoncer ce penchant dans les médias ?

Je crois que les tueurs ont été montrés de manière fascinante depuis que le cinéma existe. Souvent, le tueur est le personnage le plus intéressant du film. Regardez le docteur Caligari, Peter Lorre dans M LE MAUDIT, les personnages incarnés par Paul Muni ou Edward G. Robinson. La seule différence, dans ces vieux films, est que le tueur devait impérativement mourir à la fin du film, pour que la justice triomphe.

Oui mais avec TUEURS NÉS, il y avait cette polémique autour des médias. On vous a reproché de reproduire le racolage que vous souhaitiez dénoncer…

En fait, j’ai voulu montrer que les médias et le système carcéral américain étaient pires que Mickey et Mallory. Ce que faisaient ces deux personnages était certes terrible mais certaines personnes n’étaient pas capables de comprendre comment les médias et le système carcéral pouvaient être aussi mauvais. Le système carcéral a très mal tourné aux États-Unis. Je m’en suis aperçu quand j’ai été emprisonné en 1968. C’est un système qui est désormais axé sur ses propres intérêts. On construit des prisons gigantesques uniquement pour des questions d’argent. Nous avons le système carcéral le plus important au monde. Il est plus gros qu’en Russie ou qu’en Chine. Et je ne pense pas que nous pouvions faire marche arrière parce que certaines personnes gagnent de l’argent avec ça. La prison est devenu un endroit corrompu et c’est ce que je montre dans le film. Je montre le directeur de la prison interprété par Tommy Lee Jones comme un type complètement fou, je montre le journaliste que joue Robert Downey Junior comme un vampire qui se nourrit du crime, de même que cette fausse télé-réalité qui déforme et simplifie les faits, ces émissions comme COPS qui glorifient la police et qui stigmatisent les vilains malfrats. Mickey et Mallory, eux, sont complètement tarés, il n’y a pas de doute là-dessus, mais ils s’aiment. Et c’est ça qui fait qu’ils sont les deux seuls personnages du film à montrer des qualités humaines. Je pense que les gens qui ont haï le film n’ont pas supporté ça précisément parce qu’ils ne supportaient pas d’être obligés de s’identifier à ce couple de tueurs. Je crois que le malentendu selon lequel je glorifiais leurs crimes venait de là.

Pouvez-vous nous dire pour quelle raison vous n’avez plus collaboré avec votre chef opérateur Robert Richardson après U-TURN – ICI COMMENCE L’ENFER ?

Nous avons divorcé après U-TURN. (sourire) Nous l’ignorions à l’époque mais ça faisait trop longtemps que nous travaillions ensemble. Depuis SALVADOR pour être précis. Nous en avions assez, je pense. Nous pourrions collaborer à nouveau ensemble mais il est passé à autre chose, il travaille désormais avec d’autres réalisateurs. Nous avons failli nous retrouver sur PINKVILLE, un nouveau film sur la guerre du Vietnam que j’ai failli faire en 2008 et qui a été annulé très peu de temps avant que je le tourne.

Depuis ALEXANDRE, vous avez délaissé les projets trop démesurés. Est-ce que ce film vous a fait du mal à Hollywood, malgré le fait qu’il était produit en dehors du système hollywoodien ?

Ça m’a clairement nui. ALEXANDRE était le film indépendant le plus cher de l’histoire. Il a été considéré comme un échec parce qu’il a sombré au box-office américain et dans quelques pays européens, alors qu’il a fait quand même de bons résultats dans le reste du monde. Je voulais donner une vision réaliste du personnage d’Alexandre et ça n’a pas été accepté. Je crois que le film n’a pas plu au patron du studio Warner, qui le distribuait aux États-Unis. Il n’était pas très fan des débordements sanglants et des allusions à l’homosexualité du personnage. À l’époque, la Warner a préféré se concentrer sur TROIE, la superproduction avec Brad Pitt, qu’elle produisait. J’ai fait une erreur en acceptant de couper le film pour eux. C’est pourquoi j’ai essayé de corriger le tir lors de la sortie en DVD. C’est d’ailleurs un film qui, lui aussi, m’a demandé beaucoup de travail au niveau du montage. J’en ai quand même monté quatre versions, la troisième, montée en 2007, étant ma préférée. Cette version n’est d’ailleurs pas sortie en France mais on va essayer de réparer ça l’an prochain. Elle fait 3h45 et c’est vraiment le film que je souhaitais faire, en deux parties séparées par un interlude, comme dans les vieux films à grand spectacle. C’est comme ça que je souhaitais montrer le film à l’époque mais je n’ai pas eu assez de temps pour la monter. Je pense que cette troisième version d’ALEXANDRE est le film le plus intéressant que j’ai pu faire. Et pourtant, peu de gens l’ont vu, c’est davantage un film culte qu’un film populaire. L’an prochain, nous allons sortir la quatrième version, qui est un peu plus courte. Elle doit faire dans les 3h30. Mais il y a les deux parties avec l’interlude, que j’ai toujours souhaité. Le film était déjà structuré comme ça dans le scénario. Jusqu’au jour de ma mort, je continuerai d’aimer ce film. Beaucoup de gens qui ont vu ma version l’aiment également, ils en ont beaucoup parlé sur Internet. Le DVD de la version de 2007 s’est d’ailleurs très bien vendu. Pour l’instant, le film se repose mais je suis persuadé qu’il sera revu à la hausse plus tard et que les gens le citeront quand ils évoqueront ma carrière.

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Le lendemain du 11 septembre 2001, alors que des gens comme Robert Altman ou Woody Allen condamnaient la violence et la destruction dans les films hollywoodiens, vous avez été le seul cinéaste américain à dire que vous souhaitiez faire un grand film dossier sur les terroristes. Ne désespérez-vous pas de faire un jour ce film ? Et pourquoi avoir opté finalement pour un drame à hauteur d’homme comme WORLD TRADE CENTER alors que votre concurrent VOL 93 a sciemment opté pour le film politique validant la thèse officielle ?

En dehors du fait qu’il était censé montrer le patriotisme et l’héroïsme d’une poignée de gens qui se sacrifiaient, sans que l’on sache exactement ce qui s’était réellement passé dans cet avion, je ne vois pas trop comment on peut qualifier VOL 93 de film politique.

Eh bien vous l’avez dit vous-même : on ne sait pas ce qui s’est vraiment passé dans cet avion et c’est un film qui choisit sciemment de mettre en images la version officielle…

Oui, c’est la version officielle… Après, en effet, je n’ai pas fait le film que j’avais déclaré avoir envie de faire juste après les attentats. Je n’avais pas de scénario, il faut dire, et je ne crois pas que j’avais le recul et les connaissances que j’ai actuellement sur cette affaire. Pour comprendre, il faut du temps. À l’époque, je me suis contenté de dire que les attaques terroristes nous empêchaient de considérer le point de vue des Musulmans. Et j’ai eu des problèmes à cause de ça. Mais bon, la vérité, c’est que je n’avais pas les faits en main. Je crois que les Américains ne connaissent pas toutes les raisons pour lesquelles ils ont été attaqués. Et je crois que les États-Unis ont réagi de manière trop forte. Je l’ai dit à l’époque, même si je n’avais pas toutes les cartes en main. Aujourd’hui, j’en ai davantage et je vais les utiliser dans mon documentaire L’HISTOIRE CACHÉE DES ÉTATS-UNIS, qui sort en novembre et qui dure plus de dix heures. Finalement, je suis content de n’avoir pas fait ce film à l’époque car je n’avais pas assez de recul, pas autant que maintenant. Quand on fait un film aussi complexe, il faut savoir de quoi on parle. Sur JFK, j’avais 30 ans de recul. Réalisé quelques années après l’assassinat de Kennedy, je crois qu’un film comme JFK aurait été bourré d’erreurs, ça aurait été un désastre et le film aurait été violemment attaqué. Ce qui est marrant, c’est que lorsque j’ai fait ALEXANDRE, mon timing n’était pas bon cette fois-ci car Bush venait de rentrer dans Bagdad ! (rires) Certaines personnes ont dit alors que mon Alexandre était une métaphore de Bush, alors qu’il n’y a aucune comparaison possible. Et après, j’ai fait WORLD TRADE CENTER. C’était une histoire simple, très émouvante mais surtout, c’était une histoire vraie. Et c’était filmé de manière plus classique car je devais justement prendre en compte l’existence des survivants de la catastrophe dans la réalité. On pourrait dire que c’est une histoire officielle également sauf que, contrairement aux passagers du vol 93, on sait vraiment ce qu’ont fait ces gens-là, ils sont encore là pour nous le raconter. Le héros a survécu dans des circonstances incroyables, il était presque mort et il s’est accroché à la vie pour pouvoir revoir sa femme et ses enfants. J’ai essayé de raconter l’histoire du point de vue de ces personnages, ils n’étaient pas sur le plateau pour me dire quoi faire mais j’ai souhaité vraiment retranscrire ce qu’ils avaient vécu et ressenti. C’est pourquoi je montre ce personnage qui voit le Christ parce que, étant donné qu’il s’agit de quelqu’un de très pieu, je suis persuadé qu’il l’a vu. Je voulais montrer cet héroïsme simple, ces gens prêts à se sacrifier pour en sauver d’autres, parce que ça existe vraiment. Et je crois que c’est la meilleure réponse à la tragédie : se rassembler et s’entraider. J’aime beaucoup ce film. Ce qui est dingue c’est que, là aussi, il y a eu des malentendus. À la fin du film, je montre ce soldat qui dit que l’Amérique va devoir se venger. Et certaines personnes en ont conclu qu’Oliver Stone souhaitait que les États-Unis se vengent. Alors que c’était un personnage extrême qui a vraiment existé, qui est retourné deux fois en Irak, pour se venger. C’était un film très émouvant, où l’on peut pleurer en le regardant, mais ce n’est certainement pas un film belliqueux. Bref… Ce n’est pas grave, c’est comme ça. Encore une fois, c’est un film dont je suis très fier.

Tony Scott nous a quittés récemment. Peut-on dire qu’il y avait une certaine proximité stylistique entre vous et lui, notamment dans cette manière de malmener la pellicule et d’imposer au grand public des choix visuels assez extrémistes ?

Tout à fait, nos films avaient en commun ce type d’ambitions. Tony a toujours été un styliste très créatif et il a signé une œuvre incroyable. Parfois, c’était difficile à regarder, comme sur DOMINO. C’était un film très intéressant mais où il a poussé à son paroxysme ce style pulsatif, et ça en devenait too much. Il avait repris le principe sur MAN ON FIRE. J’avais également fait ça sur THE DOORS, pour la scène du trip sous acides, mais c’était sur une seule scène du film. Tony l’a fait sur un film entier ! (rires) Je crois que c’était trop et que ça irritait les spectateurs. Il a été pas mal influencé par TUEURS NÉS : je le sais parce qu’il me l’a dit. Il a fait un film merveilleux avec TRUE ROMANCE, et j’aime beaucoup USS ALABAMA également, mais je crois que mon film préféré de lui reste ENNEMI D’ÉTAT. On ne se connaissait pas très bien, mais il ne sortait pas beaucoup. C’était un bourreau de travail : il terminait un film, il faisait une pub, puis un nouveau film et ainsi de suite. Il travaillait tout le temps, il était très impatient, je crois qu’il trouvait le temps long dès qu’il était éloigné des plateaux un an ou deux. Je pense qu’il a beaucoup apporté au cinéma, en terme de style. C’était un homme à part.

Vous êtes clairement engagé à gauche, mais vos films ont souvent mis en avant une imagerie américaine particulièrement forte et sincère. Peut-on vous définir comme un patriote de gauche ?

Oui. Je crois que vous pouvez. En fin de compte, je suis un libéral. Je pense que l’Amérique a une grande tradition de libéralisme intellectuelle à cause du mouvement conservateur qui va de Nixon jusqu’à Bush en passant par Reagan, et qui est devenu de plus en plus puissant. Cette trajectoire conservatrice des États-Unis perdure depuis les années 70 et prend ses racines dans la guerre du Vietnam, qui fut un désastre. En face, je pense qu’il y a une forte représentation d’Américains libéraux mais qui n’ont pas toujours l’occasion de s’exprimer. C’est pourquoi il est important pour les gens comme moi de rester dans les parages et de faire les films que je fais.

Deux liens supplémentaires : la première partie de l’entretien, et la critique de SAVAGES.

Cet entretien a été initialement publié dans une version plus courte dans le Figaro Magazine du 21 septembre 2012. Remerciements particuliers à Jean-Christophe Buisson et Manuel Colombier.

1 Commentaire

  1. Jul

    il me donnerait presque envie de voir « Alexandre » et « WTC », l’animal !

    sinon, amusant de constater le parallèle stylistique « Tueurs nés » / Tony Scott, en sachant qui est derrière le scénar du Stone et de « True Romance »

    (et je me suis toujours dit que « Kill Bill – volume 1 » était une revanche de QT quant à ce que Stone avait fait avec « NBK »)

    J.

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