EN FRANÇAIS DANS LE TEXTE

Comme c’est souvent le cas avec les scénaristes français, on voit peu souvent Guillaume Lemans intervenir dans les publications sur le cinéma. Et pourtant, cet homme de l’ombre et collaborateur privilégié de Fred Cavayé a beaucoup de choses intéressantes à raconter sur son métier et sur sa manière d’aborder l’écriture cinématographique. Conversation avec un artisan dont la modestie est proportionnelle à l’ambition qu’il met dans ce qu’il fait.

Comment êtes-vous arrivé sur le projet MEA CULPA ?

À la base, c’est un projet sur lequel j’ai travaillé pour la boîte de production LGM. C’était une idée d’Olivier Marchal que j’ai développée. Et c’était le point de départ du film de Fred, cette histoire d’un flic dont la vie est brisée par un accident de voiture. Personnellement, ça ne m’a jamais passionné d’écrire sur des flics mais là, il y avait un point de départ intéressant pour rentrer dans cet univers. Par la suite, Olivier s’est finalement désintéressé du projet, Fred est arrivé dessus et on est reparti de zéro pour en faire un film de Fred Cavayé. À l’arrivée, le film est vraiment très différent du projet initial.

Vous dites que vous n’allez pas naturellement vers les histoires de flics. Pourquoi et du coup, qu’est-ce qui vous a intéressé dans ce projet ?

Je préfère travailler sur des personnages plus humains, car quand lorsqu’ils se font mal, ça fait beaucoup plus mal que s’il s’agissait de flics. C’est plus impliquant pour le spectateur. Là, sur MEA CULPA, on part du principe que les personnages ont des capacités physiques supérieures à ceux de monsieur-tout-le-monde, et ça implique donc d’aller plus loin dans l’action, avec des personnages plus durs. C’est plus spectaculaire et sans doute plus violent. Mais il faut alors veiller à ne pas perdre l’humanité des protagonistes, en tout cas à l’intérieur du cinéma que souhaite faire Fred. Après, ce qu’il y a d’intéressant avec le film de flics à la française, c’est qu’il s’agit d’un genre traditionnel en France, qui a ses codes et ses références propres. Et je trouve ça passionnant de jouer avec tout cet héritage.

Qu’avez-vous à répondre aux critiques qui brocardent l’invraisemblance des films d’action ?

L’action, ça s’écrit. Tout ne se joue pas au niveau de la mise en scène sur ce genre de films. Il faut déjà commencer à régler le timing au moment de l’écriture. Les Français ont tendance à croire que le scénario, c’est de l’ordre du psychologique tandis que l’action est dévolue à la seule étape de la mise en scène. Or, c’est faux. L’action, c’est un genre en soi, dans lequel il faut continuellement penser à rester ludique et impliquant, même si c’est noir et violent. Il faut trouver l’équilibre entre le plaisir et le réalisme. C’est une vraie expérience ludique pour le spectateur, qui doit être happé par ce qui se passe à l’écran. Avec Fred, on essaie de définir les personnages dans l’action au fur et à mesure des versions successives du script : peu à peu, on élimine les scènes en trop, celles qui énoncent de manière un peu trop littérale ce que sont les personnages, mais on veille à ce les informations importantes communiquées dans ces scènes subsistent en creux dans la version finale. Ce sont souvent des choses qui vont ensuite transparaître à travers un choix de mise en scène, de montage ou le jeu d’un comédien. C’est un langage qu’on a mis en place et développé peu à peu avec Fred. L’essentiel, c’est de ne pas surligner et de faire confiance au spectateur pour qu’il attrape le détail qui sera nécessaire à la compréhension de ce qui se passe.

Il y a donc une manière d’envisager le résultat final dès le stade de l’écriture…

Oui, dès le départ, nos scénarios sont pensés pour le public. C’est pensé pour être vu. On bosse beaucoup ensemble en amont, sur le sujet, sur le traitement. Les scènes d’action sont visualisées, on réfléchit tout de suite en termes de cinéma comme je le disais. C’est Fred qui réfléchit comme ça en premier lieu, mais j’essaie de l’aider à exprimer sa vision. C’est très écrit/monté, très mis en scène dès le départ. Du fait de son expérience avec son monteur, on sait que certaines étapes d’écriture ne servent à rien, on gagne du temps et on va à l’essentiel.

C’est l’avantage de travailler toujours avec les mêmes collaborateurs…

Oui, même si on essaie toujours de trouver de nouveaux trucs. Fred tient souvent à proposer aux spectateurs des choses qu’il n’est pas habitué à voir, tout en maintenant un crescendo dans la succession des scènes. Dans MEA CULPA, on a ça : l’intensité grimpe jusqu’à la poursuite dans le TGV à la fin, qui est le clou du film. On essaie en tout cas.

Vous allez finir par faire un film post-apocalyptique !

(rires) Et pourquoi pas ? J’adorerais écrire ça également. Mais sinon, on essaie avant tout de faire en sorte que notre travail possède une dimension humaine, car on ne perd jamais le spectateur de vue. Qu’est-ce qu’il doit ressentir ? En général, on fait tout pour qu’il puisse se projeter dans notre personnage principal, c’est pourquoi on essaye d’écrire des scénarios impliquants. Et si c’est le cas, ils doivent sonner juste. Ça doit être plus grand que la vie, mais dans ce qu’on appelle une réalité + 1 ou + 2, pas plus. On doit rester crédible, en racontant des choses extraordinaires mais vraies. Moi, à l’écriture, je peux avoir tendance à surenchérir, mais Fred reprend pas mal le texte, et il a cette tendance à me calmer.

Lorsque vous dites que Fred Cavayé vous calme sur certains points, pouvez-vous préciser sur quels points ? Et avez-vous en tête des rêves de films de genre beaucoup plus « bigger than life » que ce que l’on fait habituellement en France ?

Fred entretient un rapport très précis avec la notion de réalisme, surtout si l’on prend en compte que lorsqu’il est sur le plateau, c’est lui qui dirige les comédiens et qui filme les cascades. Il sait ce qui va passer ou pas, il pense toujours à l’effet de ce qu’il filme sur son spectateur alors que moi, j’ai tendance à aller au-delà de ça. Fred est plus vigilant sur le fait que l’on puisse franchir la ligne ou pas. En termes de scènes « bigger than life », vous avez DEFCON 1, 2, 3 ou 4 : il y a des paliers et il faut savoir quand on peut se permettre de les franchir sans nuire à la globalité du film. Surtout dans un film d’action. Il faut se méfier du plaisir qu’on peut avoir à écrire une scène d’action qui dévierait le film de sa trajectoire. Dans les films de Fred, on met toujours des scènes de cet acabit, comme la poursuite dans le métro ou l’infiltration du siège de la police dans À BOUT PORTANT, ou encore celle du TGV dans MEA CULPA, mais il se trouve que ce sont toujours des scènes qui restent inscrites dans un univers français typique, donc réaliste. Sinon, pour ce qui est de mes envies de gros films de genre en tant que scénariste, c’est oui, sans aucun doute. J’adorerais écrire de gros films d’action ou des films épiques, qui seraient difficiles à mettre en place en France, des films comme CONAN LE BARBARE ou APOCALYPTO. J’adore ces films en tant que spectateur et j’aimerais participer à la confection de l’un d’eux.

Vous privilégiez également les personnages universels, ce qui est somme toute assez rare dans le cinéma français…

Oui, sauf que l’universalité de nos personnages, on essaie de la trouver à travers leur quête, qui est toujours en rapport avec des thèmes communs à tous, comme l’amour ou la vengeance. Encore une fois, leurs motivations – en l’occurrence sauver l’enfant de l’un d’eux – ne sont pas forcément celles habituellement attribuées à des policiers. Ce sont des motivations plus proches de celles d’un monsieur-tout-le-monde. N’importe quel parent peut les comprendre par exemple. C’est une manière de penser au public, là encore. Il faut qu’il puisse se reconnaître dans le héros. Et notre technique d’écriture découle toujours de ça. On essaie de privilégier la trame principale et de la traiter à fond, de ne pas trop se perdre dans les sous-intrigues. C’est cela qui permet également au spectateur de rentrer directement dans le récit. Avec Fred, on essaie toujours de faire simple et bien, plutôt que compliqué et moyen. Après, ça n’empêche pas d’avoir des envies d’écriture plus complexe, structurellement parlant. Par exemple, personnellement, j’aimerais beaucoup m’impliquer dans une écriture de série télé, avec plein de personnages.

On ne vous voit pas beaucoup dans les médias. Vous êtes même l’un des rares scénaristes français à déclarer n’avoir aucune ambition de réalisateur…

Oui, c’est vrai. Je préfère laisser parler Fred car c’est lui le réalisateur, c’est son film. Et puis, il faut bien dire aussi que les journalistes ne viennent pas trop nous chercher, nous autres scénaristes. Après, ça m’arrive de parler lorsqu’on vient me chercher, je ne refuse pas l’exercice. Je me souviens avoir donné une interview au site de L’Ouvreuse par exemple, au moment de la sortie d’À BOUT PORTANT. Les questions étaient très pertinentes, posées par des gens qui ont un vrai point de vue sur le cinéma et j’ai eu pas mal de retours très sympathiques sur cet entretien. Donc oui, je veux bien me prêter à ça mais il faut que j’apprenne, je ne suis pas familier de cela à la base. C’est bien que l’on puisse lire des propos de scénaristes, plus on parlera d’eux et mieux ça sera. Quant à ma position sur le métier de réalisateur, je fais partie d’une génération qui, je pense, va générer de plus en plus de réalisateurs français acceptant de travailler sur des scripts qu’ils n’ont pas écrit. Donc c’est plutôt bien pour des types comme moi qui souhaitent se cantonner au domaine de l’écriture. Ce n’est pas un choix stratégique de ma part, c’est juste que ce n’est pas mon truc, je ne m’estime pas fait pour ça. Ça surprend tout le monde mais je pense que ces deux métiers sont complètement différents. Il y a des gars comme Fred qui savent faire les deux, mais pour autant, ce n’est pas le même travail. Moi, je me considère simplement comme un technicien de l’écriture. Aux Etats-Unis, ça ne choque personne. Un réalisateur comme Ridley Scott n’a jamais écrit aucun de ses films. Mais on sent que ça bouge quand même un peu là-dessus en France : il me semble qu’il y a de plus en plus de producteurs français qui travaillent sur des scripts développés sans réalisateurs. Je crois que c’est vraiment une question de génération : il y a de plus en plus de réalisateurs de 30 piges nourris par les films de cinéastes américains qui n’écrivent pas leurs scripts et qui sont du coup beaucoup plus détachés de la Nouvelle Vague et de la théorie de l’auteur.

MEA CULPA est en salles depuis aujourd’hui. Cliquez ici pour lire notre critique.

0 Commentaires

Laissez un commentaire