DES IMAGES POUR L’ÉTERNITÉ

Le réalisateur Juan Antonio Bayona était de passage à Paris récemment pour assurer la promotion de son dernier film, le bouleversant QUELQUES MINUTES APRÈS MINUIT. On en a profité pour s’asseoir sur son épaule et l’écouter nous raconter quelques histoires.

On vous a déjà dit sur Capture à quel point le nouveau film de Juan Antonio Bayona, QUELQUES MINUTES APRÈS MINUIT, nous semblait incarner un véritable idéal de cinéma. Tout d’abord par sa représentation frontale et terriblement sensible d’un imaginaire purement fantastique comme on n’en voit plus beaucoup sur nos écrans. Mais aussi par cette manière qu’a « Jota » (c’est son surnom) de s’accaparer un matériau préexistant fortement marqué – en l’occurrence le roman de Patrick Ness, adapté par le romancier en personne – et de le faire sien avec une aisance assez époustouflante. Si ce n’est déjà fait, on vous conseille d’ailleurs fortement de jeter un œil sur les premiers courts-métrages du jeune cinéaste pour constater à quel point la forte personnalité de QUELQUES MINUTES APRÈS MINUIT n’est pas sortie de nulle part : MIS VACACIONES et EL HOMBRE ESPONJA sont ainsi truffés d’idées, de scènes et de thèmes que le réalisateur a pu revisiter dans son dernier opus (le premier en reprend même le goût du jeune héros pour le dessin et le principe de « l’histoire dans l’histoire » représentée par le biais de l’animation). C’est donc peu dire que Bayona est pour nous un véritable auteur cinématographique, un formidable conteur visuel doublé d’un artiste à l’univers si singulier, si personnel. Bref l’incarnation même de tout ce qui nous ravit au cinéma : plus que tout autre cinéaste aujourd’hui, le Catalan sait viser le plus grand nombre sans jamais renier ce qui le définit intimement. Et il le prouve encore une fois de manière éclatante avec ce film de monstre qui met tout en œuvre pour nous rendre proche et intime l’histoire d’un être cadenassé dans sa solitude et sa souffrance. La parole est au magicien.

J’ai une question à propos de votre précédent long-métrage, THE IMPOSSIBLE : deux ans avant la sortie du film, un quotidien de la région d’Alicante vous avait interviewé et avait annoncé que le film contiendrait, selon vos dires, « de fortes doses de science-fiction ». Le journaliste a-t-il inventé cela ou bien avez-vous finalement abandonné ces éléments de SF ? 

Oui, j’avais lu cet article également. Ça m’avait interpellé car il n’a jamais été question de science-fiction dans mon film. Je pense que L’ORPHELINAT m’a catalogué comme un réalisateur de films fantastiques et que le journaliste a extrapolé à partir de ça. Quand on parle de THE IMPOSSIBLE, on peut parler de spiritualité, de mysticisme, mais pas de science-fiction.

Qu’est-ce qui vous a intéressé dans le projet QUELQUES MINUTES APRÈS MINUIT ?

Le fait qu’il s’agisse d’un film fantastique mais avec un degré d’émotion très fort et beaucoup de respect pour l’univers enfantin qu’il aborde. C’est le genre de films que je voyais quand j’étais enfant et qu’on ne voit plus beaucoup de nos jours à mon sens. Je me rappelle notamment du E.T. de Spielberg, de L’HISTOIRE SANS FIN ou même, un peu plus tard, du GÉANT DE FER. Il n’y a plus vraiment de films traitant ce genre d’univers et du coup, j’ai saisi cette opportunité car je voulais vraiment en faire un.

La peur de la perte des parents est au cœur de tous vos films. Je ne voudrais pas paraître indiscret mais pourquoi ce thème résonne-t-il autant en vous ?

J’ai eu une enfance tout à fait normale, au sein d’une famille très normale. Mais après, justement, je pense que l’enfance surprotégée qu’on a de nos jours rend le fait de grandir assez douloureux. En tant que réalisateur, on essaie de se projeter dans les personnages de ses films, et il y a des éléments desquels je me sens très proche car je les ai moi-même amenés dans le scénario. Par exemple, quand j’étais petit, j’avais une obsession pour le dessin. Mon père aurait voulu être peintre et c’est lui qui m’a appris à dessiner. La relation de Connor avec sa mère m’évoque ainsi beaucoup celle que j’avais avec mon père.

Vu les dessins de KING KONG ou de L’HOMME QUI RÉTRÉCIT que contient le carnet de Connor, c’est donc un peu votre carnet à dessins d’enfant alors…

Non, pas vraiment… Mais en fait il m’est arrivé quelque chose de similaire avec les cahiers à dessin de mon père. Mon père avait fait son service militaire dans le désert du Sahara et il avait des carnets dans lesquels il dessinait beaucoup. Un jour, je suis tombé dessus dans ses affaires et en les feuilletant, dans les dix dernières pages, j’ai découvert plein de tickets de cinéma collés. Par ce biais, j’ai découvert que mon père était un très gros cinéphile alors que je l’ignorais. Cela montre que nous sommes ce que l’on a appris et je voulais mettre cela dans mon film.

Connaissant votre admiration pour Spielberg, qu’est-ce que ça vous a fait de sortir la même année, comme lui, un film sur une histoire d’amitié entre un géant et un enfant ?

C’est vrai que souvent, il y a des similitudes étonnantes qui surviennent en même temps, en un temps donné, mais même si ces deux films ont plein de points communs, je pense que si chacun avait réalisé le film de l’autre, ils seraient très différents. J’avais déjà tourné THE IMPOSSIBLE peu de temps après que Clint Eastwood ait sorti AU-DELÀ, qui évoquait déjà le tsunami de 2004. Il y a comme ça des époques où surgit un même sujet à travers différents projets artistiques. Ça se vérifie régulièrement. Mais il n’empêche que les films reflètent les personnes qui les ont faits et sont en cela forcément différents les uns des autres. Ce qui fait qu’un film est différent d’un autre, c’est le réalisateur, pas le scénario.

Lors de notre précédente rencontre, au moment de la sortie de L’ORPHELINAT, vous aviez évoqué LA FILLE DE RYAN de David Lean comme l’une de vos sources d’inspiration. Sur ce nouveau film, aviez-vous d’autres références aussi surprenantes ?

David Lean est un exemple type de cinéma qui met en scène des drames intimistes, voire intellectuels, dans des espaces démesurés. QUELQUES MINUTES APRÈS MINUIT rentre aussi dans cette catégorie où l’intime côtoie le grand spectacle. Mais cette fois-ci j’avais aussi en tête le film CHAQUE SOIR À NEUF HEURES de Jack Clayton, qui évoque lui aussi avec beaucoup de respect l’univers des enfants et la manière dont ils traversent un deuil. Le tout dans une réalité très anglaise néanmoins teintée de fantastique. Le film espagnol L’ESPRIT DE LA RUCHE, de Victor Erice, a lui aussi été une source d’inspiration. En dehors de ces films, je me suis également connecté avec des cinéastes ayant abordé le thème de l’enfance, comme Steven Spielberg, Carlos Saura ou François Truffaut. Il y a dans leurs films une manière très vraie d’aborder l’enfance. Je pense notamment au naturalisme de Truffaut, sa manière d’observer les enfants dans leur solitude que l’on peut retrouver dans les scènes où Connor est livré à lui-même, va tout seul à l’école, etc. Je crois également que LE VENT SE LÈVE, le dernier film de Miyazaki, a compté : c’est un film que j’ai totalement adoré et je pense que, pas forcément le film lui-même, mais la relation du personnage principal à ses rêves et le discours sur la confrontation des rêves avec la réalité qui court à travers le film ont infusé dans la manière dont j’ai abordé ces thèmes dans mon film.

La manière dont vous utilisez la relation entre King Kong et Connor est très significative dans le film…

Oui, j’ai vu le KING KONG de 1933 lorsque j’avais 5-6 ans. Ils le projetaient tous les ans, à la fin de l’année, lorsque j’étais à l’école. Je l’ai donc vu plusieurs fois à cette époque-là. Quand tu es enfant, tu es en osmose totale avec le monstre. Pour toi, c’est lui le gentil, alors que ceux qui le tuent sont censés être les gentils dans la réalité du film. C’est cette contradiction qu’on ressent lorsqu’on voit le film en étant un enfant. Or, pour grandir et devenir adulte, il faut accepter ça : il faut accepter que le gentil puisse mourir. La mère de Connor qui lui montre KING KONG, cela renvoie au monstre qui va lui raconter ses histoires par la suite. Et en plus j’aime bien l’idée que, pour regarder le film, ils utilisent le projecteur qui appartenait au grand-père de Connor, au père de sa mère. Le projecteur du grand-père projette des images figées pour l’éternité et en cela il s’oppose à l’horloge de la grand-mère, dont les aiguilles marquent l’avancée du temps et donc rapprochent la mère de sa mort prochaine. Ça donne un autre sens à la scène où Connor détruit l’horloge du coup… Connor, c’est l’artiste qui décrète si les personnages doivent pencher vers la créativité ou la rationalité, vers la fiction ou la réalité.

Vous venez de me parler de Miyazaki et il y a pas mal d’animation dans votre film. Aimeriez-vous réaliser un film d’animation ?

J’y ai pensé, j’ai plein d’idées qui traînent, mais en fait à chaque fois mes idées se mélangent à la réalité et aboutissent à un film en prises de vue réelles (rires). Mais oui, ça m’intéresserait quand même d’arriver à faire un film d’animation un jour.

La performance capture, que vous avez utilisé pour filmer la prestation de Liam Neeson, est justement à la frontière de l’animation et du cinéma en prises de vue réelles…

C’était la première fois que nous utilisions cette technologie, Liam Neeson et moi. Nous avons tourné pendant une dizaine de jours mais il nous a fallu quand même deux jours pour nous y habituer. C’est marrant car ça ressemble à du théâtre expérimental : nous étions sur un décor absolument nu, sans aucune fioriture autour de nous. Ça m’a fait penser au film DOGVILLE de Lars Von Trier sauf que si ça peut évoquer, au premier abord, un espace artistique libérateur ouvert à toutes les expérimentations créatives possibles, et bien en fait pas du tout. C’était très orchestré, très précis, surtout à cause des problèmes d’échelle. Étant donné que la créature faisait douze mètres de haut à l’écran, le moindre écart de mouvement de Liam avait des conséquences épouvantables. C’était donc très contraignant au bout du compte.

Pensez-vous qu’il aurait été impossible de monter un tel film à Hollywood aujourd’hui ?

Sans doute. C’est de plus en plus difficile de faire ce genre de projets à risques. C’était un budget moyen et c’est très difficile à monter à l’heure actuelle. Avec un petit budget, le film aurait été plus facile à mettre en place – même s’il n’aurait du coup pas eu le même aspect. Et avec un gros budget, un tel film aurait été carrément impossible à faire. On avait un budget moyen et c’était donc très compliqué car cette catégorie de films n’existe quasiment plus. Certains projets qu’on faisait autrefois à Hollywood deviennent en fait plus faciles à produire par une levée de fonds internationale comme on le fait en Europe. Le projet plaisait à tout le monde à Hollywood mais personne ne se sentait de le produire.

Vous faites des films populaires mais très personnels. Or, votre prochain film sera JURASSIC WORLD 2, après qu’on vous ait annoncé à la tête d’un TWILIGHT et de la suite de WORLD WAR Z. Pourquoi cette insistance à vouloir tourner une suite de blockbuster franchisé ?

Bien avant L’ORPHELINAT, on m’avait déjà proposé de faire des films à Hollywood. Et tant que je n’avais pas fait au moins trois films en Espagne, je ne me sentais pas préparé pour accepter ce genre de proposition. Maintenant que j’ai fait ces trois films très intenses et compliqués, les gens savent désormais ce que je fais, ce que j’aime, ce qui me tient à cœur comme cinéma. Donc, dans la position où je suis désormais, je me voyais mal refuser une expérience de travail avec Spielberg. C’est une opportunité extraordinaire. À partir de là, il faut avoir conscience de la position où on est et des possibilités qui s’offrent à nous. Je peux vous dire que les gens avec qui je travaille actuellement sur JURASSIC WORLD 2 – Colin Trevorrow, Frank Marshall et Steven Spielberg – sont des gens qui croient vraiment en moi et qui me laissent réaliser le film. Même si je considère que cette franchise est le bébé de Spielberg et que c’est un immense honneur que de pouvoir prendre soin de ce bébé.

Des extraits de cet entretien ont été publiés dans un portrait de Juan Antonio Bayona paru dans Le Figaro Magazine du 6 janvier 2017.

Remerciements à Michel Burstein et Jean-Christophe Buisson.

1 Commentaire

  1. Très déçu perso, et je ne suis pas le seul visiblement, trop de surlignage psychanalytique nuit totalement à l’intérêt de l’histoire (la prochaine fois engagez un scénariste au lieu de le confier au type pour adapter son propre roman…), même les péripéties on décroche très vite tellement c’est prévisible et téléphoné (sauf peut-être le dernier plan à l’hôpital mais même ça il nous met un appendice à la fin pour bien expliquer à ceux qui n’avaient pas compris), et je ne parle pas des acteurs (les deux parents avec leurs grosses bouches, au secours…), les scènes de DA nous sortent totalement du film, bref reste la mise en scène de Bayona mais ça ne suffit pas, quand le sous-texte parasite tout on ne voit plus le spectacle, dommage…

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