DE MEILLEURS LENDEMAINS

Seconde partie de notre entretien fleuve avec Tsui Hark. Le cinéaste des IL ÉTAIT UNE FOIS EN CHINE revient sur son amitié avec John Woo, sur son expérience américaine et sur son moteur créatif.

Avec FilmWorkshop, vous avez produit des cinéastes comme Kirk Wong, Ching Siu Tung ou encore John Woo. Quelle était votre collaboration avec ce dernier sur les deux premiers SYNDICAT DU CRIME ?

Nous avons commencé sur une note très sombre. Nous avons travaillé un peu ensemble à Golden Harvest et il les avait quittés pour joindre Cinema City, qui l’a ensuite envoyé à Taïwan pour être leur représentant. C’est lui qui m’avait fait rentrer à Cinema City d’ailleurs. Il dirigeait donc un bureau à Taïwan pendant que moi, je travaillais à Hong Kong. Il y avait une discrimination très nette dans cette industrie vis-à-vis de ce qu’on pourrait appeler votre « casier judiciaire cinématographique ». Il n’était pas heureux à Taïwan. C’était l’époque où les comédies marchaient fort, et moi, par réaction, je voulais faire autre chose à tout prix. Alors qu’il faisait une de ces comédies, il m’a demandé d’y jouer un rôle. Je suis allé là-bas et nous avons beaucoup discuté de notre amitié, de nos carrières, de notre futur. Je travaillais sur une histoire dont le titre était « La Couleur des Héros ». J’aimais beaucoup ce titre. C’était l’adaptation d’un ancien concept, d’un ancien film. Son réalisateur m’avait donné l’autorisation de le réutiliser. J’essayais de monter le projet, et j’en ai parlé à John Woo à Taïwan. Puis je suis revenu à Hong Kong, et un soir John m’a appelé assez tard et m’a proposé de boire un verre. Mais il était toujours à Taïwan ! Il m’a expliqué qu’il n’allait pas bien et qu’il voulait boire en compagnie de quelqu’un. Je suis donc allé à la cuisine m’ouvrir une bouteille de vodka, pendant que lui, de son côté prenait un whisky. Et nous avons parlé ainsi longtemps au téléphone. Il ne voulait plus rester à Taïwan, il voulait revenir à Hong Kong et que nous fassions quelque chose ensemble. Ça a donc été le début de « La Couleur des Héros ». J’ai proposé l’idée à Cinema City, qui y a mis un budget extrêmement réduit. Nous avons commencé à écrire l’histoire en nous basant sur nous-même pour élaborer les personnages. C’était une expérience extraordinaire. Puis, un jour, sur un plateau, j’ai entendu des enfants chanter une chanson très touchante dont les paroles étaient « De meilleurs lendemains ». J’ai dit à John qu’on devrait se servir de ce titre pour le film, y inclure la chanson, donner du cœur au projet. Nous avons donc changé le titre, qui est devenu A BETTER TOMORROW (LE SYNDICAT DU CRIME en vf – NDLR) et nous y avons fait jouer les enfants. Et le film a été un succès.

La bande-annonce du film LE SYNDICAT DU CRIME

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On fait état de problèmes survenus sur le plateau…

Rien de sérieux. Les succès font parler d’eux, c’est tout. Les acteurs, les réalisateurs, les producteurs ont des problèmes relationnels dès qu’il y a ce grand chambardement dans leur vie et qu’ils connaissent soudain le succès. Ce processus est tout à fait naturel, et je l’ai pris comme tel. Les gens réclamaient une suite au SYNDICAT DU CRIME. Et, à ce moment, nous étions en train d’écrire ONCE A THIEF. UNE BALLE DANS LA TÊTE était encore à l’état de projet, et nous étions également en train de travailler sur une comédie. Mais l’idée de faire LE SYNDICAT DU CRIME II était devenue inévitable. Mark, le personnage de Chow Yun Fat, en était la raison, mais nous l’avions fait mourir. Quelqu’un a alors suggéré de faire une préquelle, avant que nous ne finissions par nous rabattre sur l’idée du frère jumeau. Le processus de création nécessite que vous preniez sur vos épaules un poids très lourd. Ce n’est pas dogmatique, c’est douloureux, conflictuel, quand bien même vous avez parfois l’impression de chevaucher dans une magnifique prairie. Nous avons mis tout sur papier et il y en avait pour au moins 18 bobines. Nous nous devions d’en faire au moins deux films, et il y avait déjà une date de sortie de prévue. Alors j’ai pris sur moi de couper le film, ce qui a lancé cette polémique comme quoi je reprenais le « final cut ». Cette suite n’était certes pas aussi réussie que l’original mais tout cela fait partie du processus de création, de l’oppression qu’on y vit.

Vous êtes encore amis aujourd’hui ?

Longtemps, nous avons vécu dans deux mondes différents. Il était à Los Angeles, je suis à Hong Kong. Nous ne sommes plus seulement deux individus, nous sommes deux groupes. Nous représentons chacun des choses différentes. Il serait intéressant à ce titre d’échanger des choses étant donné les symboles que nous sommes devenus maintenant.

Il a eu une grande carrière aux États-Unis. De votre côté, vous avez essayé d’en avoir une, mais l’expérience s’est avérée sans suite…

Je n’ai pas vraiment essayé de m’installer là-bas. D’une part, leur système de taxation est effrayant, et je ne suis pas citoyen américain. Si vous restez plus de 200 jours aux États-Unis, vous devez y payer vos impôts. Ce n’est pas très juste si l’essentiel de vos revenus viennent d’un autre pays. Alors je peux rester là-bas mais moins de 200 jours, puis je reviens ici. Il y a tant de choses que je peux faire à Hong Kong. Aux États-Unis, il vous faut vous mêler de politique des studios, parlementer, etc. Je préfère de loin faire l’aller-retour, mener cette vie entre deux. J’y ressens une certaine liberté. Je pourrais y retourner je pense, mais je reviendrais aussitôt. Je suis prêt à tourner n’importe où dans le monde. À un moment, j’ai considéré l’idée d’aller m’installer ailleurs, mais j’avais cette production de dessins animés en cours ici. Je me retrouvais à diriger les affaires par e-mail, Federal Express, et je préférais être sur place, gérer mon affaire. C’est ma maison ici, en définitive.

Mais votre expérience américaine vous a-t-elle frustrée ?

Oui, dans un sens. Le système est différent. Quand bien même vous êtes un artiste, que vous avez un passé en Asie, que vous avez un nom, il faut quand même faire ses preuves dans le système américain. C’est très frustrant. Vous ne devriez pas avoir à supporter que l’on se mêle de votre créativité comme si vous n’aviez pas d’expérience derrière vous. Là-bas, les gens ne vous connaissent pas. C’est aussi simple que ça. Pour moi, à ce moment-là, cela n’avait rien d’essentiel d’essayer de me refaire un nom. Et puis il y a les méthodes de production. Il y a beaucoup plus de flexibilité à Hong Kong. Je respecte ce système, car les procédures ont été conçues afin que les gens puissent justement y exprimer leur créativité, mais je suis habitué à plus de flexibilité. Enfin, il y a l’action elle-même. On sait que les règles de sécurité ne sont pas aussi draconiennes à Hong Kong qu’elles ne le sont aux États-Unis. Mais on se retrouve souvent à discourir pour rien. La sécurité est avant tout tributaire de l’expérience des gens. Conduire une voiture est dangereux, et c’est pour cela qu’on vous fait passer un permis. Une fois que c’est fait, vous n’allez pas mettre une combinaison et un casque à chaque fois que vous montez en voiture ! Vous savez le faire. Je me suis retrouvé dans des situations où je savais que le danger était négligeable et où il fallait néanmoins se plier à des règles draconiennes. À l’étranger, on voit les cascadeurs de Hong Kong comme des gens suicidaires et je crois que non seulement c’est injuste, mais que cela nous dessert en tant que cinéastes, puisqu’on arrive avec cette réputation d’individus qui font prendre des risques.

Après DOUBLE TEAM et PIÈGE À HONG KONG, vous avez attendu plus de deux ans avant de refaire un film, TIME AND TIDE en l’occurrence. Pourquoi ?

Je voulais prendre un peu de recul, observer mon environnement, connaître le monde qui m’entoure. Longtemps, j’ai couru à droite à gauche, sans m’accorder l’espace nécessaire pour pouvoir extérioriser des choses que j’avais en moi. En fait, je ne veux surtout pas me sentir en compétition avec moi-même.

La bande-annonce de DOUBLE TEAM

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Mais on sent que TIME AND TIDE dégage une certaine rage similaire à celle de L’ENFER DES ARMES, l’un de vos premiers films. C’est conscient ?

C’est vrai que dans les deux cas, il s’agit de l’aboutissement d’une colère cachée, mais ce n’est pas conscient. L’ENFER DES ARMES avait plus à voir avec ma vision de Hong Kong à l’époque où je l’ai tourné. Au contraire, TIME AND TIDE évoque plus la façon dont j’aimerais que les gens vivent ensemble. De nos jours, ce qui est le plus important n’est pas la politique, ni une quelconque philosophie, mais cet instinct primal qui nous pousse à vivre les uns avec les autres. C’est ce fonctionnement tribal que je voulais évoquer dans TIME AND TIDE. J’ai fait de bons et de mauvais films dans ma carrière. Et il y a une partie de moi qui n’aime pas entièrement TIME AND TIDE. Je l’ai fait à un moment où j’étais endetté. Mais à chaque fois que je revois le film, à certains moments, je me reconnais et je reste attaché à ce principe.

La bande-annonce américaine de TIME AND TIDE

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Par la suite, vous avez fait THE LEGEND OF ZU. C’est un peu comme si vous reveniez à votre début de carrière. Est une façon de renaître et de prendre votre revanche sur votre expérience hollywoodienne ?

Je ne crois pas. Vous savez, la réalisation n’a pas d’autre fin que le film en lui-même. Faire des films en se conformant aux éléments en place est ennuyeux. Si vous êtes un réalisateur commercial, au sens où vous touchez les gens, très bien. Mais il n’y a rien auquel je crois plus que le cinéma, et je ne peux pas le prendre comme un outil de vengeance. Ce serait mauvais. Il faut avant tout avoir une entière confiance et dévotion au matériel sur lequel vous travaillez, ne pas réutiliser les sempiternelles formules, ou alors tenter de refaire en mieux ce qui a été fait auparavant. Je me suis trop souvent confronté à ce courant de pensée pour plonger dedans à mon tour. J’ai souvent entendu dire « Ne bougez pas si vite. Il n’y a pas de marché pour vos nouvelles idées ». C’est au réalisateur de convaincre ses investisseurs de pousser un peu plus loin car le public finit par se lasser. En tous cas, il y a aujourd’hui un marché beaucoup plus grand, qui amène finalement une plus grande liberté, et c’est fantastique.

La bande-annonce de THE LEGEND OF ZU

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Quelle a été votre approche à l’époque de THE LEGEND OF ZU. Comment avez-vous abordé cette suite tardive pour vous renouveler justement ?

ZU – LES GUERRIERS DE LA MONTAGNE MAGIQUE se déroulait sur Terre. LEGEND OF ZU se déroule dans tout l’univers. Tout y est beaucoup plus grand, plus loin, plus fort. Je voulais adopter le même point de vue que Kurosawa dans RAN, cette façon de prendre de la hauteur et de contempler les personnages du ciel, en se penchant au-delà des nuages pour voir l’humanité. Et cette fois-ci, j’ai étendu l’idée à l’éternité. Dans cette histoire, personne ne meurt. Les bons comme les mauvais restent en vie, et cela devient un monde bien étrange. Vous avez beau souffrir dans les combats, défendre votre philosophie, si vous mourrez, vous revenez à la vie. Idem pour vos ennemis. Il vous faut donc trouver un moyen de vous endurcir, de croire en ce que vous faîtes. Il vous faut vous préparer à ce qui vous attendra dans 500 ans. Et si vous perdez à nouveau votre combat, tout recommencera. Ceci résume bien l’histoire humaine. Vous renversez un dictateur et 50 ans plus tard, il est de retour ! L’humanité se recycle sans cesse. Si l’espèce humaine était immortelle, elle se retrouverait ainsi à revivre sans cesse les mêmes choses. THE LEGEND OF ZU est conçu autour de cette idée, en se posant la question des valeurs humaines : une fois ce concept établi, que signifient l’amitié ou l’amour ? C’est ce dont je voulais parler dans THE LEGEND OF ZU.

Dans votre carrière et avec les films que vous avez fait par la suite, comme SEVEN SWORDS et DETECTIVE DEE, est-ce qu’on peut dire que vous poursuivez une quête pour faire le film parfait ?

Il n’y a rien de parfait. Pour cela, il faudrait une mesure de la perfection et nous ne l’avons pas. Aucun de mes films n’a ce standard. Ce sont des objets organiques avant toute chose. Si le timing est bon, cela peut créer un objet magique. Mais avec le mauvais timing, ça ne ressemble plus à rien. Chaque œuvre possède son propre langage, parfois direct et parfois abstrait. Et pour moi, chaque œuvre est une obsession de plus en plus forte. À chaque fois, il est possible d’aller plus vite ou plus loin, d’atteindre des nouvelles dimensions, pour tout le monde. Il y a toujours plus loin où aller. Et ça ne se terminera que lorsque vous serez mort.

Les premières images de THE TAKING OF TIGER MOUNTAIN, le prochain Tsui Hark

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Traduction par Rafik DJOUMI. Remerciements chaleureux à Didier ALLOUCH, qui nous a ouvert ses archives.

6 Commentaires

  1. Dommage que The Blade n’ait pas été abordé mais je chipote. Et c’est marrant comme il répond à côté de la question sur ses relations actuels avec Woo.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Sans donner de date précise, l’interview n’est pas tout à fait récente non plus.

  2. Merci beaucoup les gars pour cet entretien. C’est tellement passionnant de lire les propos d’un tel génie qu’on aimerait que l’entretien continue. En tous cas, merci beaucoup.

  3. Panda Furtif

    Elle est même plus que « pas récente », l’interview.

    Je crois me souvenir d’en avoir lu certains passages (si ce n’est l’intégralité), sauf erreur, dans un numéro de « Cinéphage » – ce qui ferait remonter le tout à, facile, plus de quinze ans… -_-

    Alors, c’est, certes, sympa d’exhumer de telles archives.
    Mais ce serait aussi honnête vis-à-vis des lecteurs d’en préciser la teneur et la date… :-/

  4. Stéphane MOÏSSAKIS

    Non, cette interview (faite en plusieurs étapes) n’a JAMAIS été publiée dans son intégralité dans un magazine, ni Le Cinéphage ni ailleurs, ni sur un autre site internet sinon il n’y avait aucun intérêt pour nous de la publier ici. Hormis quelques citations éparses qui ont été employées dans un article spécifique, elle est donc quasi-intégralement inédite (à environ 95% je dirais).

  5. « Il n’y a rien de parfait (…) mes films (…) sont des objets organiques avant toute chose.

    Ô comme elle est importante, cette petite phrase !

    Belle itw.

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