DANS L’ŒIL DU CYCLONE

Jeune producteur dynamique de 37 ans, Yoshiaki Nishimura s’est imposé au sein du studio Ghibli en travaillant sur des films comme LE CHÂTEAU AMBULANT, LES CONTES DE TERREMER ou PONYO SUR LA FALAISE. Ses qualités de bosseur acharné lui ont valu la confiance du studio et l’ont amené à relever un défi herculéen : travailler en même temps sur LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA d’Isao Takahata et SOUVENIRS DE MARNIE de Hiromasa Yonebayashi, alors même que Ghibli jouait sans doute ses dernières cartes avec ces deux productions ambitieuses au développement chaotique. Avant de se lancer dans le prochain long-métrage de Goro Miyazaki – qui ne sera pas produit au sein du studio Ghibli – il a accepté de répondre à nos questions.

Si Hiromasa Yonebayashi n’avait plus Hayao Miyazaki au-dessus de lui sur SOUVENIRS DE MARNIE, vous, vous aviez Toshio Suzuki. Comment vous êtes-vous réparti les rôles ?

J’étais producteur alors que Toshio Suzuki était producteur exécutif. C’est lui qui allait chercher l’argent par exemple, alors que moi je m’occupais de réunir l’équipe du film : le musicien, les scénaristes, etc. Nous avons ensuite vraiment travaillé de concert sur les activités promotionnelles tournant autour du film.

Justement, que s’est-il passé avec l’affiche du film ?

Nous avons discuté de la manière de vendre SOUVENIRS DE MARNIE. Suzuki et d’autres personnes ont critiqué la première affiche, celle représentant Marnie toute seule, avec les cheveux et la robe dans le vent, et ont dit qu’il fallait mettre l’accent sur la relation entre les deux filles. Même si les concepts respectifs des deux films sont différents, il voulait un peu une sorte de JEUX INTERDITS avec deux filles. En tenant compte de cette idée, j’ai donc proposé l’affiche avec les deux personnages dos à dos. Mais si on choisit ce genre de visuel, cela veut dire qu’on limite le public, qui va percevoir un film tournant exclusivement autour d’un univers féminin et enfantin.

Miyazaki était-il satisfait de l’affiche ?

Oui.

J’avais pourtant entendu dire qu’il s’était mis en colère après l’avoir découverte…

Il s’agissait de la première affiche en fait. Il ne s’est pas vraiment mis en colère. Sa remarque était sans doute très japonaise. Ce n’est plus vrai aujourd’hui mais en tout cas, au cours du 20eme siècle, une fille blanche et blonde comme Marnie était l’image même de la beauté et du charme pour les Japonais. Nous rêvions d’être comme ça, d’être blancs et de vivre à l’occidentale. C’est sans doute les conséquences de la Seconde Guerre mondiale et de notre défaite. Donc, du coup, Miyazaki a dit : « Ce que vous voulez faire avec cette jeune fille blonde est démodé. Vous vous trompez si vous pensez attirer le public avec un tel personnage. Ce n’est plus de notre temps ». Bien sûr, ce n’était pas notre intention. Pour exprimer cette ambiguïté de la présence ou de l’absence du personnage, on devait dessiner une fille non japonaise. Évidemment, Miyazaki nous a dit ça simplement en voyant l’affiche, il ne connaissait pas encore le contenu du film.

Apparemment, c’est Toshio Suzuki qui a conseillé au réalisateur le livre dont est tiré SOUVENIRS DE MARNIE. Quand et dans quelles conditions êtes-vous arrivé sur le projet ?

J’étais en train de travailler sur LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA et il était évidemment difficile de se concentrer sur deux projets en même temps. Du coup, Toshio Suzuki m’a appelé sur SOUVENIRS DE MARNIE quand le scénario était déjà écrit à 50 %. Ils avaient des problèmes sur l’écriture et il voulait que je leur donne un coup de main. Tout le monde ici est conscient que le travail avec Isao Takahata est quelque chose de terrible, parmi les expériences les plus dures au monde. Donc, pour moi, au départ, il m’était totalement impossible d’envisager travailler à la fois sur SOUVENIRS DE MARNIE et sur le film de Takahata. Mais Suzuki voulait me voir travailler avec Hiromasa Yonebayashi. Il estimait que nous étions jeunes et tous les deux promis à un bel avenir, et il souhaitait nous voir collaborer ensemble. Je me suis alors rappelé de ce que m’avait dit Takahata juste après la première projection interne d’ARRIETTY : LE PETIT MONDE DES CHAPARDEURS. Il m’avait dit : « Ce film manque d’un producteur qui soit prêt à risquer sa vie pour lui ». Puis, durant la production du CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA, Yonebayashi m’a dit au cours d’un dîner : « Takahata est heureux d’avoir à côté de lui quelqu’un comme toi qui pose sans cesse des questions, qui râle et qui peine par rapport à certaines de ses décisions. Moi, sur ARRIETTY, je me sentais très seul car je n’avais personne en face de moi pour me poser des questions ». Au moment où Suzuki m’a donc demandé de venir travailler sur SOUVENIRS DE MARNIE, j’étais épuisé, dans un état lamentable. Mais j’ai fini par accepter car je me suis rappelé de ces deux phrases, celle de Takahata et celle de Yonebayashi.

Et vous avez mené les deux projets de front du coup ?

Oui. C’était infernal. Je ne pouvais dormir que trois heures par nuit. Et mes journées s’organisaient ainsi : à partir de midi, je travaillais pendant douze heures avec Takahata, puis, à minuit, je me rendais à l’appartement de Yonebayashi, où je vérifiais avec lui ses dessins. Ensuite, je rentrais dormir un peu chez moi puis je retournais chez Yonebayashi pour voir les modifications qu’il avait pu apporter. J’enchaînais avec Takahata à midi et ainsi de suite.

Quand vous me racontez que Suzuki a tenu à ce que vous et Yonebayashi fassiez équipe sur ce film à cause de votre jeunesse et de votre talent, on a l’impression qu’il fait tout pour assurer l’avenir créatif du studio. Alors que, de l’autre côté, on a Miyazaki qui dit qu’il n’y a pas de futur viable pour Ghibli après lui. Quelle tendance va l’emporter d’après vous ?

C’est très paradoxal mais Miyazaki et Suzuki pensent la même chose. Miyazaki change souvent de position dans ses déclarations. (rires) Un coup, il dit que c’est son dernier film et qu’il va démolir le studio, un coup il dit qu’il va continuer. Suzuki, lui, son rôle, c’est d’être le porte-parole du studio, donc il est obligé d’être plus mesuré et plus constant. Ils n’ont donc pas le même comportement, mais au fond d’eux-mêmes, ils sont d’accord. Leur relation ressemble un peu à celle d’un écrivain et d’un éditeur. En tant que créateur, Miyazaki a une certaine liberté de parole. Par contre, lorsqu’il prend la parole, Suzuki doit être plus prudent. Ils discutent donc tous les deux et s’affrontent même parfois sur certains sujets, mais à la fin, qu’il s’agisse de la confection d’un film ou de la gestion du studio, ils trouvent toujours un accord.

Comment expliquez-vous l’échec de SOUVENIRS DE MARNIE au Japon ? Suzuki avait l’air de dire que la campagne marketing avait trop ciblé les jeunes filles…

Le film a quand même récolté 350 millions de yens et a été classé dans les 200 meilleurs films japonais du dernier demi-siècle. Donc, vu de loin, ça reste quand même un succès.

LE CONTE DE LA PRINCESSE KAGUYA et SOUVENIRS DE MARNIE sont quand même considérés comme des déceptions commerciales pour Ghibli…

Peut-être que le public s’attendait à voir du Ghibli, avec des éléments fantaisistes, des animaux imaginaires… Il y a eu un malentendu entre les attentes du public et ce que nous avons voulu faire au sein de la production. Nous, nous souhaitions clairement rompre avec une certaine marque de fabrique Ghibli, notamment en ne représentant que des humains à l’écran. On a pris de gros risques avec ce film, car c’était un budget énorme pour un film racontant simplement l’histoire de deux filles. Mais il fallait le faire car nous sommes les seuls à pouvoir produire ce genre de films, aujourd’hui, au Japon. Dans SOUVENIRS DE MARNIE, il n’y a pas de robots, ni de sorcières, et en plus l’héroïne n’était pas déjà connue du grand public. C’est un film qui ne ressemble pas à un film d’animation japonais. Ce que je veux dire, c’est que si l’on considère que c’est un échec, je pense qu’il l’était déjà lors des premières étapes du développement.

Ne pensez-vous pas, dans ce cas, que la transition entre l’ère Miyazaki/Takahata et la nouvelle génération aurait dû se faire plus en douceur, avec un film peut-être un peu moins porté sur la rupture et l’émancipation ?

(longue réflexion) Je ne sais pas. Mais aujourd’hui, je peux déjà vous dire que je suis sur le projet suivant de Yonebayashi et que le film sera à l’opposé de SOUVENIRS DE MARNIE.

Mais ça ne sera a priori pas un film Ghibli…

J’avais envie de refaire un long-métrage avec Yonebayashi.

Et donc, est-ce que ça sera un film Ghibli ?

Je suis producteur. Donc si Ghibli refuse le projet, tant pis, j’irai chercher de l’argent ailleurs. Attention, ça ne veut pas dire que je déteste Ghibli…

Oui j’ai bien compris mais je vous posais la question parce qu’a priori, Ghibli n’a pas de projets immédiats dans le domaine du long-métrage…

Oui, donc pour l’instant, c’est dans ma tête que je prépare ce projet.

Comment voyez-vous le futur de Ghibli sans Takahata, Miyazaki et Suzuki ?

Écoutez, je ne suis qu’un simple salarié du studio… Cette société est un studio, donc normalement ceux qui veulent continuer à y faire du cinéma devraient pouvoir y rester pour faire du cinéma. Les films n’existent pas pour le studio, c’est le studio qui existe pour les films.

Ne pensez-vous pas que le modèle financier du studio – qui consistait à réinvestir les bénéfices de sa dernière production dans la confection du projet suivant – est arrivé à un point de rupture ? Est-ce qu’il n’y a pas eu une carence de vue à long terme ?

Je ne connais pas bien le versant financier du studio. Mais ce que je sais, c’est que le monde du cinéma va souffrir dans son ensemble. Déjà, aux Etats-Unis, il y a de moins en moins de courts et de moyens-métrages. Afin de survivre, la plupart des studios produisent pour la télévision. Et au Japon, c’est la même chose. Faire du cinéma est de plus en plus difficile.

Remerciements à Jean-Christophe Buisson, Myriam Bruguière et Olivier Guigues.

1 Commentaire

  1. Excellente série d’entretiens sur Marnie, cela nous en dit long sur le fonctionnement du studio et son avenir.

Laissez un commentaire