COEUR DE LOUP

Nous avons rencontré un Hosoda d’une humilité proverbiale le lendemain de la première de son film à Paris. Encore ému par l’accueil enthousiaste que lui a réservé le public français, Hosoda était manifestement curieux de connaître le ressenti des occidentaux vis-à-vis de son film.

Si vous me le permettez, j’aimerais vous faire part d’une anecdote très personnelle. Lorsque je suis sorti de la salle projetant votre film hier matin, j’ai aussitôt téléphoné à mon épouse pour lui dire : « J’ai enfin tout compris : notre petite fille est un enfant loup ! »

(D’abord déstabilisé, il se met à éclater de rire) Cette histoire me touche beaucoup ! Je tâcherai de m’en souvenir, c’est exactement ce que j’aimerais que de jeunes parents ressentent en voyant mon film. Lundi dernier, c’était l’une des premières fois que je montrais LES ENFANTS LOUPS, AME & YUKI à un public, et j’étais extrêmement angoissé en attendant la réaction des spectateurs.

Je crois que vous pouvez être satisfait.

Oh oui ! Je ne m’attendais pas à ce que les gens aiment autant.

Avant de revenir plus spécifiquement sur le film, pourriez-vous nous présenter le studio Chizu, que vous avez inauguré avec la production des ENFANTS LOUPS, AME & YUKI ?

Comme vous le savez, j’ai travaillé jusqu’à présent au sein de structures déjà bien établies, comme le studio Toei et le studio MadHouse. Mais j’ai compris depuis quelques temps que, pour mettre en scène des films plus personnels et pour les concevoir à ma façon, je devrais monter mon propre studio. Évidemment, j’ai par conséquent beaucoup plus de responsabilités, même si Chizu n’est pour le moment qu’une toute petite structure.

Est-ce que cela signifie que vous avez adopté un mode opératoire différent de vos précédents films pour concevoir LES ENFANTS LOUPS, AME & YUKI ?

J’ai surtout fait fi des règles qui ont cours dans les autres studios, et j’ai pu m’entourer de la meilleure équipe possible, sans me soucier des gens sous contrats aux studios. J’ai également essayé de créer un environnement de travail le plus agréable possible. Les rémunérations du personnel dans le milieu de l’animation sont très modestes. Or, à Chizu, je crois que nous avons pu revoir les salaires à la hausse.

Puisque l’on parle de rémunération, peut-on avoir un ordre d’idée du budget des ENFANTS LOUPS, AME & YUKI ?

Je ne peux pas vous répondre précisément, mais c’était un peu plus important que SUMMER WARS. Je dirais 15 % de plus.

D’où vous est venue l’idée initiale de ce film ?

C’était peu après la sortie de SUMMER WARS : je cherchais un sujet plus simple, et en observant mon entourage, il m’a semblé qu’il serait intéressant de faire un film sur ces jeunes parents qui tentent, tant bien que mal, d’élever leurs jeunes enfants.

Il me semble impropre de dire que LES ENFANTS LOUPS, AME & YUKI est « plus simple » que SUMMER WARS. Ce film est d’une telle densité !

Disons que SUMMER WARS avait énormément de personnages, et beaucoup d’allers et retours entre la réalité et le monde virtuel. C’était parfois si tortueux, que j’étais moi-même perdu et paniqué. En comparaison, LES ENFANTS LOUPS, AME & YUKI a une structure plus linéaire, avec un nombre de personnages plus limité. Mais vous avez raison : j’ai voulu mettre au fil de l’écriture énormément de choses dans ce film, et au final, je ne suis pas certain que je me sois simplifié la vie ! (rires)

En quoi avez-vous été influencé par certaines mythologies, qu’elles soient européennes (pour les loups-garous) ou japonaises (je pense aux Kitsune par exemple).

Tout est parti des loups en fait : j’ai fait énormément de recherches sur l’animal, ses déplacements, son comportement. Et ensuite, j’ai fait des recherches sur la représentation des loups dans les contes et les mythologies du monde entier. J’ai alors découvert que, selon les époques et les régions, les loups sont perçus de façon extrêmement différente. Même dans les contes européens, ils peuvent être tour à tour représentés comme des héros, ou comme des créatures maléfiques. Il en va de même avec le concept de l’homme loup : on peut l’imaginer à la fois agressif, nerveux, mais aussi comme un être très calme, très posé. Presque glacial.

C’est donc pour son ambivalence que vous avez choisi cet animal ?

Oui. Comme je vous le disais, le point de départ de mon film, ce sont les mères qui élèvent leurs enfants. Et elles m’ont souvent dit que leurs enfants à deux ou trois ans sont souvent très mignons, mais peuvent soudainement se mettre à ressembler à des bêtes sauvages, voire à des monstres. J’ai tenté de me mettre à leur place : si j’avais des enfants, et s’ils étaient aussi difficiles qu’on le dit, à quel animal me feraient-ils penser ? Et c’est ainsi que le loup m’est venu naturellement.

D’ailleurs, tous les personnages du film ont une double facette, à l’exception peut-être d’Hana.

Mais tout le monde a un double visage quand on y songe. Et c’est justement cette duplicité et la dynamique qu’elle crée en chacun de nous qui rend les gens intéressants. Les personnages d’Ame et de Yuki le symbolisent, et leur métamorphose est une métaphore de cette duplicité. Et d’ailleurs, je pense que le personnage d’Hana est également double : en suivant les préceptes de son père, elle sourit dès qu’elle a de la peine. Elle possède donc également une face cachée. Quand on la voit sourire, on ne sait jamais si elle est heureuse ou malheureuse.

Essayez-vous de nous dire à travers ce personnage, et les transformations de ses enfants, que nous devrions être plus en phase avec notre instinct, notre côté animal ?

Hana est une personne laconique, réservée. Et je pense que si elle est tombée amoureuse d’un homme loup, c’est pour cette raison. Pour moi, elle fait preuve d’un esprit solide. Hana est quelqu’un qui sait gérer ses sentiments, qui sait garder le contrôle. En cela, elle est très mûre. Mais votre question m’interpelle : quel est votre opinion sur Hana ? Vous ne l’aimez pas ?

Ah non pas du tout ! Je trouve qu’elle est une femme admirable ! Mais je pense qu’à trop réprimer ses sentiments, elle se fait souffrir et elle peut faire souffrir son entourage. Mais je l’ai peut-être perçue avec une mentalité de latin. Je peux comprendre que ce soit différent pour vous.

Non, non, vous avez tout à fait raison. Mais il faut aussi dire qu’elle a une vie difficile vous savez, elle doit vivre cachée, elle ne peut se confier à personne. Elle aurait probablement voulu le faire. Et elle peut surmonter ces obstacles parce qu’elle a en elle cette force incroyable. En ce sens, Yuki est très différente de sa mère, elle adore les humains, elle est plus sociable qu’elle finalement.

DANS LA SUITE DE L’ENTRETIEN : transformations, plan-séquence, vieillissement et… Clint Eastwood.

Un énorme merci à Aurélie Lebrun de Kazé. Un grand merci également à Étienne Rouillon.

Pas encore de commentaire

Laissez un commentaire