CINÉASTE SANS FRONTIÈRE(S)

Avec un peu de retard, retour sur la récente sortie en vidéo de THE DIVIDE (disponible depuis début juin), troisième long-métrage de Xavier Gens, un jeune cinéaste qui n’en veut et qu’on l’aime bien à Capture Mag.

Xavier Gens n’a pas encore réalisé son chef-d’œuvre. Mais ça viendra inévitablement. Depuis son excellent court-métrage AU PETIT MATIN, le bonhomme a fait du chemin : après avoir tourné un blockbuster Fox qui lui a complètement échappé (HITMAN) et un film d’horreur français bien rentre-dedans (FRONTIÈRE(S)), il est de retour avec THE DIVIDE, huis clos psychologique particulièrement intense sur une poignée de New-Yorkais enfermés dans un abri souterrain après l’apocalypse nucléaire. Avant tout axé sur ses personnages (performances d’acteurs à la clé), le film prend peu à peu des allures de survival extrême contemplant le déclin progressif de la civilisation chez des êtres livrés à eux-mêmes (un thème récurrent chez Gens). Très violent, très dur et ne reculant devant aucune idée barrée (parfois même, à une ou deux reprises, au dépens de l’histoire), THE DIVIDE ne se donne pas facilement : mais si on fait l’effort d’accepter le voyage, on s’immergera dans une œuvre à la fois prenante et désespérée, qui monte carrément dans les hauteurs lors d’un final impressionnant de maîtrise, où la réalisation épouse et transcende son sujet en même temps. Bref, un troisième essai qui marque indéniablement un grand pas dans la carrière d’un réalisateur français de plus en plus possédé par son art. Si le film est sorti directement en vidéo chez nous, l’éditeur Bac Films a néanmoins fait les choses avec application, proposant notamment une très belle édition collector limitée, avec deux DVD et un Blu-Ray. Le premier DVD propose le film et un certain nombre de bonus : un making of certes intéressant, qui nous raconte les coulisses d’un tournage pas comme les autres mais qui est par contre d’une indigence visuelle assez ahurissante (les zooms sur les personnes interviewées et incrustées à la tronçonneuse sur des photos évoquent les bidouillages des émissions de variétés françaises des années 70 !), une scène coupée plutôt anecdotique et un bêtisier lambda dissimulé derrière un titre un peu trompeur (« les dérapages du tournage »). En fait, c’est sur les deux autres disques que les meilleurs suppléments figurent. Le second DVD nous immerge ainsi dans la carrière de Xavier Gens, en retraçant son parcours lors d’une interview assez complète où l’enthousiasme communicatif du cinéaste fait mouche, puis en proposant ses trois courts-métrages très prometteurs. Enfin, last but not least, le Blu-Ray comporte un deuxième entretien avec le réalisateur, qui revient en détails sur la production parfois mouvementée de son film ; un module didactique mais passionnant sur les effets spéciaux dans lequel le chef des effets visuels décortique la confection du plan d’ouverture apocalyptique ; un entretien très sympathique avec Jean-Pierre Taïeb, le fidèle compositeur de Gens, qui semble avoir très bien cerné l’univers et le talent de son réalisateur ; une fin alternative intéressante car révélatrice de ce que Gens n’a pas voulu faire sur ce film ; et enfin, un module de 30 minutes littéralement captivant (bien que proposé en noir et blanc) sur le financement chaotique du film, sauvé in extremis par un deus ex machina bien réel comme on en voit peu dans l’industrie du cinéma. Bref, une édition bien complète qui vous permettra de tout savoir sur THE DIVIDE. Et en attendant, histoire de mettre l’eau à la bouche de ceux qui ne l’ont pas encore vu, on est allé soumettre son réalisateur à la question.

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Comment as-tu mis la main sur le projet THE DIVIDE ?

Par l’intermédiaire de mes producteurs, Darryn Welch et Ross M. Dinerstein. Ils avaient vraiment adoré FRONTIÈRE(S) et ils m’ont fait parvenir un script qui s’appelait SHELTER à l’époque. Là, je leur ai dit que ce n’était pas inintéressant mais qu’il fallait le réécrire : c’était un slasher et moi j’avais vraiment envie d’en faire un drame post-apocalyptique, avec des thématiques plus profondes. Ils m’ont donné leur accord pour la réécriture, après quoi le film est donc rentré en production. Il y a eu à peu près six mois de travail sur le financement du film, on a failli tourner en Hongrie, en Bulgarie, en Roumanie, en Serbie… Mais au bout du compte, les pays de l’Est, ce n’était pas très intéressant car il fallait emmener les acteurs là-bas et tout ce qui était transport en avion coûtait très, très cher. Finalement, on a décidé de tourner le film à Londres. On a réuni une équipe technique et c’est là que j’ai rencontré mon chef déco, Tony Noble, dont j’avais beaucoup aimé le travail sur MOON. Mais notre co-producteur anglais nous a brutalement laissés tomber, du jour au lendemain. Du coup, il a fallu délocaliser le tournage et on s’est retrouvé au Canada, à Winnipeg, qui était le meilleur rapport qualité/prix. Le seul problème, c’est qu’il faisait – 40 degrés tous les jours !

Apparemment, tu t’es bien entendu avec Michael Biehn. Vous allez refaire un film ensemble ?

Oui, c’est vraiment un mec super. Mais il faut savoir l’aborder. Il vit un peu dans son monde, mais surtout il vit au jour le jour, c’est un loup solitaire. Il n’est pas dans un groupe en particulier, il est en survie. Il fait des films en pensant que c’est un job, comme s’il bossait à la Poste. Pour les rôles, il choisit quand il peut mais il y va dès que possible.

Il n’est pas un peu amer d’avoir tourné 3 fois avec James Cameron puis d’avoir été recalé sur AVATAR ? Aujourd’hui, sa carrière est quand même essentiellement composée de direct-to-video…

Non, pas forcément. En fait, au moment d’AVATAR, il a bien failli le faire mais c’est aussi lui qui a dit qu’il trouvait son personnage trop unilatéral. J’ai discuté un peu du sujet avec lui, et il m’a dit qu’il trouvait que Cameron avait créé un personnage trop caricatural. Il lui a proposé de le réécrire entièrement pour lui donner plus de profondeur mais Cameron n’a pas voulu.

Sur THE DIVIDE, comment s’est passé le travail avec les comédiens ? Vous avez fait des répétitions ?

Oui, il y a eu beaucoup de travail d’improvisation par rapport au script. J’avais aussi fait ça sur FRONTIÈRE(S). Là, c’est un huis clos, donc ça sous-entend que pratiquement tous les acteurs ont des prestations assez intenses à livrer. Ce qu’on faisait à l’époque, c’est qu’on se réunissait dans mon bureau, et je leur faisais improviser des petites scènes qui n’étaient pas dans le scénario. Si je trouvais ça intéressant, on les rajoutait au script et on les intégrait au moment du tournage. C’est génial parce que cela implique davantage les acteurs, et un acteur connait 200 fois mieux son personnage que le réalisateur. Cela rend certaines situations beaucoup plus fortes. Tous les acteurs de THE DIVIDE étaient tellement investis dans le film qu’ils me proposaient tous les jours des choses nouvelles, et comme on tournait dans la continuité, au niveau créatif, c’était très appréciable. On a commencé avec un script qui faisait 90 pages et, avec tous les apports des acteurs, à la fin du tournage, on avait un script de 117 pages. 27 pages de propositions, c’est énorme !

Le sous-texte du film sur l’Amérique post-11 septembre, ça venait de toi ou des comédiens ?

J’en ai pas mal parlé avec mon co-scénariste Eron Sheean, mais c’est davantage la volonté de Michael Biehn, qui a tenu à situer son personnage dans ce contexte. Lorsqu’il arrivait sur le plateau, il proposait des idées de décors et je trouvais ça génial. Le fait qu’un acteur laisse son personnage déteindre sur le décor, ça aide beaucoup à créer un univers organique. J’aime beaucoup ça. Autre exemple : c’est Michael Eklund qui m’a suggéré de mettre une robe à son personnage. Il est venu me voir fringué comme ça un matin, pour me demander ce que j’en pensais. J’ai trouvé que ça lui donnait un look de dingue, et même si ça n’était pas prévu, je l’ai rajouté au film. Même chose quand il se fait raser la tête : au départ ce devait être une ellipse, et puis au final, je me suis dis « de toute manière, comme on lui rase la tête, autant le montrer ». On a vraiment eu cette liberté d’amener des séquences qui n’étaient pas écrites, de proposer des choses qui font qu’à la fin du tournage, j’ai eu l’impression qu’on avait raconté l’histoire d’un vrai groupe. Du coup, on a expérimenté pas mal de trucs, certains marchent moins bien que d’autres, mais au moins on a le mérite d’être allés au bout de certaines choses.

Finalement, c’est le film où tu as eu le plus de liberté artistique, non ?

Complètement. J’ai eu clairement plus de libertés que sur FRONTIÈRE(S). Même moi, je n’en revenais pas. Je revendique le film à 250 %. Le plus dingue, c’est que lorsque Anchor Bay, le distributeur américain, a acheté le film, ils m’ont demandé ce que j’avais coupé pour que le film dure seulement 1h45. Ils ont senti qu’il y avait plus à la base. Alors, je leur ai montré toutes les scènes coupées, et ils ont demandé à voir mon premier montage. C’est le big boss de la boîte, Kevin Kasha, qui a voulu voir la version longue et qui a décidé que ce serait celle qui sortirait sur les écrans. Or, cette version était hyper trash. C’était mon montage d’origine, mais que mon producteur m’avait fait couper pour rentrer dans quelque chose de plus rationnel. Et c’est donc la version disponible aujourd’hui en France. Cette liberté, je l’ai eue aussi parce que c’était un film fait par des gens qui avaient envie d’être là. Il y avait des gens venus de partout. C’est une co-production américano-germano-canadienne, sur laquelle ont bossé des Français, des Espagnols, des Argentins, des Américains et des Canadiens. Je dis souvent que c’est un film-monde, dans le sens où c’est un film sans nationalité précise. On a aussi cette histoire formidable avec mon stagiaire régie. Une fois le tournage installé à Winnipeg, on a eu un nouveau souci de financement avec les assureurs qui se sont retirés parce qu’ils pensaient qu’on arriverait pas à tourner le film en 31 jours. Et le film s’est à nouveau arrêté, mais cette fois-ci pour de bon. Tout a été stoppé pendant quasiment un mois et demi. C’était la catastrophe. Je suis même rentré en France à un moment. Le casting initial s’est évidemment effondré. On avait Rosanna Arquette, Robert Patrick, Melissa George et Seann William Scott, et ils sont tous partis car ils avaient d’autres obligations. Ils ne pouvaient se caler sur nos nouvelles dates de tournage. Seule Rosana Arquette a accepté de revenir plus tard. Bref, on était tous KO debout, on allait enterrer le projet définitivement, la mort dans l’âme, quand un miracle est arrivé. Un jeune stagiaire nous a alors proposé de rencontrer ses parents, qui étaient assez riches et qui ont accepté d’injecter 2,6 millions de dollars dans le film. C’était inespéré. Et vu que ces personnes nous faisaient confiance, on a pu faire exactement ce qu’on voulait. Ils ont été d’une discrétion phénoménale et ont permis au film d’être fait avec une liberté totale. Du coup, le projet a redémarré de plus belle et les nouveaux acteurs sont arrivés assez vite. Milo Ventimiglia pour remplacer Seann William Scott, Michael Biehn pour reprendre le rôle de Robert Patrick, Lauren German pour incarner le personnage de Melissa George et ainsi de suite.

Le film a coûté 4 millions de dollars en tout. Comment as-tu géré tes impératifs de mise en scène par rapport à ce budget plutôt modeste ?

En fait, on prépare bien le film très en amont, avec un plan de travail et un pré-découpage qui prend en compte un certain dépouillement. Il faut que ça rentre dans les cases, donc dans le film ça ne se sent pas. Même si certains jours j’aurais voulu avoir un peu plus de matos, en fait je n’en avais pas besoin. Il faut aller à l’essentiel. Et puis le film a beaucoup évolué en cours de tournage. (ATTENTION : SPOILERS) Par exemple, l’arrêt d’un mois et demi a changé pas mal de choses. Le film était censé bien se terminer, avec l’héroïne sauvée par les hommes en blanc. Et après la reprise du tournage, j’ai trouvé que c’était dommage de maintenir cet happy end car le film est assez nihiliste et il fallait aller au bout de cette thématique.

Justement, tu parles des hommes en blanc : pourquoi les avoir si peu montrés finalement et pourquoi n’avoir pas développé davantage leur story line ?

En fait, je tenais à ce que le film reste calé sur le point de vue des survivants enfermés dans le sous-sol. Je tenais à ce que le spectateur perçoive l’histoire à travers leur point de vue et leur ressenti. Or, aujourd’hui, si une bombe nucléaire explose à deux pâtés de maison et que nous courons nous réfugier dans le sous-sol du café où nous sommes, nous n’aurons plus aucun moyen de communiquer avec l’extérieur. Et si un jour, des types armés débarquent dans notre abri, on ne saura pas d’où ils viennent, qui ils sont et ce qu’ils veulent. Donc, là, c’est pareil. Je voulais que certaines questions restent sans réponses car les personnages principaux n’ont pas forcément conscience de ce qui se passe. Après, dans le film, il y a des éléments de réponses quant à ces hommes en blanc, mais je ne voulais pas l’expliquer clairement. Je n’allais pas tout souligner et tout expliquer, je n’avais pas envie de faire un film de lourdaud. J’ai préféré faire confiance à l’intelligence du spectateur là-dessus (Fin des SPOILERS).

Que t’a apporté ce film au bout du compte ?

De par les thèmes qu’il aborde, de par les problèmes auxquels j’ai été confronté durant sa confection et de par l’évolution du projet, c’est un film qui m’a libéré de pas mal de choses. J’ai découvert des choses sur moi-même et sur la manière dont je voulais travailler. J’ai l’impression d’avoir trouvé la direction que j’ai désormais envie d’emprunter. J’ai le sentiment qu’il y a quelque chose qui s’est dénoué sur le dernier acte du film, j’étais plus en confiance, j’avais moins besoin de références pour nourrir ma mise en scène.

Et le futur alors ?

J’ai plusieurs projets sur le feu. Il y a COLD SKIN, un film d’aventures fantastique tiré du roman LA PEAU FROIDE de l’auteur catalan Albert Sanchez Pinol et chapeauté par la productrice de L’ORPHELINAT. C’est aussi un film de monstres, avec des créatures aquatiques, donc j’ai commencé à préparer leur design avec DDT, l’atelier de l’Espagnol David Marti (Oscar des meilleurs maquillages pour LE LABYRINTHE DE PAN en 2007 – ndr). Mais pour l’heure, on attend le financement du développement donc ce n’est toujours pas lancé. J’ai aussi un petit film d’horreur moins avancé, THE FARM, sur lequel je devrais normalement retrouver Michael Biehn. Et puis, j’ai un plus gros projet chez Gaumont : LES AUTHENTIQUES, l’histoire vraie d’un duo de délinquants français, Philippe Jamin et Nordine Tifra, qui ont volé des tableaux de maîtres dans les années 80 pour les revendre à des yakuzas et qui se sont évidemment retrouvés confrontés à ces mafieux japonais sans pitié. J’ai co-écrit le scénario avec Abdel Raouf Dafri et Gilles Cahoreau, qui avait écrit le téléfilm MON PÈRE, FRANCIS LE BELGE pour Canal Plus. C’est un film plutôt rock’n roll, avec pas mal d’humour, tourné entre le Japon et la France. Normalement, on devrait avoir quelques acteurs français très connus, ainsi qu’un grand acteur japonais. Mais je ne peux pas en dire plus pour l’instant. (rires)

(Remerciements à Stéphanie Personne)

2 Commentaires

  1. J’aime beaucoup Xavier Gens, d’ailleurs nous avons quelques amis communs. ça m’embête aussi qu’il n’arrive pas à réaliser son chef d’oeuvre. Sûr qu’il le fera un jour, du moins je l’espère.
    Le truc, c’est que je pense qu’il a trop de liberté artistique, et qu’il lui faudrait un producteur capable de comprendre ses idées, mais aussi de le brider quand il va trop loin dans la surenchère (ce qui est clairement le problème de The Divide, entre autres).
    En lui souhaitant que des bonnes choses, tout de même. Et merci pour cette interview passionnante.

  2. hektor

    Xavier Gens + Raouf Dafri, ça fait rêver…

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