C’ÉTAIT DEMAIN

Seconde et dernière partie de notre entretien avec Bryan Singer. Rappelons que cette interview a été enregistrée tard dans la nuit le 10 avril, alors que le film n’était pas encore terminé.

Parlons de Quicksilver et du fait qu’il soit aussi dans le prochain AVENGERS. Est-ce que ce fut un souci pour vous ?

Ce fut une complète coïncidence. Dans les comics, Quicksilver est un personnage qui a certes rejoint le groupe des Avengers, mais qui provient initialement des X-Men puisqu’il est le fils de Magneto. Quand j’ai décidé de l’utiliser dans mon film, je n’avais aucune idée qu’ils allaient l’employer pour le prochain AVENGERS. Comme c’est un personnage nouveau dans la franchise cinéma X-Men, il fallait contractuellement que nous prévenions Marvel que nous allions l’employer. Par contre, j’attendais de caster le personnage pour annoncer publiquement sa présence dans le film. Mais entre le moment où nous avons prévenu Marvel et le moment où j’ai embauché Evan Peters pour l’interpréter, Joss (Whedon – NDR) m’a grillé et a annoncé que le personnage allait faire partie de la suite d’AVENGERS : AGE OF ULTRON ! Il était trop tard pour revenir sur notre décision, mais au final, je ne pense pas que ce soit si dérangeant. Notre approche du personnage est très différente, ne serait-ce que parce que nos histoires sont séparées de plusieurs dizaines d’années. Je sais que son look n’a pas fait l’unanimité, mais je pense que lorsque le public va le découvrir dans notre film, il va l’adorer. Je me suis vraiment amusé avec ses pouvoirs.

Jennifer Lawrence, Mystique version seventiesAvez-vous choisi les années 1970 parce que ce fut une période de l’histoire de l’Amérique très troublée ?

Tout à fait. Déjà, dans la chronologie de la saga, c’était tout simplement parfait : nous étions dix ans après X-MEN : LE COMMENCEMENT, et à la fin de la guerre du Vietnam. Ainsi, dans X-MEN : DAYS OF FUTURE PAST, une guerre se termine, une autre commence. J’aime l’idée de construire mon film sur toute cette ambiance putride de l’après-guerre. J’ai grandi alors que mon pays était enlisé dans le conflit vietnamien, ça a eu un effet très profond sur moi. Je me souviens très bien avoir vu sur le poste de télévision familial les infos, avec des villages entiers qui brûlaient. En tant qu’enfant, je ne comprenais pas comment cela pouvait se produire et, surtout, j’avais l’impression que cette guerre ne connaitrait jamais de fin. C’est assez traumatisant pour un gamin.

J’ai l’impression que vous avez tracé une distinction esthétique très claire entre la section du passé et celle du futur.

C’est vrai. Le futur est très sombre, très déprimant. Et les personnages sont tous des soldats, mais des soldats éreintés. Plus aucun n’est en civil, ils portent tous des armures, y compris Charles Xavier. Lorsque nous les retrouvons dans le futur, ils sont au dernier acte d’une guerre atroce qu’ils sont en train de perdre. Le passé, par contre, est lumineux, coloré, c’est un hommage aux seventies. Les comédiens ont l’air super cools, Wolverine notamment est exactement à sa place à cette époque avec ses rouflaquettes et sa coupe. James McAvoy a un look NÉ UN QUATRE JUILLET, il est à une période très sombre de son existence. Et je dois absolument préciser un truc : Peter Dinklage ne porte pas de perruque !

Bryan Singer et Peter Dinklage : sous le bonnet, une tignasse affolante !Ah bon ?!

Je vous jure ! Je n’ai jamais vu des cheveux aussi denses. C’est absolument incroyable (rires).

Les X-MEN sont des films choraux. À quel stade de la conception du film est-il le plus ardu de gérer un film avec autant de personnages ?

Au montage ! Au scénario, il est relativement aisé de construire des espaces où chaque personnage peut s’exprimer et de s’assurer que leur arc narratif est correct. Le souci, c’est qu’au moment du montage, il faut suivre le rythme du film qui a évolué entre-temps. À ce stade de la conception d’un film, vous n’êtes déjà plus totalement maître de l’œuvre. Et c’est ainsi que j’ai du couper une scène entière avec Anna Paquin. La séquence, qui sera visible dans le DVD, est devenue de moins en moins nécessaire, et je pouvais le sentir dès le tournage, même si je ne l’ai totalement réalisé qu’au montage (le personnage a depuis réintégré le montage – NDR). J’avais rencontré une problématique similaire avec le personnage que jouait Suzy Amis dans USUAL SUSPECTS.

Puisque nous parlons de montage, j’ai toujouJohn Ottman, monteur et compositeur attitré de Bryan Singerrs été intrigué par votre mode opératoire avec John Ottman, votre monteur qui signe également la musique. Est-ce que la conception de ces deux éléments peut se faire en parallèle ?

Non, c’est très séparé. John est purement un monteur au début, avec néanmoins une excellente musique provisoire. Il peut arriver que l’on parle déjà de la musique qu’il composera ensuite, mais c’est assez rare. Ensuite, un second monteur prend le relais, et John se met à composer le score du film. Il peut éventuellement revenir au montage si je décide de faire de très importants changements, mais en règle générale les deux aspects de son travail ne se juxtaposent pas.

Est-ce que le département relation public de la Fox ne panique pas lorsqu’il vous voit partager autant de choses avec vos fans directement sur les réseaux sociaux, et en particulier sur Twitter où vous êtes très actifs ?

Oui, au début ils étaient fous de colère contre moi ! Mais finalement, ils se sont rendus compte que mon délire du partage obéit à un plan assez logique. La communication sur les films a évolué, et j’essaie de suivre le mouvement. Si vous accordez des photos et des entretiens exclusifs à un gros magazine, c’est un bon moyen de faire parler de votre film, mais ça ne fera jamais tâche d’huile comme peuvent le faire les réseaux sociaux. Mais surtout, diffuser soi-même les images ou les informations qui sont distillées au public, vous permet de mieux contrôler ce qui se dit de vous. Par exemple, j’aurais adoré avoir Twitter sur VALKYRIE. Pour des raisons politiques totalement stupides, ce film avait été la cible de tout un tas de rumeurs, notamment sur son scénario. Quand nous avons quitté l’Allemagne pour aller filmer dans le désert, les médias nous étaient tombés dessus à bras raccourcis en disant que nous allions dans ce pays pour filmer des scènes qui comblaient des trous du scénario. Mais la vérité, c’est que ces séquences étaient dans le scénario dès le début, et il aurait été bon d’avoir Twitter pour dire aux gens : « Nous sommes partis d’Allemagne, tout simplement parcBryan Singer sur le point de répondre aux questions de ses fans via Twittere que l’on y trouve peu de désert ! » Avec internet, les médias s’affolent, la moindre rumeur se retrouve partout. Il fut un temps où les gens allaient voir un film sans être encombré de toutes ces infos parasites. Le cinéma avait quelque chose de plus magique j’ai l’impression. Aujourd’hui, vous allez voir des tonnes de photos volées des moindres grosses productions des mois avant qu’elles ne sortent. Ça retire de la magie au médium je trouve. Surtout que la plupart des médias dédiés au cinéma adorent ce genre de fuites, beaucoup de ces magazines ressemblent à des tabloïdes. Je trouve qu’il n’y a presque plus de vrai bon magazine de cinéma aujourd’hui, et moi qui ai grandi dans les années 1970, ça me désole. Au moins Twitter me permet en partie d’échapper à tout ça. C’est ce que dit tout le temps Steven Spielberg : « Il y a trop de bavardage, les paroles qui devraient compter, s’évanouissent dans ce capharnaüm. »

Où en êtes-vous d’X-MEN : APOCALYPSE ?

Le film se tournera probablement à l’été 2015. Je ne suis pour l’instant que producteur, je suis encore en négociation avec Fox pour la réalisation, on verra bien comment ça tourne. Ça se déroulera durant les années 1980, et nous y parlerons d’anciens mutants, de l’aube de ces changements. Qu’est-ce que signifiait être un mutant il y a 4 000 ans ? Un mutant était-il considéré comme un démon ou comme un dieu ? Sans le recours de la science, la notion de mutation est directement reliée au divin, et donc à la domination du monde. Et c’est là que surviendra l’apocalypse.

Entretien conduit initialement pour le magazine 3 Couleurs et utilisé en propos intégrés pour l’article consultable gratuitement pages 29, 30 et 31

Un grand merci à Juliette Reitzer et Étienne Rouillon

Merci également à Alexis Rubinowicz

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