CAVALIER SEUL

L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE est en salles et la légende et l’imaginaire peuvent désormais prendre le pas sur la réalité. Mais sans entacher la performance de l’excellent Jonathan Pryce, il fut un temps où le personnage de Don Quichotte devait être interprété par le regretté Jean Rochefort, et nul ne doute qu’il aurait pu livrer une nouvelle interprétation flamboyante dont il avait le secret. Il était donc temps de lui rendre hommage, et qui d’autre que Terry Gilliam pour le faire ?

D’une certaine manière, Terry Gilliam a gagné son pari. Coûte que coûte, il a réussi à terminer et sortir L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE, même après des décennies de développement pour le moins tortueux (un euphémisme !). Et quoi qu’on pense du film, les cinéphiles du monde entier peuvent aujourd’hui se réjouir du fait qu’un cinéaste iconoclaste comme Gilliam soit parvenu à ses fins, faisant face à l’adversité avec une ténacité rarement égalée dans l’histoire du cinéma. Mais dans un monde parfait, L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE aurait dû sortir au début des années 2000, avec l’immense Jean Rochefort dans le rôle du personnage imaginé par Miguel de Cervantès. Disparu le 9 octobre dernier, le comédien de TANDEM, UN ÉLÉPHANT ÇA TROMPE ÉNORMÉMENT ou encore CALMOS est au générique de cette version finale de L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE et pour cause, puisque le film lui est bien évidemment dédié. Plusieurs années après les faits, Terry Gilliam revient avec nous sur leur difficile expérience commune.

Comment avez-vous découvert Jean Rochefort et pourquoi étiez-vous persuadé qu’il était parfait pour le rôle de Don Quichotte ?

J’avais vu plusieurs films avec Jean Rochefort avant de le choisir pour le rôle de Don Quichotte. Cela fait partie du processus lorsqu’on fait un casting, c’est beaucoup de recherche et de travail. Dans le cas de L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE, la version que j’ai essayé de faire en 2000, nous avions voyagé dans le monde entier pour trouver les acteurs adéquats. Le film avec Jean qui m’a le plus marqué était CIBLE ÉMOUVANTE, dans lequel je l’avais trouvé formidable. Pour moi, il était capable de composer un visage étonnamment triste, et en même temps, son timing comique était absolument parfait : il bouge au bon moment et de la bonne manière. Ce sont deux énormes qualités à mes yeux, et c’était parfait pour le rôle, car il s’agit d’un emploi tragi-comique. Mon idéal de casting est de choisir le bon acteur pour chaque rôle, ce qui me permet ensuite de ne pas beaucoup travailler ! Si vous choisissez quelqu’un qui comprend parfaitement le personnage qu’il doit incarner, vous n’avez pas besoin de le diriger, c’est une collaboration qui se fait naturellement. Je ne dis pas vraiment aux acteurs ce qu’ils doivent faire ou comment ils doivent se placer. Pour moi, le travail consiste à sélectionner la bonne personne, celle qui sera capable de comprendre à la fois le projet du film et la particularité du personnage qu’il doit incarner. On se rencontre, on discute, c’est surtout une question d’échange et de dialogue. Et de ce point de vue, Jean avait tout saisi. En fait, j’étais vraiment persuadé d’avoir trouvé mon Don Quichotte, et il m’a vraiment donné raison tout le temps où nous avons pu travailler ensemble. C’est un cavalier émérite, qui aime passionnément les chevaux, ce qui était particulièrement important pour le rôle. C’est également quelqu’un de passionné, qui s’est beaucoup donné, et qui était doté d’un sens de l’humour exceptionnel. Il n’avait pas une ou plusieurs qualités requises pour le rôle, il les avait toutes !

Le physique longiligne de Jean Rochefort le rapprochait énormément de certains de vos personnages fétiches. C’est d’autant plus évident quand on le voit en costume dans les images de tournage du documentaire LOST IN LA MANCHA. Est-ce que vous diriez que ces rapprochements sont totalement conscients de votre part ?

Je pense, oui. Ma version de Don Quichotte, tel que Jean l’a incarnée sur le plateau pendant quelques jours, rappelle le Baron de Münchausen par exemple. Tout cela est inspiré de Gustave Doré et de ses dessins, que j’avais toujours dans un coin de ma tête quand je travaillais sur LES AVENTURES DU BARON DE MÜNCHAUSEN. J’avais la même référence sur Don Quichotte, ce qui explique probablement les similitudes physiques entre les deux personnages, mais pas seulement entre eux. Par exemple, le personnage du Docteur Parnassus dans L’IMAGINARIUM DU DOCTEUR PARNASSUS possède également les mêmes particularités. Je pense que ces personnages sont comme une extension de moi-même. Comme eux, je vis dans un monde constitué de rêves et de fantasmes, et j’essaie de convaincre les autres que cette réalité est bien meilleure et bien plus intéressante que celle qu’on voit à la télé. Ces personnages veulent réinventer le monde, en faire quelque chose de plus intéressant. Quelque chose de fabuleux, et qui mérite d’être raconté dans une histoire.

Jean Rochefort avait rarement tourné dans des productions étrangères. Est-ce que la barrière de la langue a été un problème ?

Lors de notre première rencontre avec Jean, je me suis rendu compte qu’il ne parlait pas très bien l’anglais, et pour être honnête, c’était le seul problème que je pouvais avoir avec lui. Il était clair qu’il fallait qu’il prenne des cours, et c’est exactement ce qu’il a commencé à faire à partir du moment où nous lui avons confié le rôle. Il a passé plusieurs mois à apprendre la langue en préparation du film, avec l’aide d’un coach. Au moment des répétitions, il parlait alors un anglais fantastique, quasiment sans accent. Mais le problème, c’est qu’au moment du tournage, il subissait de telles souffrances pour tenir sur son cheval, qu’il lui était impossible de se concentrer en plus sur l’anglais. Du coup, il avait beaucoup de difficultés à dire son texte sans accent.

Quels souvenirs gardez-vous de Jean Rochefort sur le tournage avorté de L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE, en 2000 ?

Nous avons vécu un enfer en Espagne, et Jean tout particulièrement. Durant les répétitions, c’était vraiment une joie de travailler avec lui, parce qu’il voulait toujours donner le meilleur. C’est un homme qui aimait être en contrôle sur tout, et il l’a été à un moment donné. Sur ce film, il partageait la vedette avec Johnny Depp, et ils discutaient beaucoup tous les deux en préparation du tournage. Nous avons tourné très peu de jours, mais je pense qu’ils essayaient de s’impressionner mutuellement. Du coup, c’est peut-être difficile à évaluer, mais je pense que leur alchimie était bonne. Quoi qu’il en soit, Jean est parti quelques temps avant le tournage pour être près de sa famille. Quand il est revenu, il avait l’air beaucoup plus âgé. Ses problèmes de santé se sont accentués, et je pense qu’il pouvait être nerveux à l’idée de devoir porter un film entier, tout en jouant son texte en anglais. Il avait beaucoup travaillé pour ça. Mais quand nous avons eu tous les problèmes sur le plateau, qui sont très bien documentés dans le documentaire LOST IN LA MANCHA, Jean ne lâchait quand même pas la rampe. C’était incroyable, car il était vraiment déterminé. Malgré les douleurs abominables, il refusait qu’on arrête le tournage, il nous disait qu’il fallait continuer. Travailler sur ce film a été un enfer pour tout le monde, et il n’y a pas de moment plus important que le tournage. C’est vraiment à ce moment-là que tout s’est effondré et c’était très dur, et pourtant Jean a fait tout son possible pour continuer. C’est tout à fait remarquable, d’autant qu’il souffrait vraiment le martyr.

Vous êtes vous recroisés après cette expérience difficile ?

Deux fois seulement. La première fois, c’était à Paris, quelques mois après seulement. Nous étions dans un hôtel, et il était avec Jean-Jacques Annaud. J’étais ravi de le retrouver en forme. Il avait l’air tellement jeune et en bonne santé ! Croyez-moi, dans les images que l’on voit dans LOST IN LA MANCHA, ce n’est pas Jean Rochefort. C’était un homme plus âgé, qui souffre le martyr. Jean n’était pas comme ça, il est plein de vie et très drôle. Par la suite, nous nous sommes revus à Londres, et nous avons pu parler plus longuement de ce qui s’était passé sur ce film. Je crois que nous avons tous les deux vécu le tournage comme une tragédie. L’expérience a été vraiment intense et terrible à bien des égards, mais très importante pour chacun d’entre nous. Pendant toutes ces années, j’ai gardé en tête l’idée de faire le film, même si plusieurs personnes me conseillaient d’arrêter. J’ai d’ailleurs failli pouvoir le tourner en 2010, mais nous avons une fois de plus dû tout arrêter. Mais même à l’époque, cela aurait été très difficile de retravailler avec Jean après ce que nous avions vécu ensemble sur ce tournage. D’abord, pour autant que je sache, il n’était plus très à l’aise à cheval. C’était un passionné d’équitation, et il a dû renoncer à monter suite à ses problèmes de santé, ce qui a dû être particulièrement difficile à vivre pour lui. Et pour faire le film avec lui, il aurait fallu retravailler l’histoire pour exclure le cheval, ce qui n’était pas possible. Je ne pouvais malheureusement pas faire le film avec Jean, mais son influence m’a permis de rester tenace toutes ces années, car j’ai essayé d’être aussi persistant et déterminé que lui à l’époque où nous avions voulu faire le film ensemble. Une chose est certaine : nous avions survécu à cette expérience commune, et c’est ce qui est le plus important à mes yeux.

L’HOMME QUI TUA DON QUICHOTTE de Terry Gilliam est en salles depuis le 19 mai 2018.

8 Commentaires

  1. Romàn

    Bonjour,

    Merci pour cette interview. C’est touchant de voir à quel point Terry Gilliam a été marqué par Jean Rochefort. Et il est évidemment que le voir incarner le vieux Javier, alias Don Quichotte, aurait été jouissif.

    Concernant leur relation, j’avais lu quelque part que Rochefort gardait un très mauvais souvenir de Gilliam, notamment à cause de la maltraitance qu’il avait fait subir au cheval avant et pendant les quelques jours du tournage avorté.

    Est-ce que vous avez des infos à ce sujet ?

  2. Jean-Marc

    Voici un petit extrait d’une interview où Jean Rocherfort parle de son expérience:

    https://www.dailymotion.com/video/x2gsnsm

    Je cite « Je n’ai jamais eu beaucoup de sympathie pour Terry Gilliam, on comprend quand on voit sa tête » …sympa!

    Gilliam a d’ailleurs récemment nié que le cheval était mort le lendemain…

    • jérôme

      Vers la 33ème minute ici, on peut écouter un extrait d’interview de Rochefort datant de 2003, qui révèle une relation beaucoup plus complice entre les deux hommes : https://www.franceculture.fr/emissions/plan-large/en-direct-de-la-71eme-edition-du-festival-de-cannes
      J’ai du mal à le croire insincère dans cet entretien, je ne comprends pas pourquoi il a eu des mots si durs envers Gilliam à la fin de sa vie (par ailleurs le réalisateur a toujours exprimé son profond respect pour l’acteur).

      • jérôme

        Par ailleurs, une question à la rédac si quelqu’un passe dans le coin : est-ce que cette interview a été réalisée à l’occasion de la sortie du film ou bien il y a quelques années ? (je pose la question puisque Gilliam ne fait pas référence au film final)

        • Stéphane MOÏSSAKIS

          Cette interview a été réalisée il y a quelques temps déjà. Et effectivement, le film tel qu’on le connaît aujourd’hui n’était pas encore rentré en production.

          Ceci étant dit, l’angle de l’entretien était vraiment de parler de la relation avec Jean Rochefort. En d’autres termes, il ne manque aucun propos supplémentaires puisqu’à l’époque, le film n’existait pas encore.

          • jérôme

            Merci pour ces précisions !

  3. Pierre

    Pour autant que je sache, l’inimitié manifestée par Rochefort envers Gilliam était liée au décès du cheval censé « interpréter » sa monture sur le tournage avorté du film. Le cheval avait semble-t-il décédé suite à sa sous-alimentation (afin de paraître le plus maigre possible), d’où un fort ressentiment de Rochefort. Espérons qu’ils eurent l’occasion de faire la paix par la suite…

    • jérôme

      Ces accusations ont toujours été niées par Gilliam. Par ailleurs la chronologie est inversée : Gilliam et Rochefort semblaient plutôt proches après le tournage, les déclarations de l’acteur chargeant Gilliam ne sont apparues qu’après 2010…

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