BRAD BIRD : LA BOîTE À IDÉES

LES INDESTRUCTIBLES 2 étant dans les salles depuis mercredi, il nous a semblé opportun de discuter du film et de bien d’autres choses avec son réalisateur, le génial Brad Bird. Conversation avec un hyperactif passionné qui répond aux questions qu’on lui pose avec la même énergie cartoonesque qu’il utilise pour faire ses films.

LES INDESTRUCTIBLES 2 est un film qui revient de loin. Son réalisateur Brad Bird, n’étant pas lié à Pixar comme d’autres réalisateurs du studio et tentant de s’écarter du cinéma d’animation depuis quelques années, ne comptait même pas rempiler sur cette suite. Mais une fois sa décision prise, la production du film s’est avérée plus compliquée que prévue, subissant notamment un changement de date de sortie qui a contraint l’équipe à passer en vitesse accélérée puis le départ forcé de John Lasseter de chez Pixar (suite à des accusations de comportements inadéquats avec ses employées féminines). Pour autant, Brad Bird et ses collaborateurs ont su préserver l’intégrité de leur film, qui, si il présente un personnage de méchant dont on soupçonne qu’il n’a peut-être pas pu déployer toute la gamme de sa charge subversive, n’en reste pas moins une véritable tornade créative qui laisse sur le carreau tous les représentants actuels du film de super-héros tout en projetant les personnages du premier film dans un univers encore plus riche et plus complexe. Car après avoir confronté la super-famille des Parr au rejet de la société et aux névroses des gens qui s’identifient à eux – à travers notamment le personnage du méchant Syndrome, Brad Bird les oppose cette fois-ci à une force antagoniste beaucoup plus complexe et en prise directe avec le monde des années 2010, celle du monde de l’argent qui se pique de pouvoir récupérer à son compte la fascination qu’exercent les super-héros. En surfant ainsi à la fois sur la nostalgie (les anciens costumes des Parr sont ressortis du placard) et le féminisme (Helen devient l’héroïne principale car les sondages indiquent que l’image des femmes est plus positive), deux sentiments largement exploités par les studios hollywoodiens actuels pour nous vendre leurs bidons de lessive, Bird permet à ses personnages de retrouver leur propre vérité en déjouant ces étiquettes qu’on essaie de leur coller pour mieux les transformer en produits. Le tout servi dans un écrin de spectacle étourdissant et impeccablement rythmé, qui enquille les morceaux de bravoure visuels et les scènes d’action anthologiques. Bref, il nous tardait de pouvoir discuter de tout ça avec la pile électrique Brad Bird, accompagné pour l’occasion de ses producteurs John Walker (ami et collaborateur de longue date du cinéaste) et Nicole Paradis Grindle, qui ont réussi à intervenir de temps à autre dans cet entretien comme vous allez pouvoir le voir, lorsque leur bouillonnant réalisateur leur en laissait l’occasion.

La bande-annonce des INDESTRUCTIBLES 2

Quels sont les personnages exemplaires qui ont compté dans votre vie ?

Brad Bird : Mes parents tout d’abord, et ma mère en particulier. Elle m’a énormément supporté lorsque j’ai décidé de me lancer dans l’animation. Tous les deux ont tout fait pour encourager ma passion, m’aidant à concrétiser mon premier film, à m’inscrire à un concours de films, etc.  Mes parents étaient vraiment mes héros, et mes sœurs les super-vilains ! (rires) J’ai eu aussi un entraîneur de football au collège qui a été important pour moi : il m’avait parfaitement cerné et c’est devenu une sorte de mentor pour moi, qui m’a offert les plus chouettes moments que j’ai pu avoir en sport. Puis, lorsque je suis devenu animateur, mes nouveaux héros furent les grands animateurs de chez Disney, en particulier Milt Kahl, Eric Larson, Frank Thomas et Ollie Johnston Jr. Lorsque je me suis mis à travailler avec eux alors que j’étais encore un adolescent, ce sont eux qui m’ont montré ce que c’était que d’être un professionnel. Ils m’ont appris qu’un vrai maître ne se sent jamais comme un maître, il se sent toujours comme un étudiant. Ça a été une leçon très importante pour moi quand j’ai débuté dans le métier. Je dois beaucoup à tous ces gens car ils ont fait de moi ce que je suis devenu. Je me rappelle que lorsque j’étais enfant, j’étais déjà fondu d’animation et je n’avais encore jamais vu BLANCHE-NEIGE ET LES SEPT NAINS, qui était une véritable légende de l’animation puisque c’était le premier long-métrage Disney. Le film était projeté dans le plus petit, le plus sale et le plus minable cinéma de Portland, le Tiger. Mais c’était la seule salle où il passait. Ma mère a donc traversé la ville avec moi, à pieds, sous la pluie, pour m’emmener voir le film dans ce petit cinéma pourri au fin fond d’un quartier tout aussi pourri. Quelle maman ferait ça pour son enfant ? La mienne l’a fait en tout cas.

Est-ce que l’idée de cette suite vous est venue tout de suite après le premier film ?

L’idée de départ, qui m’attirait beaucoup, m’est venue en discutant de la scène d’ouverture avec mon story supervisor Ted Mathot il y a environ 6 ans, alors qu’on travaillait sur MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME. Puis on a mis cette scène d’ouverture de côté et on a travaillé chacun sur d’autres choses. Et quand il a été question de lancer la production des INDESTRUCTIBLES 2, on a repris cette idée.

À de nombreuses reprises, on vous a entendu célébrer les projets originaux et critiquer tous ces remakes et ces suites…

Et je tourne MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME et LES INDESTRUCTIBLES 2 ! (il regarde le ciel en écartant les bras et se met à crier) Mais bon sang qu’est-ce que je suis en train de faire ?? (rires)

En fait je voulais juste savoir ce qui, selon vous, faisait l’originalité de cette suite et ce qui vous a convaincu de la tourner…

En vérité, j’aime les suites. Un certain nombre de mes films préférés sont des suites, comme GOLDFINGER, LE PARRAIN 2EME PARTIE, L’EMPIRE CONTRE-ATTAQUE, MAD MAX 2 ou LES DEUX TOURS. Faire une suite n’est donc pas une chose mauvaise en soi. Je parlais en fait de l’industrie actuelle en général, du fait que nos plus gros budgets et nos plus grands talents semblent aujourd’hui ne pouvoir se réunir qu’autour de vieilles idées, de choses que l’on a déjà vues auparavant. J’ai un problème avec le fait qu’il ne semble plus y avoir que ça sur le menu. Ceci étant dit, cette suite est pour moi différente car déjà, c’est moi qui ai créé cet univers. Pour moi, c’est comme revenir dans ma famille après une absence plus ou moins longue. Si j’avais fait un nouveau MISSION : IMPOSSIBLE, vous auriez pu me crucifier sans problème par contre. (rires) La raison principale pour laquelle j’ai fait MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME à l’époque, c’était à cause de la possibilité que j’avais de faire un film qui ne ressemble pas aux précédents. C’est une franchise célébrant les différences qu’il y a entre les metteurs en scène qui la composent, où chaque film a sa propre identité et son propre style. Le film de Brian de Palma est très différent de celui de John Woo, qui n’a lui-même rien à voir avec celui de J.J. Abrams… C’est une franchise avant tout axée sur ses réalisateurs. C’est même la seule à l’heure actuelle, à quelques exceptions près, comme LOGAN, qui est un formidable film de super-héros et qui porte totalement la patte de son metteur en scène James Mangold, ou encore les BATMAN de Christopher Nolan, qui n’appartiennent qu’à lui. Comme le prouvent ces œuvres, un film de super-héros peut parfaitement refléter l’expression personnelle de son réalisateur. Or, ces derniers temps, tous les films de super-héros ressemblent à des brioches industrielles sous vide, ce qui m’a fait perdre tout intérêt pour le genre.

Est-ce qu’entre le film original et sa suite, certains aspects du storytelling, comme tout ce qui relève de la sensibilité du public, ont changé ?

Les gens retiennent certaines choses et en oublient d’autres. Par exemple, avec Tom Cruise, nous sommes tous les deux très fans de Harold Lloyd et nous déplorons qu’il ait été quelque peu oublié. Tout le monde parle de Buster Keaton et de Charlie Chaplin, mais personne n’évoque Lloyd, alors qu’il était formidable. Mais bon, c’est comme ça. La perception que les gens ont du cinéma évolue, notamment leur connaissance du langage cinématographique. Dans les années 30, on pouvait avoir une scène avec un personnage qui disait « Je vais me rendre à cet endroit » (il imite une voix très forte, très sentencieuse et très lente), puis on le voyait marcher, se diriger vers une voiture, monter dedans, la démarrer, rouler pendant un moment, puis s’arrêter, descendre de la voiture et se retrouver enfin à l’endroit où il voulait aller. C’est impossible à faire aujourd’hui. Ou alors il faut qu’il se passe quelque chose d’important durant le trajet en voiture. Depuis cette époque, le langage a considérablement évolué, avec notamment le montage et l’utilisation de jumpcuts comme l’a fait la Nouvelle Vague. En un claquement de doigts, boum, le personnage se retrouve dans un autre endroit. Le public comprend les images beaucoup plus rapidement aujourd’hui et les cinéastes peuvent donc aller plus vite dans leur narration. Ceci étant dit, il y a une limite au-delà de laquelle vous ne pouvez pas aller. Je me rappelle avoir eu une grosse discussion avec Disney car ils avaient accéléré le défilement des images du premier INDESTRUCTIBLES lors de sa diffusion à la télé. Et ça me rendait malade parce qu’avec mon monteur, nous avions monté ce film pour une vitesse de défilement calée à 24 images par seconde. En la changeant, on perdait le spectateur et sa connexion avec ce qui se passait à l’écran. Le film devait simplement être diffusé à la vitesse où nous l’avions conçu, de manière à ce que le spectateur puisse se laisser emporter tout en sachant où il est. Je pense que l’un des plaisirs les plus évidents du cinéma est procuré par le tempo, par le fait qu’on arrive à enchaîner de manière homogène une scène d’action, une scène plus calme, une scène rapide puis une scène plus lente. Par exemple, lorsque vous avez deux personnes en train de discuter dans une pièce, c’est généralement le genre de truc que l’on considère comme peu intéressant pour un animateur. Et pourtant, dans LES INDESTRUCTIBLES, les scènes qui nécessitent le plus d’attention de la part du spectateur sont souvent celles qui sont les plus calmes, comme lorsque Bob et Helen discutent sur ce qu’ils doivent faire, le soir, dans leur chambre à coucher. Pour cette scène, nous avons pris un animateur père de famille pour s’occuper de Bob et une animatrice mère de famille pour s’occuper de Helen. Ils ont vraiment travaillé ensemble et cela a donné un résultat étonnant, très habité.

Quel fut le plus gros challenge sur cette suite ?

Je crois que notre plus gros challenge physique fut de nous retrouver avec une année en moins par rapport à ce qui avait été convenu sur le planning de production d’origine. TOY STORY 4 avait besoin d’un peu plus de temps que prévu et nous avons dû échanger les dates de sortie des deux films. Mais vous savez, c’était déjà arrivé par le passé : LES INDESTRUCTIBLES devait sortir après CARS à la base, et comme il restait beaucoup de travail à abattre sur ce dernier, nous sommes finalement sortis avant lui. Ce genre de choses arrivent chez Pixar car nous ne sortons des films que lorsqu’ils sont vraiment prêts. En terme de storytelling, tout relève du challenge lorsqu’on aborde une suite, on essaie d’être à la fois imprévisible et familier, ce qui est une démarche assez conflictuelle. Il y a une partie de vous, à laquelle il vaut mieux tenter de résister à mon avis, qui dit (il roule des yeux dans tous les sens et prend la voix nasillarde d’un gros benêt) : « Ils ont aimé ça la dernière fois, alors il faut le refaire cette fois-ci puisqu’ils ont aimé ça la dernière fois ! ». Quand vous commencez à penser comme ça, vous finissez par vous éloigner de l’histoire. À chaque fois que je commence à réfléchir à un film, je m’imagine en train de m’asseoir dans une immense salle de cinéma à l’ancienne à l’architecture élaborée, avec l’odeur du popcorn qui flotte dans l’air. La lumière s’éteint, le rideau se lève et alors, je me pose la question : « qu’est-ce que je vois ? Qu’est-ce que je veux voir ? » Ce questionnement me permet alors de me mettre dans le bon état d’esprit.

En quoi ce changement de date a affecté la production du film ?

Nicole Paradis Grindle : Ohlala… (elle regarde Brad Bird et John Walker, et tous trois éclatent de rire en chœur) On a été obligés d’aller beaucoup plus vite. Lorsqu’on a appris la nouvelle, nous étions rentrés en production depuis seulement quelques mois. Je crois que nous avions alors une de nos premières réunions de  à présenter certaines idées de scènes et on est venu nous demander si on pouvait accélérer la production. On a réfléchi, on a dégluti un bon coup et on a dit « OK ». L’une des conséquences les plus manifestes sur notre agenda a été de réduire le nombre de projections formelles au cours desquelles on discute notamment des storyboards, des voix enregistrées, etc. Ce sont des réunions qui nous demandent pas mal de temps et d’énergie. Et nous avons dû en faire moins que d’habitude.

Et y a-t-il eu des changements importants dans l’intrigue à cause de ça ?

Brad Bird : Le cœur de l’histoire, qui consistait à changer de héros par rapport au premier film, à confier la mission à Helen pendant que Bob restait à la maison, est resté le même. C’est une idée que j’avais eu en faisant la promotion du premier film et ça n’a donc jamais été remis en question. Je savais aussi que Jack-Jack allait devenir l’un des personnages principaux. Tout ça avait été verrouillé et n’a donc pas été modifié. Ce qui a changé constamment, c’est tout ce qui tournait autour des super-héros et du méchant, avec la mission d’Helen et ce genre de choses. Durant tout le temps où on a planché dessus ces éléments, ils changeaient tout le temps. Et cela a été évidemment pour nous tous une grosse source d’anxiété.

Nicole Paradis Grindle : Oui, pour toute l’équipe. Je me rappelle notamment du production designer, qui devait tout le temps repenser son travail.

Brad Bird : Le pauvre gars… À chaque fois que nous changions notre fusil d’épaule, il devait tout refaire. Il commençait à bâtir un univers, puis on lui disait « OK, en fait on va changer d’univers, voici le nouveau ! ». Il s’adaptait et là, on revenait en lui disant « Eh tu sais quoi, on va peut-être finalement conserver certains éléments du premier univers ! ». (il mime la mine ahurie et désespérée de son collaborateur) Il a failli devenir dingue à un moment, mais il avait une patience infinie et à l’arrivée, il a fait un boulot d’enfer.

John Walker : La narration était très élaborée mais on faisait le film morceaux par morceaux. Dès qu’une séquence semblait terminée, on demandait à tout le monde « C’est bon ? Celle-ci est bouclée ? On peut passer à autre chose ? ». On a commencé la création du film par la scène du raton-laveur et donc, la partie qu’on a bouclée en dernier, c’était celle concernant le super-vilain.

LES INDESTRUCTIBLES 2 est votre premier film d’animation depuis que vous avez tourné MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME et À LA POURSUITE DE DEMAIN. Qu’est-ce que ces deux films vous ont appris que vous avez pu utiliser sur ce nouveau film ?

Brad Bird : Entre un film en prises de vue réelles et un film d’animation, les challenges sont à peu près les mêmes en terme d’histoire. Il s’agit juste de se débattre avec des personnages pour faire en sorte que le public se connecte à eux, de gérer les couleurs, le son, la mise en scène, le montage, la musique… La différence se situe juste dans la manière avec laquelle vous amenez les images sur l’écran. Mais si j’ai appris une chose, c’est celle-ci : lorsque vous racontez une histoire, qu’il s’agisse d’un film d’animation ou d’un film en prises de vue réelles, vous apprenez surtout quelles sont les choses à éviter. Même si je crois qu’au bout du compte, c’est difficile de contrôler cela.

John Walker : Quand même, lorsque vous faites un film d’animation, vous vous retrouvez rarement à attendre debout sous la pluie à 3 heures du matin. (rires)

Nicole Paradis Grindle : Sur un film d’animation, on a moins de contingences matérielles à gérer et cela vous autorise donc à vous concentrer sur le storytelling et sur le travail de votre équipe.

Brad, vous répétez souvent que LES INDESTRUCTIBLES est davantage une saga sur la famille que sur des super-héros…

Brad Bird : Tout à fait. L’histoire porte avant tout sur les personnages, mais leurs super-pouvoirs fonctionnent davantage comme une extension d’eux-mêmes, en rapport avec ce qu’ils sont. Violette est inquiète, sur la défensive, donc elle crée des champs de force. Helen, comme beaucoup de mères, est tiraillée dans plusieurs directions, du coup elle est élastique. Les hommes étant censés protéger leur famille, Bob est doté d’une force herculéenne. Flèche est un petit garçon de dix ans bourré d’énergie donc il est partout en même temps, il court à la vitesse du son. Et Jack-Jack est un bébé, avec tout ce que cela sous-entend d’inconnu et de promesses. C’est vraiment ce qu’on a essayé de faire avec cette saga : implanter du surnaturel dans notre vie de tous les jours.

Dans quasiment tous vos films, et ce dès FAMILY DOG et LES SIMPSON, vous semblez montrer une prédilection pour les familles dysfonctionnelles. Cela vient-il de votre enfance ?

Toutes les familles sont quelque part dysfonctionnelles, non ? Je pense que la seule manière de fonctionner, pour une famille, c’est d’être dysfonctionnelle. (rires) Personnellement, j’ai eu une famille formidable, mais ce n’était évidemment pas parfait. Ça s’est même terminé par un divorce tardif donc tout n’était pas rose. Je pense qu’aucune famille n’est parfaite mais nous étions tous très proches et nous le sommes restés, malgré la séparation de nos parents. J’ai eu une enfance heureuse et je crois que c’est ce qui fait que je travaille dur pour être un bon mari et un bon père. Certains éléments de ce parcours se sont sans doute retrouvés dans mon film. Par exemple, nos dîners familiaux ressemblaient pas mal à ce qu’on voit dans les deux INDESTRUCTIBLES, chacun s’y exprimant de manière très ouverte. Ça me frappait d’ailleurs lorsque, enfant, j’allais dîner chez des camarades : tout le monde était assis à table, le repas débutait et ça commençait par (il prend une voix excessivement posée et polie, presque mécanique) « Jimmy, comment s’est passée ta journée à l’école ? », suivi de « Ma journée s’est bien passée Papa, merci de demander ». (il imite le bruit des couverts dans l’assiette) Et le même dialogue reprenait pour l’enfant suivant. C’était aussi étrange que rigide. Alors que, chez moi, on faisait des imitations d’animaux, on se moquait des professeurs de l’école, etc. Par exemple, je me rappelle d’une fois où ma mère avait demandé à mon père de lui passer une tranche de jambon. Mon père avait balancé la tranche par dessus la table et elle avait atterri sur la poitrine de ma mère. Et ce fut le début d’une bataille de nourriture ! (rires) C’était ça les dîners chez les Bird. Et cette manière d’envisager un moment familial comme un espace ouvert où chacun peut s’exprimer librement, j’ai essayé de la reconduire plus tard avec ma propre famille. Donc je peux dîner n’importe quand avec la famille Parr et ça me semblera parfaitement confortable, y compris lorsqu’il y a des disputes.

LES INDESTRUCTIBLES se démarque des films de super-héros actuels par son style très années 50…

À la fin des années 50, début des années 60, quand j’étais enfant, il n’y avait quasiment pas de films de super-héros et les quelques spécimens qui existaient n’étaient pas très convaincants. Il y avait une vieille série télé SUPERMAN qui était rediffusée, je la regardais et je l’aimais mais ce n’était vraiment pas la panacée. Et il y avait cette série BATMAN, qui était très amusante mais très « campy » aussi. Il y avait plein d’excellents comic-books de super-héros à lire, mais si on voulait voir ces univers adaptés sur un écran, il ne valait mieux pas être trop exigeant. À l’époque, si on voulait voir sur un écran de grands méchants complètement « over the top », des décors incroyables, de la musique qui n’avait pas peur d’en faire trop, des combats bien violents et des gadgets complètement dingues, alors il fallait se tourner vers les films d’espions. Il y avait les JAMES BOND, les séries télé MISSION : IMPOSSIBLE, DES AGENTS TRÈS SPÉCIAUX, CHAPEAU MELON ET BOTTES DE CUIR… C’est parce que j’étais fan de ce genre de spectacles dans ma jeunesse qu’on en retrouve l’ADN dans LES INDESTRUCTIBLES et sa suite. Par exemple, pour la musique, Michael Giacchino s’est clairement inspiré du travail de John Barry pour les JAMES BOND, de Jerry Goldsmith pour les FLINT, de tout ce qu’a fait Henry Mancini dans le genre, de PETER GUNN à LA PANTHÈRE ROSE, de Hoyt Curtin pour la série animée LES AVENTURES DE JONNY QUEST, etc.

Il y a 14 ans, les films de super-héros n’étaient pas aussi présents dans le paysage hollywoodien qu’aujourd’hui. Avec cette suite, est-ce que vous avez pris en compte leur prolifération actuelle pour mieux vous en démarquer ?

Je pense qu’on avait déjà essayé d’acquérir notre propre identité sur le premier film puisqu’il s’agissait déjà d’utiliser le genre super-héros pour évoquer les différentes périodes de la vie et les relations à l’intérieur de la famille, la dynamique familiale. Mais c’est vrai que c’est devenu une vraie préoccupation sur cette suite car, comme vous l’avez dit, les films de super-héros sont omniprésents aujourd’hui. Mais je me suis rappelé que, pour le premier film, je ne m’étais pas intéressé aux super-héros pour eux-mêmes mais pour me permettre d’explorer le thème de la famille. Et c’est un thème suffisamment vaste pour pouvoir l’explorer très longtemps sans jamais se répéter. Donc j’étais content de retourner vers cela et, du coup, je ne me suis pas vraiment soucié de la concurrence dans le domaine du film de super-héros.

Vos films possèdent une approche de l’action très narrative et très ludique, notamment dans la dangerosité ou le changement de l’environnement. Pourquoi ce parti pris ?

Je pense qu’une scène d’action réussie, il n’y a rien de plus difficile à concevoir. Beaucoup de mes films préférés comportent de grandes scènes d’action. C’est un véritable casse-tête que de créer quelque chose qui va très vite et où pourtant tout le monde comprend ce qui se passe. John McTiernan, George Miller, Steven Spielberg, James Cameron ou les Wachowski savent parfaitement faire cela. Mais c’est à chaque fois une remise à plat : réussir une grande scène d’action une fois, ça ne veut pas dire forcément que ça sera facile la fois d’après. Chaque scène d’action est difficile, comporte ses propres problèmes, c’est un peu comme une grille de mots croisés, c’est à chaque fois différent et tout aussi dur que la fois précédente.

John Walker : Ce qui caractérise les scènes d’action de Brad Bird, c’est notamment qu’il y a toujours quelque chose d’autre qui arrive. La famille affronte la perceuse géante mais doit en même temps se préoccuper de Jack-Jack.

Brad Bird : Et j’essaie de toujours lier ça à la vie de mes personnages. Par exemple, à la fin du premier film, durant le duel contre la boule géante, tout le monde se dispute et se bat pour avoir la télécommande, exactement comme le fait une famille au moment de regarder la télévision. Mais c’est aussi un moyen de construire une scénographie. Une bonne scène d’action doit permettre à celui qui regarde de se repérer dans l’espace alors que l’espace change et que le point de vue se repositionne à chaque changement. Et j’aime bien jouer avec ça, comme dans le final de MISSION : IMPOSSIBLE – PROTOCOLE FANTÔME dans le parking de voitures transformable. La structure change et se redéfinit constamment, le personnage se retrouve à un autre endroit et il doit tout repenser.

C’est comme un Rubik’s Cube…

Exactement. C’est exactement ça. Ça fonctionne un peu comme une métaphore du cinéma d’action : faire une bonne scène d’action, c’est comme réussir un Rubik’s Cube en entier.

La question suivante est peut-être un peu difficile mais je précise que ce n’est pas une question sur l’affaire John Lasseter. J’aimerais simplement savoir comment va se débrouiller Pixar sans Lasseter.

C’est difficile à dire. La réponse à cette question change tous les jours actuellement. Et la question s’est toujours posée depuis que Pixar existe en fait. Ça a commencé quand George Lucas a voulu développer les effets digitaux au sein de sa boîte, et une fois qu’il l’a eu fait, John est arrivé et voulait faire des longs-métrages d’animation digitaux. Mais il ne l’a pas fait et Pixar a été vendu à Steve Jobs, qui a utilisé la boîte pour faire des pubs et des courts-métrages, et développer des logiciels. Puis, enfin, TOY STORY est arrivé et Pixar s’est lancé dans les longs-métrages. Pixar a donc constamment évolué depuis ses débuts. Et maintenant, il s’agit juste d’un changement de visage.

Nicole Paradis Grindle : Et Pixar, ce n’était pas juste John. Ça a toujours été un collectif de leaders créatifs, dès TOY STORY, qui est un film réalisé par une équipe. John était certainement le cadre créatif qui supervisait tout ça mais entouré d’une équipe de talents très divers qui contribuait à l’identité du studio, film après film.

John Walker : Pixar reste un groupe de gens fantastiques, avec des producteurs et des réalisateurs à forte personnalité. Je ne me fais pas trop de souci pour l’avenir de Pixar.

Brad, avez-vous vu READY PLAYER ONE et si c’est le cas, avez-vous apprécié la manière dont Spielberg rend hommage au GÉANT DE FER ?

Brad Bird : J’ai vu READY PLAYER ONE, en effet. Vous savez, LE GÉANT DE FER a été violemment ignoré au moment de sa sortie donc ça ne peut que me faire plaisir de voir mon personnage se retrouver dans un film de Steven Spielberg après toutes ces années. Le personnage en sort irrémédiablement plus célèbre qu’il n’est sorti de son propre film ! (rires) Steven m’a offert, comme producteur, mes premières opportunités en tant que réalisateur et que scénariste, et même en temps qu’acteur débutant pour des petits rôles. C’est un réalisateur que j’admire énormément, dont j’ai beaucoup étudié les films, je lui dois beaucoup. Et c’était donc merveilleux de le voir reprendre un de mes personnages.

Où en est le projet 1906 ? (adaptation du roman éponyme de James Dalessandro décrivant l’enquête anti-corruption d’une journaliste et d’un policier avant, pendant et après le terrible tremblement de terre qui ravagea San Francisco en 1906 – ndlr) Comptez-vous un jour le faire aboutir ?

Le projet est toujours d’actualité. Mais il nécessite un bon alignement des planètes car c’est un film très compliqué. Même si vous mettez de côté le tremblement de terre, c’est une époque vraiment fascinante, pile à la charnière du vieil Ouest et du XXe siècle. Le gaz et l’électricité cohabitaient alors pour assurer l’éclairage, il y avait à la fois des voitures et des chevaux, etc. On était à la frontière de deux époques. Mais notre adaptation diffère un peu du livre : le roman nous a orienté vers cette époque mais après, nous avons fait nos propres recherches, nous avons creusé et nous avons découvert beaucoup plus de choses passionnantes. Je continue donc d’être optimiste quant à l’aboutissement de ce projet.

Vous avez conservé la scène du chant de Caruso dans votre adaptation ? (une scène en apesanteur où le célèbre ténor se met à chanter au-dessus des ruines de la ville – ndlr)

(Il hurle) MAIS J’ÉTAIS OBLIGÉ !! C’est un élément historique ! Et croyez-moi quand je vous dis qu’il y a un paquet de faits historiques hallucinants qui ne sont pas dans le livre. Vous verrez ça. Mais bon il faut que je me calme, car on ne sait jamais avec les films. J’espère vraiment qu’on va y arriver.

Remerciements à Aude Thomas et Jean-Christophe Buisson.

Des extraits de cette interview ont été initialement publiés dans Le Figaro Magazine du 29 juin 2018.

LES INDESTRUCTIBLES 2 : en salles depuis le 4 juillet 2018

2 Commentaires

  1. runningman

    Très bonne interview, et j’espère qu’il pourra enfin mettre en chantier son 1906.
    Pour ce qui est de la succession de John Lasseter, je me permets de rappeler que c’est un certain Pete Doctor qui en prend la tête, et en ce qui me concerne, c’est plutôt rassurant, du moins, pour son indépendance créative…

  2. Léo

    Merci pour cette interview très intéressante, comme d’habitude!

    Deux regrets toutefois, que j’hésite un peu à formuler car je sais bien que certains rédacteurs du site sont sensibles sur les sujets en question, mais, bon, allez :
    – qualifier le féminisme de « sentiment », c’est gonflé. Je comprends que l’ambiance du moment vous pèse un peu mais il est regrettable de discréditer de la sorte un mouvement politique vieux de plusieurs centaines d’années et dont les effets positifs sont historiquement mesurables.
    – je trouve un peu dommage que vous n’ayiez pas essayé d’interroger Bird sur la dimension politique de son film, que j’ai trouvée très prégnante – d’une manière que j’ai trouvée d’autant plus surprenante que le public « de base » du film est les enfants. (c’est pas un reproche, j’entends seulement par là que c’est peu habituel pour un film marketé « pour enfants » de présenter une facette politique aussi explicite que dans les Indestructibles 2. J’aurais aimé lire bird s’exprimer sur le sujet.)

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