ACTION ET VÉRITÉ

Mardi 4 février 2014. Malgré le marathon que la promotion intensive du film lui impose, Fred Cavayé a tout de même débloqué une heure dans son emploi du temps pour nous permettre de réaliser cet entretien, à un jour de la sortie. Il revient, avec l’humilité, la simplicité et la gentillesse qui le caractérisent, sur la confection de MEA CULPA, son troisième long-métrage.

Le générique précise que l’idée originale de MEA CULPA vient d’Olivier Marchal. Est-ce que vous pouvez nous préciser quel a été son apport, et comment vous vous êtes approprié le sujet ?

En fait, c’est Olivier qui a eu l’idée de faire un film autour d’un accident de la route. Dans sa version, un flic était responsable de la mort d’une famille à cause d’un accident de voiture, et il était radié de la police. Et petit à petit, il menait l’enquête pour savoir ce qui s’est vraiment passé et dans l’esprit d’Olivier, ça prenait la forme d’un film de vengeance. Avec mon scénariste Guillaume Lemans, ils ont écrit une version, et Olivier a décidé d’abandonner le projet. Guillaume m’en a alors parlé, et la proposition m’a séduite. Avec l’accord d’Olivier, j’ai pris la moitié de son point de départ, mais pour tirer l’intrigue vers une histoire de rédemption et d’amitié. D’ailleurs, le film est totalement différent à l’arrivée, à tel point qu’Olivier m’a dit qu’il pourrait presque reprendre son idée et en tirer un film sans que personne ne se rende compte de la parenté entre les deux projets. C’est pour ça que lorsque certaines personnes me disent que le début de MEA CULPA ressemble un peu trop à du Olivier Marchal, je ne suis pas tellement d’accord…

Mais qu’est-ce qui vous a séduit dans l’idée ?

En fait, j’y ai vu la possibilité de construire un duo et de réunir Vincent Lindon et Gilles Lellouche, mes deux comédiens de POUR ELLE et À BOUT PORTANT. Comme je l’ai dit, j’ai pensé MEA CULPA comme la synthèse de mes deux premiers films, mais c’est aussi une œuvre noire qui devient de plus en plus solaire, car elle traite de la rédemption et de l’amitié. En cela, le duo diffère de celui d’À BOUT PORTANT, car les personnages de Gilles Lellouche et Roschdy Zem ne pouvaient pas devenir amis à la fin. Ils ne sont pas du même monde. Tout au plus, ils finissent par avoir du respect l’un envers l’autre, mais c’est tout. Dans le cas de MEA CULPA, je tenais à faire passer l’idée d’une amitié forte, et l’idée était d’y intégrer une sorte de seconde lecture par rapport au sujet, liée à ce qui se déroule au moment de ce fameux accident de voiture, qui intervient sous forme de flashbacks. Plusieurs fois, on m’a dit qu’il aurait mieux valu que j’annonce la couleur plus rapidement, mais je ne suis pas d’accord. Il fallait vraiment maintenir l’empathie des spectateurs envers les personnages au maximum. Et nous avons travaillé très dur au scénario pour maintenir cette seconde lecture et faire en sorte qu’elle nourrisse une intrigue qui tienne en haleine en rajoutant une véritable fibre émotionnelle. C’est 18 mois de travail sur le scénario, et des dizaines de versions au total.

Dans À BOUT PORTANT, c’est l’emploi des seconds rôles qui permettaient d’enrichir le scénario en termes de péripéties. Ici, le fait que MEA CULPA propose un duo soutenu, cela a dû vous obliger à repenser la structure, non ?

Oui, je pense même qu’on a pris le chemin inverse. Dans À BOUT PORTANT, le personnage de Gilles Lellouche sert de fil conducteur pour le spectateur. Il subit car son seul intérêt est de retrouver sa femme, saine et sauve. C’est pour cela qu’il aide Roschdy Zem dans sa vengeance, et qu’il passe de la personne chassée au chasseur. Dans MEA CULPA, Vincent et Gilles sont au contraire très actifs. Pour eux, la meilleure défense, c’est l’attaque. C’est pour ça qu’ils décident de se rendre dans la boîte de nuit, pour retrouver les méchants qui en veulent à son fils. Mais cela se retourne contre eux, et ils se retrouvent à leur tour chassés, jusque dans cette poursuite à bord du TGV. Et le fait est que je devais me concentrer sur ses deux personnages afin de créer de l’empathie pour eux, étant donné que mon idée était de révéler la nature spécifique de leur amitié à un moment donné. Dans certaines versions, le personnage de flic interprété par Gilles Cohen était plus présent. Il mettait des bâtons dans les roues de Simon et Franck, et il fallait vraiment faire vite, afin qu’il ne puisse pas les empêcher de sauver le fils de Simon. On est un peu revenus là-dessus à l’écriture, car on ne pouvait pas vraiment développer les personnages secondaires sans empiéter sur l’efficacité du récit, et sur l’émotion liée à l’amitié entre Vincent et Gilles.

L’idée de créer de l’empathie est donc toujours au centre de votre cinéma ?

Oui mais parfois, on peut passer des mois à l’écriture, rédiger plus de 60 versions du scénario et ne pas se rendre compte qu’il manque quelque chose. Le personnage de Nadine, qui interprète la femme de Vincent Lindon dans le film, il lui manquait une scène qui allait permettre au spectateur de l’apprécier. Pendant le tournage, je me rends compte qu’il manque la scène où Vincent la quitte. Sans cela, elle passe pour une mégère qui passe son temps à lui faire des reproches, et comme Vincent sert de personnage témoin, le spectateur ne comprend pas pourquoi elle est si dure avec lui, alors qu’il porte sur ses épaules la culpabilité de cet accident de voiture. Enfin, cette révélation était dans le scénario, mais elle arrivait à la fin de l’acte 1, et c’était déjà trop tard. Il fallait vraiment que cela arrive plus tôt dans le film, qu’on comprenne pourquoi elle est aussi dure avec lui. J’étais en train de tourner les séquences concernant cette relation entre les deux personnages et c’est là que cela m’a sauté aux yeux ! Heureusement, dans des cas comme celui-ci, c’est une chance que le film se fasse en France et que les producteurs me permettent de rajouter le tournage de cette séquence additionnelle dans le planning.

Est-ce que vous faites lire vos scénarios à des lecteurs de confiance, avant de lancer la production ?

Oui, bien sûr. Et c’est un processus assez grisant, car si quatre personnes vous signalent une même incompréhension et que vous ne savez pas comment vous justifier, cela vous permet d’identifier et de régler le problème. Il arrive qu’on participe à des comités de lecture avec les partenaires de financement, et ce sont des réunions intéressantes, car les lecteurs prennent beaucoup de notes et vous posent énormément de questions. Il n’y a rien de terrifiant là-dedans, car c’est généralement fait avec une véritable bienveillance, mais quand on est persuadés que le script est verrouillé et que plusieurs personnes vous remettent en cause sans que vous sachiez le justifier, cela devient un peu flippant, mais néanmoins jouissif. Vous repartez avec le scénario sous le bras, et il faut trouver toutes les solutions, ce qui permet d’épurer énormément ce qui a été écrit. D’une certaine manière, ce sont les premiers spectateurs du film, et comme j’écris pour le public…

En parlant d’épure, il y a une scène qui m’interpelle dans le film, et c’est celle qui se déroule dans les vestiaires des convoyeurs de fond. Ce n’est pas qu’elle me déplaît, mais il me semble presque qu’on pourrait la couper sans qu’elle manque à l’intrigue. Du coup, elle dénote un peu avec le reste du film, car cela doit être la seule qui me semble dispensable à la narration.

Oui je comprends, mais elle a son intérêt. Elle signifie que le personnage de Vincent accepte enfin son statut héroïque. Et il y a certainement des manières plus efficaces de signifier cela sans dévier de l’intrigue du film, mais pour moi, il y a également une notion de plaisir dans un film comme MEA CULPA. C’est typiquement une scène de western, et c’est comme ça qu’elle a été pensée, pour procurer du plaisir au spectateur. D’ailleurs, les spectateurs ont tendance à éclater de rire à la conclusion de cette scène. Je sais que je dis souvent que je suis pour l’épure narrative mais après, cela ne signifie pas qu’on ne peut pas laisser un peu de gras non plus. Cette remarque est intéressante d’ailleurs, car je me pose souvent la question sur mon système d’écriture. Je pense qu’il faut se méfier de son système d’écriture, car il ne faut pas que cela devienne un système justement. Je me souviens que, dans POUR ELLE, je voulais montrer que la prison affectait le personnage de Diane Kruger sans montrer l’endroit justement. Je me suis dit que puisque personne ne sait vraiment comment ça se passe à l’intérieur d’une prison, on allait juste utiliser les séquences de parloirs et montrer à chaque fois sur son visage qu’elle est de plus en plus atteinte par la situation. La grande idée géniale de réalisateur quoi, vachement bien ! (rires) Quand Diane lit le scénario, elle me dit « bon, mon personnage va faire vingt années de prison, ce serait bien de le montrer quand elle l’apprend quand même, non ? ». Alors moi, je me lance dans un argumentaire sur le pouvoir de l’imagination, tout ça, mais elle insiste en me demandant d’y réfléchir. On écrit la scène, aucun dialogue, juste ce passage où elle s’écroule en maintenant le téléphone, et ça marche ! En voyant la scène aujourd’hui, il faudrait être idiot pour ne pas l’utiliser dans le film, parce qu’elle est émouvante, et elle permet d’ailleurs de mettre le spectateur à la même place que son mari, qui cherche à tout faire pour la sortir de là. Comme quoi, parfois, si on enlève trop de gras, le risque c’est de finir par avoir quelque chose de trop sec aussi.

En matière de scènes d’action, il y a un terme que vous employez pour définir l’action dans vos films, c’est celui de « réalité +1 ». Jusqu’où peut-on aller dans l’action en France, sans perdre le spectateur ?

C’est une question que je me pose régulièrement. Quand il s’agit de cinéma américain, les spectateurs ont un filtre particulièrement généreux. Mais pour le cinéma français, ça ne passe pas. Quand je dis que je fais de la « réalité + 1 », pour certains tu as l’impression que c’est du « + 200 » ! Parfois, les spectateurs me parlent de chutes de 60 mètres de haut qui ne sont pas dans le film, et c’est une question de proximité, car cela se déroule dans un cadre qui leur est familier. Récemment, Vincent me racontait justement qu’il avait été interpellé sur la violence du film par un spectateur qui lui disait que MEA CULPA était très dur. Vincent lui a demandé s’il avait vu TAKEN, qui est quand même plus violent et le type lui répond que ce n’est pas pareil, là on est dans le cinéma ! Pour lui, MEA CULPA était plus violent car il n’y avait pas de filtre, pas de barrière de la langue, pas d’acteur étranger. Tout lui était familier, le TGV, l’acteur qui jouait le maître-nageur qui traverse la manche dans WELCOME, donc la violence était décuplée. Après, en ce qui me concerne, c’est vrai que j’aime filmer des bastons qui semblent vraies. Je préfère un coup mal placé qu’un bel enchaînement de quatre patates bien placées. Mes personnages ne font pas du kung-fu, on parle de Vincent Lindon quand même, pas de Liam Neeson, donc il faut rester crédible. Mais c’est vrai que je dois rester vigilant, déjà qu’on me reproche parfois qu’il y ait trop d’action dans MEA CULPA !

Est-ce que vous avez la volonté de sortir du genre ou du thriller, à un moment donné de votre carrière ?

Et bien, ça risque de surprendre, mais j’aimerais faire du théâtre. J’aimerais faire de la mise en scène de théâtre pour me reposer de la mise en scène du cinéma et ne me concentrer que sur les comédiens. J’y réfléchis vraiment. J’aimerais faire un truc différent, pourquoi pas avec deux femmes par exemple. Cela me plairait bien, car dans mes films, les femmes sont généralement la motivation qui permet au héros de se surpasser, et du coup, elles sont moins présentes. Je suis très attaché à la direction d’acteurs et même si on ne m’en parle jamais en interview, c’est quelque chose qui me motive dans mon métier, car j’ai besoin de trouver ces motivations pour mes comédiens, même quand ils courent par exemple. Alors pourquoi pas ?

Et pour évoquer un sujet qui fâche : une couverture comme celle du Figaro qui exploite le film pour mettre l’accent sur la crise du scénario dans le cinéma français, cela représente quoi pour vous ?

Ce n’est pas agréable mais c’est un épiphénomène. Ce n’est pas très important au final. Au risque de paraître démago, ce qui compte, c’est de savoir que le public apprécie le film. Si un spectateur met neuf euros de sa poche pour voir MEA CULPA et qu’il en ressort satisfait, cela veut dire que j’ai bien fait mon travail. Après, ce que je ne comprends pas trop avec une telle couverture, c’est que j’ai eu la même dans le Figaro à l’époque de POUR ELLE sauf que là, il était marqué quelque chose du type « Fred Cavayé redonne ses lettres de noblesses au polar ». Mais au bout du compte, POUR ELLE et MEA CULPA, ce sont les mêmes films. Il y a plus de spectacle dans le second certes, mais c’est le même ADN. Mais par exemple, aux États-Unis, dans des magazines similaires et respectés, comme le New York Times, ils disent qu’un film comme À BOUT PORTANT retrouve l’humanité que le cinéma hollywoodien a perdu. Pour eux, je suis leur film iranien, je suis exotique. Ils m’encensent pour les mêmes raisons pour lesquelles on m’enfonce ici, par rapport à ce que mon cinéma peut représenter et ils sont… Ils sont… oh et puis non, je ne terminerai pas cette phrase, voilà ! (rires).

À LIRE ÉGALEMENT :
Notre critique de MEA CULPA
L’interview du scénariste Guillaume Lemans
Le compte-rendu de tournage de MEA CULPA

Un grand merci à Fred Cavayé pour sa disponibilité.

1 Commentaire

  1. DickyMoe

    A l’image de ses films, un artiste intègre et généreux. On en aimerait plus souvent, des Mea Culpa !
    Et bravo à vous chez Capture pour la très bonne couverture, ça fait plaisir ce genre de boulot sérieux et complet ! 😉

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