LE ROI DU PÉTROLE

Si les plate-formes de « crowd funding » (ou « financement participatif » dans la langue de Molière) tendent à se développer de plus en plus, le phénomène restait jusque-là malgré tout relativement marginal, dans le sens où aucune oeuvre d’envergure n’a pour le moment réussi à émerger de ce type de production. Un évènement récent vient cependant remettre en cause cet état de fait, et annonce potentiellement des bouleversements tant dans la manière de concevoir la production de certains types de jeux que dans les rapports entre les créateurs et leur public.

Rappel des faits pour ceux qui auraient loupé la nouvelle : le 8 Février dernier, Double Fine Productions, la boîte de Tim Schafer, lance sur le site Kickstarter une récolte de fonds visant à financer un nouveau jeu d’aventure de type « point’n click », qui serait co-réalisé par Schafer lui-même et Ron Gilbert, soit deux des trois têtes pensantes responsables de rien moins que MONKEY ISLAND, classique d’entre les classiques dans le genre. L’objectif fixé est de récolter  400 000 dollars (300 000 pour le jeu en lui-même et 100 000 pour la réalisation d’un making-of sur sa création) d’ici au 13 Mars. L’objectif sera atteint en à peine neuf heures et une journée seulement aura suffi au projet à amasser le million. Et à l’heure où nous écrivons ces lignes, les deux millions de dollars ont été dépassés, avec encore vingt jours restants pour qui voudrait contribuer. L’occasion pour Tim Schafer d’annoncer que cette somme permettrait au jeu de sortir sur PC, Mac, Linux et certaines plate-formes mobiles, ainsi que de bénéficier de voix anglaises et d’une traduction des textes en plusieurs langues.

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L’opération aura donc été un franc succès pour Double Fine, et la perspective de voir débarquer un nouveau « point’n click » réalisé sous la houlette de deux des créateurs parmi les plus emblématiques du genre ne peut que réjouir les amateurs que nous sommes. Mais le plus intéressant dans l’histoire réside sans aucun doute dans les conséquences à long terme qu’elle est susceptible d’avoir sur l’industrie. En effet, si Double Fine a choisi de se tourner directement vers son public pour financer son jeu, c’est de toute évidence parce que le genre « point’n click » est aujourd’hui considéré comme non viable commercialement par les éditeurs et qu’aucun d’entre eux n’est désireux d’investir massivement dans une production du type. Hors, le succès retentissant de Double Fine, qui dépasse de loin l’investissement initial relativement modeste envisagé par le studio, démontre clairement qu’il y a chez une frange non négligeable du public une véritable envie pour le genre, au point d’être prêt à donner par avance, et en toute confiance, leur argent. Voilà qui vient mettre en lumière le décalage certain qui peut parfois exister entre la perception qu’ont les éditeurs des envies du public et la réalité de ces dernières. Double Fine vient ainsi d’ouvrir une brèche, dans laquelle d’autres créateurs sont susceptibles de s’engager afin de pouvoir relancer certains genres tombés en désuétude. Brian Fargo, l’homme derrière THE BARD’S TALE, vient ainsi d’annoncer son intention d’utiliser Kickstarter pour relancer la licence WASTELAND, et on peut imaginer que d’autres lui emboîteront le pas, et on se prend à rêver de démarches similaires entreprises par des Frederick Raynal ou des Yu Suzuki. Sachons rester réalistes cependant : nous sommes probablement encore loin du jour où nous verrons un titre AAA être financé de la sorte, et il est fort probable que la démarche reste pour le moment limitée à des « petits » jeux, même s’ils sont développés par des « stars » du milieu. Reste qu’une nouvelle méthode de production alternative est très clairement en train d’émerger et que ses potentielles applications futures ne manquent pas de faire espérer.

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