CONTRE VENTS ET MARÉES

Microscopique série B qui pourrait ne même pas connaître de sortie française, HARBINGER DOWN n’en est pas moins une œuvre édifiante sur la tempête artistique et financière qui déferle actuellement sur Hollywood, ébranlant jusqu’aux fondements de l’industrie du cinéma. À l’occasion de l’apparition sur la toile du premier teaser du film, une présentation de ce projet manifeste s’imposait.

Il y a deux façons d’appréhender HARBINGER DOWN : soit on le relègue au statut de « fan film » conçu avec un budget misérable par des inconditionnels de THE THING de John Carpenter. Ce serait évidemment réducteur et injuste. Soit on considère ce projet comme un prototype qui porte en lui les blessures des travailleurs de l’ombre d’Hollywood, tout en annonçant une potentielle évolution future de la production de séries B. Expliquons pourquoi c’est, à notre sens, la bonne façon de décrypter ce drôle de film.

Une affiche préventive d'HARBINGER DOWN Tout commence avec THE THING, production anachronique et bâtarde, à mi-chemin entre la suite et le remake, réalisée par le talentueux pubard Matthijs van Heijningen Jr. (il avait mis en scène la chouette publicité BEAR pour Canal +). Alors que cet énorme fan du chef-d’œuvre de Carpenter aborde ce projet casse-gueule avec les meilleures intentions, il se fait laminer par le studio system. Premières victimes de ces dysfonctionnements : les effets spéciaux de maquillage, conçus par l’équipe d’ADI conduite par Alec Gillis et Tom Woodruff Jr., se voient presque tous remplacés en postproduction par des images de synthèse signées Image Engine (DISTRICT 9, ELYSIUM). Un choix tardif incompréhensible, puisque concevoir les trucages à l’ancienne, dans la lignée du légendaire travail de Rob Bottin, était l’une des notes d’intention primordiales du projet. Si le film semble avoir marqué un coup d’arrêt à la carrière sur grand écran de Matthijs van Heijningen Jr., c’est également un coup dur pour Gillis et Woodruff Jr. qui espéraient que ce projet redore le blason de leur corps de métier, dont la part de marché dans l’industrie cinématographique se réduit à peau de chagrin. Histoire de se dédouaner en montrant qu’ils n’avaient pas à rougir de leur travail sur THE THING, Gillis et Woodruff Jr. ouvrent une chaîne You Tube sur laquelle ils dévoilent à la face du monde leurs tests pour THE THING. Face à la réaction enthousiaste des internautes, les duettistes communiquent sur le reste de leur impressionnante carrière, rencontrant un succès impressionnant avec les vidéos de leurs projets abandonnés, comme le formidable maquillage animatronique du Bouffon Vert sur SPIDER-MAN auquel a été préféré un vilain masque rigide, ou les dérangeants vampires de JE SUIS UNE LÉGENDE, réalisés finalement en images de synthèse. Ce plébiscite leur met du baume au cœur alors que, parallèlement, leur société doit composer avec des budgets et des délais de plus en plus réduits. Mais surtout, il leur donne des ailes : puisque l’industrie officielle ne veut plus d’eux, ils vont se créer une alternative.

L'affiche de FIRE CITY, avec un démon interprété par Tom WoodruffPorté par leurs fans, le duo fait ainsi appel au financement participatif pour monter deux projets. Tom Woodruff Jr. réalise FIRE CITY: THE INTERPRETER OF SIGNS, film noir mâtiné de démonologie, écrit par deux jeunes aspirants scénaristes ayant travaillé à la télévision. Et Alec Gillis écrit et met en scène HARBINGER DOWN, film de monstres sous influence, racontant comment une équipe de chercheurs découvre dans le détroit de Bering une navette russe échouée, avec à son bord un organisme extra-terrestre malveillant. Particularité de ce pur film de monstres à la trame très classique : l’image de synthèse y est exclue, et les nombreux monstres et transformations ne sont conçus qu’avec des effets spéciaux physiques, des maquillages, des marionnettes, mais aussi des modèles réduits et de l’animation image par image. Armé de cet unique argument de vente, Gillis parvient à réunir pas loin de 400 000 dollars, somme ridicule à l’échelle d’une production classique, mais plutôt très correcte pour un financement participatif. Mais surtout, le film bénéficie d’énormément de soutiens, devenant la plateforme publique où s’exprime un ras-le-bol général vis-à-vis des grands studios et de l’écrasant monopole du numérique. Quantité de grands techniciens viennent spontanément épauler Alec Gillis, l’aidant gracieusement dans son projet pour y apporter un maximum de production value. C’est le cas par exemple des frères Skotak ou de Pat McClung, légendes des miniatures. Le compositeur mésestimé Joel McNeely signe le score du film. L’acteur Lance Henriksen, que Gillis et Woodruff connaissent bien pour avoir régulièrement travaillé avec lui depuis ALIENS, LE RETOUR, est l’un des grands ambassadeurs du film, en plus de camper le rôle principal. Matt Winston, fils de Stan Winston qui fut le mentor des duettistes, soutient considérablement HARBINGER DOWN, emportant dans son sillage les milliers d’élèves de son école de maquillage d’effets spéciaux en ligne. Enfin, un mécène venu d’Abu Dhabi, Sultan Saeed Al Darmaki, se greffe plus tardivement au projet en y contribuant financièrement. Énorme fan des trucages à l’ancienne, cet étonnant personnage a aussi investi une partie de l’héritage familial dans FIRE CITY: THE INTERPRETER OF SIGNS, et met en scène actuellement son propre film, KIDS VS. MONSTERS, sur un principe similaire. Difficile, au regard des premières images dévoilées récemment sur le net de savoir quel sera la qualité d’HARBINGER DOWN. On peut néanmoins saluer la belle tenue de l’ensemble considérant son budget.

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Pour Gillis et Woodruff, l’objectif d’HARBINGER DOWN est évidemment de se faire plaisir, mais aussi et surtout d’avoir un contre-exemple à montrer aux exécutifs des studios qui ne jurent que par les images de synthèse : parce qu’ils ont pris le temps de faire les choses bien, que tous les membres de l’équipe se sont concertés et que les personnes compétentes ont été placées aux postes décisionnaires, les effets spéciaux d’HARBINGER DOWN promettent d’être d’une grande qualité, malgré le peu de moyens mis à leur disposition. Le film est d’ailleurs en train de devenir un petit phénomène culte qui ne cesse de grossir, un succès dont Gillis et Woodruff Jr. profitent pour continuer de faire entendre leur voix, notamment avec une vidéo un peu longue, mais passionnante, dans laquelle ils recentrent le débat en faisant part, sans langue de bois, de leurs dernières expériences catastrophiques sur les blockbusters hollywoodiens. On y cause Guillermo del Toro, influence néfaste de l’industrie du jeu vidéo mal comprise par les exécutifs et, évidemment, remake de THE THING.

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À l’heure où les sociétés d’effets spéciaux de maquillage ou de miniatures, en particulier de la côte Ouest, ferment les unes après les autres et où l’industrie cinématographique de Los Angeles s’effondre chaque jour un peu plus suite aux délocalisations et à la course aux crédits d’impôts, entendre leurs avertissements semble nécessaire pour tous les amateurs de cinéma de genre. Il ne reste plus qu’à espérer qu’HARBINGER DOWN soit digne de la belle cause qu’il souhaite défendre.

MISE À JOUR : le producteur de FIRE CITY, Michael Hayes, vient de nous envoyer l’affiche définitive et le tout nouveau trailer du film de Tom Woodruff Jr. avec tout plein de superbes maquillages prosthétiques dedans (et encore le fiston Winston !). Merci à lui !

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POUR EN SAVOIR PLUS
Le site officiel d’HARBINGER DOWN
Le site officiel de FIRE CITY: THE INTERPRETER OF SIGNS
Le site officiel d’Amalgamated Dynamics (ou ADI)
Le site officiel de Dark Dunes Productions, la société de Sultan Saeed Al Darmaki

6 Commentaires

  1. jackmarcheur

    tain !^^ ^^ T T
    Depuis le temps que je dis que j’en ai ras le bol des CGI de merde partout dans tout (films, pub, court metrage…)

    Trop cool de voir naitre des projets comme ça avec du VRAI trucage et pas que du virtuel !

    En plus avec un des Maîtres du VRAI maquillage

    j’ai vraiment hâte de voir ça, d’autant que je viens de retrouver un film nommé Creepshow qui date d’une époque où le CGI n’existait pas encore !

    Rollmo !

  2. jackmarcheur

    En plus la Bande Annonce, ça poutre sévère quand même ! Yo ! ^^

  3. Pour Harbinger Down, je suis très impatient, envieux et curieux. Mais s’il y a bien un point qui m’a surpris et fait énormément de bien, c’est de voir Joel Mc’Neeley, depuis trop longtemps le cul coller à des films Disney de merde direct to DVD alors que ce compositeur talentueux est le responsable de l’incroyable bande originale du jeux vidéo Star Wars: Shadows of the Empire. Bande-Originale pour laquelle il a apporté sa patte tout en respectant l’ADN (merci pour l’utilisation de ce terme, Ridley) du travail de John Williams en se contentant de ne faire que trois citations aux autres BO.

    Je m’égare.

    Il n’empêche que je suis heureux de voir que Harbinger Down, c’est pour bientôt.

    PS: abonnez-vous à a chaîne youtube du Studio ADI ainsi qu’à celle de la Stan Winston School, c’est d’un grand intérêt ^^.

  4. XD notons également la présence au casting de Matt Winston, fils de Stan et co-fondateur de l’école Stan Winston. Comme quoi, c’est pas parce qu’on est « concurrents » qu’on ne peux pas être très bons amis.

    • Julien DUPUY

      Ils ne sont plus concurrents tu sais : Matt Winston ne fait pas d’FX, les anciens du studio de son papa ont désormais fondé Legacy FX (pour le coup, de vrais concurrents d’ADI). Alec Gillis et Tom Woodruff ont même donné des cours au Stan Winston School of Character Arts, et Matt Winston avait fait un long reportage live sur le tournage d’Harbinger Down : http://youtu.be/mTaWsXaMzxE

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