MONDE DE MERDE !

Cela fait quelques mois qu’un papier sur l’état du doublage français de jeu vidéo nous trotte dans la tête, presque depuis l’ouverture du blog même. Il faut dire qu’entre la désynchronisation, les traducteurs qui ne se sont pas remis du GRAND DÉTOURNEMENT et de LA CITÉ DE LA PEUR, les doubleurs qui ont de toute évidence grandi dans le sud, les acteurs qui prennent la grosse voix et les VF obligatoires, les joueurs français ne sont pas vraiment vernis. D’accord, le mal est nécessaire, mais on ne peut vraiment pas faire mieux que ça ? Non ? Alors comme disait George Abitbol, l’homme le plus classe du monde : « Monde de merde ! ».

Un milliard de dollars : c’est ce que CALL OF DUTY : BLACK OPS a rapporté à son éditeur Activision à la fin de l’année 2010. Un putain de milliard de dollars ! La somme est d’autant plus vertigineuse que le budget officiel du jeu avoisine les 80 millions de dollars, promo comprise. Tiens, rien qu’en France, le jeu a vendu deux fois plus d’exemplaires (environ 600 000 !) que MODERN WARFARE 2, déjà un record à sa sortie en 2009, pendant sa première semaine. Bref, c’est du lourd, du populaire, du produit qui fait rêver dans toutes les langues, mais avec autant de fric gagné et réinvesti dans la licence, comment se fait-il que l’éditeur ne peut pas s’offrir autre chose qu’un doublage de série Z tchétchène ?!?

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Des passages aussi problématiques pour l’immersion du joueur, BLACK OPS en regorge à la pelle. Mais pour situer l’étendue du problème en France, l’exemple est frappant, puisqu’on n’évoque pas ici une vulgaire série Z vidéoludique ou un quelconque jeu du beauf, mais bel et bien une licence ultra-populaire, un jeu AAA conçu avec un soin maniaque dans tous les domaines artistiques… en VO ! Le doublage original propose ainsi les voix de Sam Worthington, Ed Harris ou encore Gary Oldman, qui interprète quand à lui le monsieur de la vidéo ci-dessus, juste pour situer la différence. Au cinéma, il faut certainement remonter aux années 80 pour avoir un tel échantillon de VF de pacotille dans des blockbusters équivalents, voir des très grands films, comme à l’époque ou ce bon vieux Gérard Depardieu doublait carrément John Travolta sans se fouler dans BLOW OUT, ou encore quand Al Pacino parlait comme un Donald Duck latino dans SCARFACE (« Tou vé youé à la vache ! »). Et même là, la problématique des voix desynchronisées n’était pas aussi flagrante, surtout pour un long gros plan d’une minute ! Sur ce dernier problème, il y a bien évidemment une explication rationnelle, rapportée ici par le comédien Serge Thiriet (la voix du Prince de Perse, c’est lui) dans une excellente interview réalisée par le site Digitalgames.fr.

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D’accord pour les méthodes de travail franchement hasardeuses et l’éventuel effort fourni par les comédiens au fil des années, surtout si on compare les VF des jeux actuels avec le mythique doublage catastrophique du premier METAL GEAR SOLID ci-dessous, mais à 70 boules le jeu, ce n’est pas vraiment une excuse, surtout quand certains éditeurs décident carrément de ne pas proposer la version originale, y compris quand on configure sa console en anglais, dans le but de « localiser » leurs produits, comme c’est le cas sur les CALL OF DUTY, mais également sur HALO. On se croirait presque revenu à l’époque de la VHS tiens !

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Même en mettant ces problématiques techniques (les moyens donnés aux artisans du doublage) et subjectives (la qualité du jeu d’acteur) de côté, il y a bel et bien un véritable souci dans la façon d’aborder le médium chez nous, et il ne date pas d’hier. Le meilleur exemple pour souligner le dédain dont fait preuve le jeu vidéo ne se trouve même plus dans la façon dont les journaux télévisés font leur beurre en révélant une quelconque teneur antisociale (la violence, l’aliénation, les « meuporg », tout ça). Pour le démontrer, il suffit de voir comment les personnes chargées de traduire les jeux s’amusent parfois à caviarder leur traduction de références qui, d’une part, ne proviennent clairement pas de la version originale (vu leurs origines typiquement franchouillardes) et d’autre part ne font aucun sens avec l’intrigue de manière générale. Et oui, c’est une chose de subir des conditions de travail pas vraiment au point, mais c’en est une autre de coller un accent à la Pagnol à un soldat d’élite au détour d’une bataille épique dans HALO 3 : ODST ! A ce jeu-là, le milieu de doublage français comporte apparemment un fan hardcore du GRAND DÉTOURNEMENT – LA CLASSE AMÉRICAINE, et celui-ci ne se gène visiblement pas pour le faire savoir. Si vous ne connaissez pas le génialissime essai totalement chtarbe de Michel Hazanavicius et Dominique Mézerette ont concocté en redoublant certains des plus grands classiques de la Warner avec l’aide des doubleurs originaux, en voici un avant-goût. Par contre, c’est totalement addictif, vous êtes prévenus !

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Tout ça pour dire que oui, nous aussi, nous sommes fans du GRAND DÉTOURNEMENT et oui, on a bien saisi la logique post-moderne du traducteur qui a du recul sur son propre métier et tout le tralala. Maintenant, tout ça c’est bien gentil, mais qu’est-ce que ces références viennent foutre dans des jeux vidéos que des milliers de consommateurs sont prêts à payer au prix fort pour s’immerger dans un univers virtuel dans lequel une équipe entière de développeurs a passé près de trois ans à mettre en place avec minutie  ? Non parce que franchement, ça ne vous sort pas du jeu, vous, quand vous croisez un passant de Liberty City qui gueule au téléphone qu’il va « manger des chips » dans GTA IV ou quand Johnny Klebitz éructe sur « les animaux préhistoriques partouzeurs de droite » dans le furieux climax de THE LOST AND DAMNED ? La liste des victimes est longue (on compte également THE LEGEND OF ZELDA : PHANTOM HOURGLASS ou encore BATTLEFIELD BAD COMPANY) et la méthode est trompeuse (pour ceux qui ne parlent pas couramment la langue originale, comment ne pas douter de l’intégralité de la traduction si elle est truffée de conneries ?), même s’il semble évident qu’il n’est pas tant question ici d’attaquer le médium plutôt que de s’offrir un petit plaisir pour épater un cercle d’initiés. Mais pour autant, il faudrait remonter très loin pour trouver de telles absurdités dans des blockbusters cinématographiques de ses 20 dernières années, à moins qu’on ait raté le moment ou Gandalf affirme qu’il aimerait se taper une « ouiche lorraine » dans LE SEIGNEUR DES ANNEAUX ou encore que Leonardo di Caprio est élu « L’homme le plus classe du monde » dans SHUTTER ISLAND et INCEPTION. Non, à vrai dire, un tel dédain pour l’art représenté fait plutôt penser à certains doublages de films pornographiques des années 80 et 90, et surtout à la façon dont les animés furent doublés à la grande époque du Club Dorothée. Et c’est là ou le progressisme social affiché par la mise en avant actuelle de la culture geek en prend un coup et où le jeu vidéo apparaît finalement comme un médium pris de haut, car susceptible d’être ridiculisé (ou maltraité, vu la qualité scandaleuse d’un doublage comme celui de BLACK OPS) sur son propre terrain, sans que personne ne trouve rien à redire, y compris les éditeurs étrangers qui ne réagissent pas face à de telles inepties. Autant dire que le chemin semble encore long, du moins chez nous, pour que le jeu vidéo soit ENFIN accepté comme un médium narratif à part entière, voir même comme l’un des arts les plus influents et les plus prometteurs pour les décennies à venir. A condition que ceux qui le nourrisse soient déjà les premiers à prendre soin de lui…

13 Commentaires

  1. Excellent papier! C’est vrai qu’en plus du prix, le doublage catastrophique est une motivation très forte pour les imports UK. (tu veux pas me le faire en English d’ailleurs ? :D)

    ((sinon ça n’a rien à voir mais j’ai ces erreurs en browsant gameparallax: Warning: preg_match() [function.preg-match]: Compilation failed: nothing to repeat at offset 1 in /homez.330/gamepara/www/wp-content/plugins/wassup/wassup.php on line 3954))

  2. Benj

    Gameblog avait fait un podcast justument sur la localisation (doublage, traduction) dans le jeu vidéo:http://www.gameblog.fr/podcast_161_podcast-157-la-localisation-dans-le-jeu-video

    (par contre je l’ai pas écouté en entier mais un des invités fait effectivement références au grand détournement)

  3. Thomas CAPPEAU

    Assez honteuse cette interview d’ailleurs Benj. Si je me souviens bien, un des doubleurs se félicite d’avoir coller une référence à Gameblog au sein d’une de ses traducs…

  4. Benj

    Le gars a foutu une référence à Gameblog au sein d’un doublage?! Etonnant… Faut que je le telecharge pour écouter ça…
    Dommage ce copinage déplacé car les podcasts de gameblog sont souvent très interessants je trouve (en particulier tous ceux avec Florent Gorges de Pixn’love).

    Sinon une question aux joueurs sur bobox 360 européenne (et c’est peut-être pareil sur PS3) , y’a-t-il un moyen de jouer en VOST autrement qu’en paramétrant la console en anglais (et encore, même comme ça certains jeux restent en VF, je pense à Modern Warfare 2 par exemple). Y’a-t-il des jeux qui proposent une option VOSTF? Parce que personnellement j’en ai encore jamais vu…

  5. Thomas CAPPEAU

    Nope Benj, c’est la seule solution. Et oui, certains jeux sont multilingues. Tu peux changer langue et sous-titres sur les jeux Valve et sur Assassin’s Creed 2 (de ceux que je connais)

  6. David Bergeyron

    Ah bah voilà ! Je comprends maintenant pourquoi les voix des personnages de TOUS les jeux vidéos auxquels je joue sont désynchronisées (en plus d’être souvent ringardes) !!!
    J’ai au moins appris comment travaillaient les doubleurs VF et c’est juste consternant de voir que ces méthodes d’animaux préhistoriques partouzeurs de droites sont encore appliquées de nos jours.
    En tout cas excellent billet Stephane.

  7. Benj

    Ok merci du renseignement Thomas.
    C’est quand même assez hallucinant de voir que le multilangue est bien installé depuis des lustres dans le milieu du cinéma en particulier via les dvds/BR et que dans le jeu vidéo, dont les méthodes de production sont pourtant quasiment devenues identiques à celles du cinoche, on ait toujours à se taper des vfs perraves …
    Surtout qu’avec les dernières générations de consoles on a une narration et une immersion assez proches de ce que peut nous offrir le cinéma. Et comme le dit très bien Steph, rien de tel qu’un doublage horrible pour nous faire sortir du jeu! Qu’on propose VF ou VO et qu’on laisse le choix au consommateur, damned it!

  8. David Bergeyron

    Certains jeux le proposent Benj (je joue à Assassin’s Creed 2 en ce moment et tu as le choix entre VOST ou VF) quand ils ne sont pas exclusivement en VOST comme les jeux Rockstars.

    D’ailleurs, il y a truc que je ne saisis pas bien dans ton article Stéphane. Quand tu parles de Liberty City et de ses passants qui gueulent « je vais manger des chips » au téléphone ou de Johnny Klebitz qui éructe sur « les animaux préhistoriques partouzeurs de droite » dans LOST AND DAMNED, tu parles des références que les traducteurs injectent dans les sous titres VF ?

  9. Stéphane MOÏSSAKIS

    C’est des références dans les sous-titres oui. Et là encore, si tu parles anglais, tu peux faire la distinction, mais dans Chinatown Wars, il n’y a pas de voix, donc quand le personnage principal balance des trucs du genre « le train de tes injures roulent sur le rail de mon indifférence » ou je ne sais quoi, bah c’est la seule source de narration que tu as… Idem dans Halo 3 : ODST : dans la VF (uniquement disponible chez nous, impossible d’avoir la VO en configurant la console en anglais), un personnage au téléphone balance un « ça va trancher » comme les projectionnistes de La Cité de la peur. Bref…

  10. David Bergeyron

    Merci Steph, faudrait que je me refasse Lost and Damned pour voir, je ne me souviens plus qu’il y avait la référence « les animaux préhistoriques partouzeurs de droite » dans le climax.

  11. Rââââh! J’avais pas vu encore la vidéo de l’interview et paf! encore un « palier à » TF1esque… Monde de merde!!

  12. Alex Robinne

    Est ce que le vrai problème ne vient pas du fait que la majeur partie des gamers n’en n’ont absolument rien à foutre du doublage dans les jeux ?
    Si Black ops fait 600 000 vente en France avec un doublage de merde, c’est bien que ce problème n’en est pas un pour les éditeurs…
    Et puis si on devait faire un sondage sur l’ensemble des gamers français (de tout âge, partout dans notre cher hexagone) en leur demandant si ils préfèrent jouer en VOST ou en VF, je pense que la réponse ferait dresser les poils des lecteurs de ce blog !!
    On est quand même en France où une grande partie des salles de cinéma passe encore de la VF (Paris et certains multiplexes de province faisant exception).

    Plusieurs décennies de formatage VF sur les films, ça laisse des traces…

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Le débat ne tourne pas autour du besoin ou non d’une VF Alex, mais sur le manque de choix parfois (notamment sur les COD ou encore Halo), sur la qualité bien sûr, et sur la façon dont les jeux sont pris de haut par ceux qui les doublent ou les traduisent.

      Ce n’est pas le cas de la poule ou de l’oeuf. Que des joueurs parviennent à se satisfaire de ces doublages-là, perso, je trouve ça malheureux, mais cela n’excuse en rien les éditeurs, surtout s’ils soignent le travail en vo. On dirait presque qu’il y a comme un véritable manque de communication entre ceux qui commandent le travail et ceux qui le fournissent, et qui se servent d’ailleurs des conditions difficiles (temps, moyens techniques) pour excuser le manque de qualité. A ce tarif-là, c’est à l’éditeur de se soucier de son produit, même si les consommateurs qui se plaignent sont minoritaires.

      Après, je m’en doute aussi que la plupart des joueurs préfèrent la VF dans l’absolu. Moi, je milite juste pour le choix, le respect de l’oeuvre et la qualité, pas l’absence de doublage.

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