L’IMPOSSIBILITÉ D’UNE ÎLE

Le film est fascinant, sa conception l’est bien plus encore. Pour notre second Bonus +, retour sur la grande œuvre malade de la New Line avec Marlon Brando, son clone nanifié et un élégant seau à glaçons en guise de couvre-chef !

« Je me souviens qu’un jour, Brando s’est tourné vers moi et m’a dit que ce tournage était le truc le plus étrange auquel il avait participé », raconte David Thewlis, l’acteur principal de L’ÎLE DU DR MOREAU. « Je n’ai pas pu m’empêcher de penser alors : « Putain, si c’est le truc le plus étrange qu’a fait Brando, je suis baisé ! »

Les suppléments DVD et Blu-ray ont été inventés pour des films comme L’ÎLE DU DR MOREAU. Certes, l’œuvre en elle-même mérite le détour. Boursouflure informe, ponctuée de séquences surréalistes, portée par des stars en roue libre et nantie d’effets spéciaux approximatifs (et pourtant signés par la crème d’Hollywood), la troisième adaptation en date du chef-d’œuvre d’H.G. Wells est l’un des objets non identifiés les plus fascinants de l’histoire du cinéma. Et en tant que tel, elle se doit de figurer dans toute Blouréthèque qui se respecte. Le film a d’ailleurs eu un impact notable sur la sous-culture américaine, en étant à l’origine de la création d’un personnage comique cultissime : le Mini Moi du Dr Denfer d’AUSTIN POWERS – L’ESPION QUI M’A TIRÉE est le descendant direct, en nettement moins déviant, du clone lilliputien de Marlon Brando incarné par Nelson de la Rosa. Une façon pour New Line de récupérer tardivement sa mise, puisque si l’espion de Mike Myers est devenu l’un des plus gros succès du studio, en revanche L’ÎLE DU DR MOREAU aurait contribué à creuser un trou de 100 millions de dollars dans les caisses de New Line. Il faut dire que le budget du film aurait avoisiné 60 millions de dollars, un chiffre colossal pour l’époque.

Image de prévisualisation YouTube

Notre déception est donc grande en constatant que le Blu-ray que sort aujourd’hui Seven 7, et qui est l’exact copie du disque US, ne contient quasiment aucun supplément. Il y avait pourtant à dire sur le licenciement du premier réalisateur attaché au film, sur les improvisations nonsensiques d’un Marlon Brando dépressif (sa fille, Cheyenne, vient de se suicider lorsqu’il rejoint le plateau), sur les caprices de Val Kilmer ou les innombrables accidents qui ont émaillé le tournage. Malheureusement, le chaland ne trouvera sur le Blu-ray qu’une malheureuse featurette promotionnelle de 5 minutes qui a au moins le mérite de cacher bien mal le chaos ambiant. Non seulement la langue de bois de Val Kilmer et David Thewlis, les deux seules stars interviewées, est pour le moins patente. Mais de plus, le détachement de Kilmer, qui semble être sous l’emprise de psychotropes, en dit long sur l’état mental du comédien lors des prises de vues. Rappelons que Kilmer était lors du tournage non seulement au pic de sa crise de star, mais qu’il divorçait également d’avec son épouse Joanne Whalley. Les menus sont fonctionnels, mais ils sont surtout d’une rare laideur. Par contre, la copie est suffisamment bonne pour donner un sérieux coup de vieux aux malheureux CGI et maquillages prosthétiques qui n’en demandaient pas tant. Comparativement au DVD, il y a là un net progrès. Il faut signaler enfin que le film est présenté dans son supposé director’s cut, avec un montage plus long de quatre minutes par rapport à la version vue en salles. Ce unrated director’s cut propose donc quelques élans gores supplémentaires et surtout une séquence d’ouverture différente. Que les fans de la première heure se rassurent : cette maigre tentative d’intégrité artistique n’a aucunement raison de ce film foutraque, qui conserve sa savoureuse incohérence. Enfin, deux bandes-annonces du film viennent conclure cette galette bien peu généreuse.

Vous l’aurez donc compris : ce Blu-ray est un candidat idéal pour notre rubrique Bonus +, qui n’est malheureusement pas aussi fournie que celle de JOHN CARTER. À notre décharge, rappelons qu’à l’époque de la sortie du film, Internet n’était pas aussi développé qu’aujourd’hui. Nous vous avons néanmoins déniché quelques informations qui vous permettront de compléter vos connaissances sur le tournage fascinant de L’ÎLE DU DR MOREAU.

DOCUMENT OFFICIEL

On commence en douceur avec ce qui ressemble fort au dossier de presse américain. Quelques citations, quelques infos, c’est toujours ça de pris !

RICHARD STANLEY

Un entretien récent du premier réalisateur du film, Richard Stanley, sur L’ÎLE DU DR MOREAU, illustré de concepts arts de sa version du film. Beau document, mais frustrant car trop court. Il est assez étonnant de découvrir des dessins de production puisque, selon ses propres déclarations, Richard Stanley aurait brûlé tous ses documents affiliés au projet après avoir été renvoyé du plateau par Mike De Luca (président du département long-métrage du studio à l’époque) au bout de trois jours de tournage. Après un hiatus de deux semaines, il fut remplacé par John Frankenheimer.

Image de prévisualisation YouTube

En ligne, un article très complet, paru dans le magazine NEON, sur le tournage du film raconté du point de vue de Richard Stanley qui arbore fièrement, en double d’ouverture, le masque de chien derrière lequel il assista incognito au tournage du film après son renvoi. On peut regretter une belle coquille sur le BATMAN interprété par Kilmer, mais en dehors de ça, c’est du tout bon !

Il y a des informations précieuses sur le site non officiel de Richard Stanley, dont un article très complet de FANGORIA. Moins sensationnaliste que le papier de NEON, l’article donne la parole à Edward R. Pressman, le producteur qui fut le premier à acheter le scénario de Stanley lorsque ce dernier, ruiné, essayait de terminer le tournage de son second film, LE SOUFFLE DU DÉMON. On y trouve également l’explication de l’improbable seau à glaçons que porte Marlon Brando dans l’une des scènes mémorables du film : « Je m’ennuyais tellement » a déclaré l’acteur à propos de sa trouvaille, « je ne savais pas quoi faire d’autre pour m’occuper ! » Soit.

À signaler également que le site propose un pdf du script de Richard Stanley et Michael Herr (oui, oui, celui de FULL METAL JACKET), revu par Walon – LA HORDE SAUVAGE – Green. Après le départ de Stanley, Frankenheimer et Ron Hutchinson modifieront drastiquement ce scénario qui était pourtant précédé d’une excellente réputation. Stanley avait d’ailleurs travaillé quatre ans dessus.

LES ACTEURS

Vous trouverez sur ce site consacré à Ron Perlman quelques informations et de minuscules mais assez rares photos de la conception de son personnage qui fut dessiné, comme la plupart des monstres, par Mark « Crash » McCreery. Il y a également un entretien avec Ron Perlman qui était tellement enchanté à l’idée de travailler avec Marlon Brando, qu’il semble être parvenu à oublier le chaos ambiant.

Un article d’époque sur le « cas » Val Kilmer, avec une section sur le tournage de L’ÎLE DU DR MOREAU où l’on apprend que le comédien s’était amusé à brûler un cameraman avec une cigarette ou encore qu’il récitait des dialogues d’autres personnages lors de ses scènes. La majeure partie de la section consacrée à L’ÎLE DU DR MOREAU se situe sur les pages 3 et 4. Le papier rapporte notamment l’une des anecdotes les plus célèbres du film. Après avoir filmé la dernière scène de Kilmer, John Frankenheimer poussa un cri de soulagement : « Et maintenant, virez-moi cette merde de mon plateau ! ».

Et parce qu’il faut bien donner la parole à la partie adverse, un extrait (de mauvaise qualité) de l’épisode d’INSIDE THE ACTORS STUDIO consacré à Val Kilmer. Vers 25 minutes, le comédien évoque son implication sur L’ÎLE DU DR MOREAU. Il est fascinant de voir avec quelle désinvolture Kilmer se souvient du tournage : dans ce récit rempli de mensonges (par omission la plupart) il fait part des lubies de Brando, de son détachement pour ce tournage qui tourne rapidement à la vaste blague, et tente de justifier son inénarrable imitation de Brando. Il faut néanmoins savoir que Brando n’avait que du mépris pour Kilmer, ce qui ne transparaît pas du tout dans cette interview.

Image de prévisualisation YouTube

Fairuza Balk a elle aussi son lot de responsabilités dans le tournage catastrophique du film : son personnage devait subir trois phases de transformation en animal, et le Stan Winston Studio lui avait conçu deux jeux de prothèses. Mais la comédienne refusa au dernier moment d’être défigurée de la sorte, acceptant juste d’avoir de petites prothèses sur ses oreilles… qu’elle cacha derrière ses cheveux à l’instant de tourner ! Espérons qu’elle aura l’honnêteté de s’expliquer sur ces actions à travers le livre qu’elle nous promet d’écrire, du moins si l’on en croit sa petite déclaration trouvée sur son site officiel.

LES EFFETS SPECIAUX

Les trois meilleures sources d’informations ne se trouveront pas sur le Net, mais sur du bon vieux support papier. En l’occurrence, vous pouvez consulter le CINEFEX n°68 et l’AMERICAN CINEMATOGRAPHER d’août 1996 (avec visite sur le plateau). L’indispensable ouvrage THE WINSTON EFFECT propose également plusieurs pages sur le film avec des photos, le témoignage de Shane Mahan (qui était superviseur sur le plateau) et une déclaration pas piquée des hannetons de Stan Winston : « Sincèrement, c’est un projet que je n’ai pas assumé. Je pense même que c’est le plus gros film de mon studio où je ne suis jamais allé sur le tournage. J’ai juste abandonné le pauvre Shane sur place, avant qu’ils (la production – NDR) ne l’écartèlent ! » Parmi les déconvenues du film, Shane Mahan m’avait raconté, à l’occasion d’un documentaire réalisé sur Stan Winston pour l’éditeur CTV et produit par Fenêtre sur Prod, que le casting du mutant Assasimon avait changé en dernière minute : l’acteur australien qui devait interpréter le personnage s’était blessé, et devait rester à Sydney. Peter Elliott, qui était embauché par la production pour chorégraphier les mouvements des hommes animaux, l’a remplacé au pied levé. Mais le crâne d’Elliott était trop gros pour rentrer dans le masque mécanique. Il a donc fallu découper la coque en fibre de verre à la dremel pour qu’il puisse enfourner son visage dans la gueule animatronique du mutant.

XFX, la compagnie de Steve Johnson, fut la première à travailler sur les effets spéciaux de L’ÎLE DU DR MOREAU, avant de perdre le contrat au profit du Stan Winston Studio. On trouve peu de documents sur le travail de XFX, mais voici quelques designs vendus aux enchères lorsque Johnson se retira du métier il y a quelques années.

[nggallery id=20]

Il est à noter que le Stan Winston Studio arriva par conséquent assez tard sur le projet, et dut boucler la fabrication des effets spéciaux en seulement vingt semaines, un délai ridicule pour créer 42 personnages (dont 14 de premier plan). De plus, en cours de tournage, ce chiffre intimidant grimpa à 150 à la demande de Frankenheimer ! Les figurants interprétant les hommes animaux furent débauchés en partie dans une communauté de hippies allemands, qui avaient installé leur camp dans la jungle, non loin du plateau de tournage. Selon Shane Mahan, Richard Stanley s’était réfugié chez eux après s’être fait licencier, et serait devenu plus ou moins leur gourou. C’est grâce à eux qu’il put revenir hanter le plateau de tournage, le visage caché derrière un masque d’animal. Stanley retira son masque lors de la fête de fin de tournage de Marlon Brando. Val Kilmer en profita pour venir lui demander pardon.

Un petit papier, avec des liens vers des vidéos qui ne sont malheureusement plus disponibles, sur les effets spéciaux de Digital Domain. L’ÎLE DU DR MOREAU marque une première pour le studio qui appartient encore à l’époque à James Cameron et Stan Winston : c’est en effet la première fois que DD réalise des personnages en 3D. Il s’agissait en l’occurrence une doublure numérique de LoMai (interprété par Mark Dacascos, les mouvements du double numérique étant saisis en motion capture sur un véritable félin) et des petits rats humanoïdes. La scène originale avec ces créatures est d’ailleurs absente du montage : ils devaient apparaitre dans la séquence de l’accouchement. Mais Frankenheimer les apprécia tellement, qu’il décida en postproduction de tourner une nouvelle séquence qui leur est entièrement dévolue : le personnage de Thewlis tente de fuir à bord d’un bateau où pullulent ces petits monstres qui l’agressent (assez mollement, il faut bien le dire). Les extérieurs de cette séquence utilisent des plans déjà tournés en Australie. Mais comme ils ont été filmés de jour et que la scène est censée se dérouler de nuit, DD doit les modifier en postproduction (l’effet passe d’ailleurs assez mal en haute définition). Le reste de la scène fut tourné dans les locaux de DD, en Californie.

S’il reste une chose à sauver du marasme du film, c’est bien son générique d’ouverture, signé par Kyle Cooper de Prologue, alors auréolé de son incroyable travail sur SE7EN de David Fincher. Vers 2’30 de cet entretien carrière vidéo, Kyle Cooper évoque son travail sur L’ÎLE DU DR MOREAU. Et sur ce lien vous pourrez voir quelques designs du générique d’ouverture (signés du storyboardeur Wayne Coe), contenant également deux ou trois infos sur sa conception. Enfin, si vous voulez vous refaire le générique, c’est par ici.

Et pour finir une petite photo d’une scène coupée. Malheureusement, on ne trouve pas d’images des nombreux monstres créés par Stan Winston Studio et absents du film, comme un personnage d’homme-ours prénommé Kiril, et qui était le favori de l’équipe. À noter que la séquence de l’accouchement fut, là encore, source de conflit, puisque Frankenheimer décida au dernier moment que la mère de l’enfant devait être toujours en vie au cours de la scène, alors qu’elle était décédée dans le scénario. L’équipe du Stan Winston Studio, qui avait construit une marionnette statique, dut donc ajouter au dernier moment des « bladders » (poches gonflables) et des tiges dans les membres du mannequin afin de l’animer. Le petit bestiau de la photo était, lui, une marionnette animatronique et à câbles, animées par huit maquilleurs.

Bien entendu, cette liste n’est aucunement exhaustive. Nous vous invitons donc dans les commentaires à nous faire part de votre trouvaille pour étayer ce Bonus + dédié à L’ÎLE DU DR MOREAU.

TITRE ORIGINAL Island of Dr Moreau
RÉALISATEUR John Frankenheimer et Richard Stanley (non crédité)
SCÉNARIO Richard Stanley et Ron Hutchinson.
Non crédités : Michael Herr, Walon Green, John Frankenheimer.
MUSIQUE Gary Chang
PRODUCTION Claire Rudnick Polstein, Edward R. Pressman & Tim Zinnemann
AVEC Marlon Brando, Val Kilmer, David Thewlis, Nelson de la Rosa, Le seau à glace…
DURÉE 100 mn (version director’s cut)
DATE DE SORTIE 8 janvier 1997 en salles en France. En Blu-ray : 14 août 2012
BONUS
– Featurette promotionnelle
– Bandes-annonces

4 Commentaires

  1. Hicks

    Dans le numéro 105 de Mad Movies (janvier 1997), Marc Toullec et Didier Alouch avaient écrit un papier bourré d’infos sur le tournage et le licenciement de Richard Stanley.

    (chouette papier sinon !)

    (Hicks)

  2. jean pierre de chez Koff

    Excellent article, vraiment passionnant. Cela dit je me méfie des affirmations sur les rapports entre Kilmer et Brando : il y a tellement d’envies, de jalousies dans le cinéma qu’on entend tout et n’importe quoi sur à peu près n’importe qui…

  3. Juledup

    Un complément découvert par Jérôme Wybon du site Forgotten Silver ( http://www.forgottensilver.net/ ) sur les deux différents montages du film :
    http://www.movie-censorship.com/report.php?ID=463474

  4. Julien DUPUY

    Trois minutes de témoignage très émouvant de Ron Perlman sur son expérience sur ce tournage :
    http://movies.yahoo.com/video/role-recall-ron-pearlman-231057890.html

Laissez un commentaire