LA FIN DES TEMPS

Avec ARMAGEDDON, Michael Bay signe en 1998 son premier méga-blockbuster, celui qui lui vaut d’être surnommé « L’Antéchrist » par le magazine Entertainment Weekly. Et pour cause, puisque le réalisateur y casse toutes les règles, y compris celles qu’il respectait encore dans BAD BOYS et THE ROCK, au point que son film concept a changé la donne dans le domaine du grand spectacle estival tel qu’il se pratique désormais. Une grande œuvre destructrice en somme.

Si Michael Bay est considéré aujourd’hui comme un « cinéaste de destruction massive » – au point de se tourner lui-même en dérision dans des pubs où il fait tout péter au C-4 – c’est certainement dû au succès d’ARMAGEDDON, son premier grand film destructeur, et celui dans lequel il cause d’ailleurs le plus de dégâts effectifs. Pour lui, le fait que la Terre et l’humanité soient menacées par un gigantesque astéroïde est un bon prétexte pour faire péter New York, Shanghai et même Paris dans un plan séquence dévastateur de seulement quelques secondes, qui a été rajouté au montage tout juste un mois avant la sortie du film. Mais on peut dire qu’il s’agit ici d’une lecture du film au premier degré. Car si Michael Bay est considéré comme « L’Antéchrist » par la presse américaine (et par extension, par celle du monde entier), c’est parce qu’il représente tout ce qui va mal dans le contexte du cinéma hollywoodien : ARMAGEDDON est ainsi conspué parce qu’il s’agit de toute évidence d’un film bruyant et lourdingue, au montage « épileptique » (pour reprendre le terme utilisé à l’époque) et à l’imagerie patriotique fortement suspicieuse. Une œuvre « vidéo-clip » pour reprendre l’expression favorite des critiques fainéants qui ne savent pas comment catégoriser autrement un film qui s’exprime dans sa narration à grands renforts d’imagerie iconique, de montage « cut » et de mouvements de caméra incessants. Il faut dire aussi que le producteur Jerry Bruckheimer et Michael Bay sont plutôt directs au moment de la sortie en salles, notamment à travers la façon assez candide dont ils décrivent les prémices du projet : condensé de deux scénarios différents qui sont rafistolés ensemble, ARMAGEDDON a été conçu comme une sorte de « 12 SALOPARDS dans l’espace », avec l’aide d’une quinzaine de scénaristes. Rien de plus normal selon Jerry Bruckheimer, qui considère que c’est le procédé naturel pour obtenir un scénario de qualité, même si le générique final ne compte  que quatre scénaristes crédités. De son côté, Michael Bay se vante d’avoir fait en sorte que ses plans n’excèdent pas les 1,5 secondes en moyenne (toutefois, certains mouvements de caméra durent 8 ou 9 secondes), afin d’offrir un spectacle d’une intensité inégalée. Cette façon de révéler leurs secrets de fabrication va se retourner contre eux, du moins du point de vue de la critique. Alors que THE ROCK avait relativement été apprécié deux ans plus tôt – et même considéré par certains comme un « film d’action intelligent » (ils ont dû bouffer leur chapeau depuis) – ARMAGEDDON n’a pas le droit aux mêmes égards, puisqu’il est carrément nominé dans sept catégories aux « Razzies », les Oscars du pire. Un gage de qualité, quand on sait que Brian De Palma, John McTiernan, Michael Cimino, William Friedkin, Sylvester Stallone ou encore Paul Verhoeven ont eu le droit à des honneurs similaires, parfois pour les films les plus emblématiques de leur carrière.

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Finalement, ce qui est vraiment reprochable à Michael Bay a rarement été évoqué par la presse à l’époque de la sortie du film. Comme BAD BOYS et THE ROCK, ARMAGEDDON souffre des mêmes problématiques de découpage et du manque de spatialisation adéquate dans la façon dont le réalisateur agence ses plans. Le montage « cut » ne fait qu’accentuer la perte de repères du spectateur (en même temps, peu de personnes se sont plaintes du problème) mais il n’est en aucun cas la raison majeure du bordel ambiant généré par le film. En vérité, dans les années qui vont suivre la sortie d’ARMAGEDDON, des films comme MATRIX ou L’ENFER DU DIMANCHE seront montés sur un tempo similaire (au moins dans une poignée de séquences clés), mais ne perdront jamais de vue les enjeux narratifs principaux, sans parler du soin apporté à la gestion de l’espace et aux différents angles de prises de vue, qui vont s’avérer complémentaires avec une constance ébouriffante. Ce n’est pas le cas d’ARMAGEDDON, puisque Michael Bay croise régulièrement ses axes, ne prend jamais en compte les raccords entre les plans et écrase fréquemment ses perspectives dans des longues focales omniprésentes, ce qui peut poser un problème de lisibilité,  notamment dans la seconde partie qui se déroule principalement sur l’astéroïde. Le meilleur exemple de séquence totalement incompréhensible reste l’explosion de la station Mir, une péripétie improbable qui vire en partouze de formes bruyantes et colorées, sans aucun lien direct entre elles, si ce n’est un vague prétexte scénaristique à ce brouhaha informe : une valve explose, la pression augmente et tous les astronautes se mettent à courir dans les couloirs de la station en gueulant, afin de rejoindre leurs navettes respectives et quitter les lieux au plus vite. Ça a l’air simple raconté comme ça, mais il nous a fallu plusieurs visionnages de la séquence incriminée pour vous fournir ce résumé de deux petites lignes ! À la décharge de Michael Bay, il existe cependant un « director’s cut » à ARMAGEDDON, distribué uniquement aux États-Unis en DVD, dans le cadre de la prestigieuse collection Criterion, qui ne sort pas que du Bergman et du Kurosawa comme on peut le constater. Avec seulement deux minutes de plus, ce montage propose quelques courtes séquences supplémentaires (dont une scène où le personnage de Bruce Willis, avant de partir dans l’espace, va voir une dernière fois son père – un gros dur interprété par Lawrence Tierney), mais aussi un agencement de plans différent lors de certains passages clés. La séquence de la station Mir est d’ailleurs celle qui connaît le plus de changements, avec des valeurs de plans souvent différentes, à tel point qu’elle devient presque compréhensible à la première vision. On a dit presque !

Avec le recul, ARMAGEDDON comporte déjà les autres problématiques qui vont émailler la carrière de Michael Bay, et notamment cette propension à se débarrasser, par le biais d’un humour au ras des pâquerettes, d’une situation dramatique montée en épingle : une marque de fabrique qui participe pour beaucoup au plaisir coupable que peuvent procurer ses films. C’est ainsi que la quasi-totalité des événements de TRANSFORMERS 2 : LA REVANCHE (dont la production a été lancée sans scénario, rappelons-le) sont ainsi désamorcés par un pet de Decepticon ou un bref plan de deux chiens qui se grimpent dessus, voire une paire de roubignoles du Devastator, quand il faut bien finir par boucler le film après deux heures trente de grand n’importe quoi cinématographique. Dans ARMAGEDDON, il suffit de se prendre un retour de gravité dans la tronche pour sauver la situation en deux-deux, ou alors cogner très fort sur une machine en gueulant comme un veau pour relancer le décollage d’une navette de la NASA. D’un strict point de vue dramaturgique, un tel nivellement par le bas aura démontré qu’il est néanmoins possible de maintenir l’intérêt du spectateur avec pas grand chose, à tel point que le blockbuster hollywoodien ne sera plus tout à fait le même après les succès conjoints d’INDEPENDENCE DAY de Roland Emmerich et d’ARMAGEDDON. D’autres projets improbables repousseront encore plus loin les limites de l’indigence scénaristique, avec un succès si insolent qu’il en devient presque fascinant. En effet, qu’est-ce qui a pu contenter les spectateurs du monde entier devant des « œuvres » plébiscitées aussi vides de substance que PIRATES DES CARAÏBES ou encore SHREK 2 ? Pire encore, alors que Michael Bay affine sa technique et son style au point de livrer certaines des scènes d’action les plus dingues vues sur un grand écran dans la dernière heure de TRANSFORMERS 3 – LA FACE CACHÉE DE LA LUNE (dont le prétexte scénaristique dépasse à peine l’intérêt d’un épisode de télé-réalité quelconque), d’autres se décident à lui piquer la formule pour la vider encore un peu plus de sa substance : à ce titre, BATTLESHIP de Peter Berg vaut son pesant de cacahuètes en matière de cynisme cinématographique nonsensique et parfaitement assumé en tant que tel, puisqu’il puise dans toute la carrière de Bay pour construire son intrigue qui tient en quelques lignes de scénario. Et on ne parle évidemment pas du final d’AVENGERS, qui pompe mollement celui de TRANSFORMERS 3 – LA FACE CACHÉE DE LA LUNE, tout juste un an après sa sortie en salles. Tranquille !

Ce qui sauve Michael Bay, par rapport aux autres tâcherons qui n’ont pas, de toute manière, son sens inné de l’image qui en jette, c’est cette croyance indéfectible en ce qu’il filme. Conçu comme un pur produit, à tel point que le studio a exigé de rajouter une intrigue amoureuse en cours de tournage après le succès surprise de TITANIC, ARMAGEDDON est pourtant habité par la passion « bigger than life » de son réalisateur. Dans ses meilleurs moments, le film de Michael Bay sait présenter ses personnages avec une certaine attitude, comme il sait manier un humour salvateur quand celui-ci ne se met pas en travers de la dramaturgie. Le film expose certainement ses enjeux avec une série de punchlines plus amusantes les unes que les autres (« C’est un astéroïde de la taille du Texas », « Sa collision va mettre en pratique les pires passages de la Bible ») et un dédain complet pour la moindre approche réaliste du sujet, ce qui a tendance à le rendre  aussi divertissant que déconcertant. Quant à sa manière d’illustrer par l’image la notion d’Americana, elle est peut-être de mauvais goût (encore qu’il s’agisse d’une expression à redéfinir dans le cas de Michael Bay), mais elle a le mérite de venir des tripes. À l’époque, en 1998, et après seulement trois films, il était peut-être difficile de défendre le réalisateur de BAD BOYS sur des simples notions cinématographiques et pourtant, il était déjà impossible de lui dénier un style bien à lui, quasi intégralement composé de « money shots » tous percutants à défaut d’avoir une véritable relation entre eux. S’il est parvenu à s’exprimer avec plus de précision à chacun de ses films suivants, Michael Bay n’a cependant pas cessé d’œuvrer pour rendre la connerie un peu plus sexy (BAD BOYS II) ou pour abrutir des sujets à fort potentiel cinématographique (PEARL HARBOR, THE ISLAND). On attend donc qu’un jeune apprenti cinéaste, élevé aux mouvements de caméra circulaires en contre-plongée de TRANSFORMERS, ait l’intelligence de retenir strictement ce qui fait l’intérêt du cinéma de Michael Bay, pour en tirer quelque chose de substantiel. Charlie Chaplin ne disait-il pas : « Du chaos naissent les étoiles » ?

coverrr2NB : Ce texte a d’abord été publié dans le numéro 2 de ROCKYRAMA, actuellement en kiosques. Merci à Johan Chiaramonte pour l’autorisation de diffusion.

9 Commentaires

  1. Baptiste

    Excellent texte, ça fait plaisir de voir des gens laisser tomber le cynisme bobo et la masturbation intellectuelle pour enfin se concentrer sur le Père Bay ! Transformers 3 est un putain de film qui casse tout Chicago dans la plus totale impunité, et ça c’est cool !

    PS : à quand une critique de GTA V ?

  2. killa

    ta tout compris toi, je crois que l’article est loin d’affirmer que transformers 3 est cool

  3. Fest

    « certaines des scènes d’action les plus dingues vues sur un grand écran »

    Si ça c’est pas « cool » killa je sais pas ce que c’est… Je suis pas fan des Transformers mais faut avouer que le final du 3 c’est de la folie.

    • Baptiste

      Merci Fest, mais devant le cynisme et la bêtise, la meilleure solution reste le silence, même si la tentation est grande :p

  4. killa

    (dont le prétexte scénaristique dépasse à peine l’intérêt d’un épisode de télé-réalité quelconque)

    reste silencieux j’avais pas l’intention de disserter avec toi .

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Si ça peut vous rassurer sur vos éventuelles positions, je dirais qu’on peut aimer Michael Bay et être parfaitement conscient de sa place dans l’histoire du cinéma.

      C’est mon cas, et j’ai absolument tous ses films chez moi (y compris ceux que je n’aime pas, comme Pearl Harbor et The Island), donc oui, il y a une certaine défense du bonhomme dans ce texte.

  5. Jack

    Qui sait? Peut-être que quand M. Bay sera vieux, et qu’il aura un bon script entre les mains, il pourra faire de très bons films? C’est tout de même un bon technicien, on peut espérer un genre de carrière à la « Tony Scott ». Avec Pain&Gain, ça semble bien parti.

  6. Tout à fait il deviendra un grand cinéaste classique en terme de mise en scène, ce qu’il est déjà parfois dans certaines séquences, d’ailleurs récemment j’ai fait un petit hommage aux films de bagnoles des seventies à San Francisco et impossible de ne pas penser à THE ROCK à qui j’ai piqué quelques plans, lien ci-dessous pour ceux que ça intéresserait…

    http://www.youtube.com/watch?v=HfbYxANzEkA

  7. Bengal

    Vous oubliez de préciser qu’une bonne partie du film a été pompé sur le script d’un projet avorté de James Cameron et Peter Hyams, Bright Angel Falling. Le pitch est le même, on y retrouve le héros brouillé avec sa fille, l’escale par la station Mir, le tour de la Lune, jusqu’au climax du père se sacrifiant pour sauver sa fille en faisant exploser la comète.

    Sauf que dans le script de Cameron/Hyams, c’est 1000 fois plus spectaculaire et émouvant. Certains passages font tout de suite penser à Gravity d’ailleurs, comme la destruction de Mir en apesanteur, ou encore le sauvetage d’un astronaute en orbite de la Lune. Et je parle même pas des scènes de destruction massive qui auraient mis la misère à tous les Roland Emmerich et Michael Bay de la planète.

    Qu’on ait eu droit à des films foireux comme Armageddon et Deep Impact au lieu du projet de Cameron, ça me dépasse.

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