JAMAIS PLUS JAMAIS

Chez GP, on aime les héros sévèrement burnés. Alors quand il s’agit de prêter main forte à un gros bourrin au verbe fleuri et aux calibres turgescents pour libérer le monde d’une invasion d’aliens fornicateurs venus engrosser nos stripteaseuses, on ne réfléchit pas un instant et on fonce dans le tas. Depuis 1996, toute la communauté accroc aux FPS funs et bourrins a retenu son souffle dans l’attente d’une suite aux aventures de Duke Nukem, le héros vidéoludique le plus irrévérencieux de la planète. Alors que les fans étaient au bord de l’asphyxie, la vieille promesse de 3D Realms a finalement refait surface, et c’est en bonne mère de substitution que Gearbox Software a accouché au forceps de ce DUKE NUKEM FOREVER annoncé depuis maintenant 14 ans. Malheureusement, si vous étiez venus pour « botter des culs et mâcher du bubble gum », vous avez plutôt intérêt à avoir préparé un bon stock de gomme à mâcher !

On ne va pas revenir en détails sur le développement chaotique de DUKE NUKEM FOREVER, alias DN4E dans les milieux autorisés. Si vous êtes un joueur de longue date et un fan de FPS depuis toujours, vous avez certainement suivi l’épopée du plus célèbre « Vaporware » de tous les temps. Tout au plus, on rappellera qu’après la faillite de 3D Realms, le jeu est passé de mains en mains avant d’échoir chez les développeurs de GearBox (les responsables des add-on de HALF-LIFE, de la licence BROTHERS IN ARMS et de BORDERLANDS) pour un rafistolage et une sortie de la dernière chance. Malheureusement, de ses nombreux passages sur le billard, DN4E n’a gardé que les cicatrices disgracieuses et écope d’un sérieux handicap dans la course à la technique, à l’innovation et au fun que se livrent les développeurs de FPS depuis DOOM. C’est un fait : en 2011, le personnage de Duke Nukem ne passionne plus grand monde. Avec un peu de recul et un rapide coup d’œil sur les chiffres de vente de DUKE NUKEM FOREVER (850 000 exemplaires vendus en 10 semaines, au lieu des 3 millions prévus), on pourrait même parler d’échec commercial si Strauss Zelnick (le PDG de l’éditeur Take-Two) ne se voulait pas rassurant dans une interview où il a déclaré être « reconnaissant de travailler dans un marché où un jeu peut être perçu comme décevant mais toujours rapporter de l’argent ». Pour autant, très rares sont les mauvais jeux sans mauvaises ventes, et en tâtant la bête, on peut confirmer que c’est bel et bien devant la porte de GearBox Software qu’il faudra balayer pour découvrir les raisons d’un tel échec public.

Bien évidemment, loin de nous l’idée d’incriminer la compétence des développeurs de GearBox qui ont dû se faire un cul pas possible pour faire de DN4E un titre à la hauteur de l’attente. Toutefois, passés les discours commerciaux qui vendent le jeu comme un FPS bourré d’idées, fun et graphiquement dans l’air du temps (des messages martelés en interview par le boss de Gearbox lui-même), on se permettra de s’interroger sur la façon dont les concepteurs du sympathique BORDERLANDS ont appréhendé cette entreprise de sauvetage bâtie sur des reliques d’un autre âge (la base de travail des développeurs date quand même de 2005, soit une éternité à l’échelle vidéoludique). Après quelques minutes de jeu, il apparaît que l’équipe a clairement préféré développer la beaufitude, le fan service et l’irrévérence assumée de l’univers du Duke pour mieux masquer la pauvreté abyssale d’un titre complètement à la ramasse. Cette approche s’avère toutefois payante à en croire certains joueurs (peu exigeants ?) qui voient en DN4E un bon délire beauf, politiquement incorrect, à l’humour omniprésent et dont la réalisation moyenne ne se justifie que par la volonté assumée des développeurs de faire un titre « old school ». On aimerait y croire à mort, mais force est de constater que le jeu tient plus du recyclage laborieux et techniquement suranné qu’à n’importe quelle entreprise étudiée et à l’orientation artistique très marquée, aussi délirante soit-elle. Sans le vouloir, c’est d’ailleurs à peu près ce que confirme Randy Pitchford  dans une interview donnée au site Gamehope peu de temps avant la sortie du jeu. Pour le patron de Gearbox, DUKE NUKEM FOREVER est avant tout la vision du jeu tel que 3D Realms l’avait imaginé avant sa faillite et c’est dans une optique de « sauvegarde » et d’hommage au travail déjà accompli par l’équipe du défunt studio que les petits gars de Gearbox ont axé leur développement. À partir des bribes de programmes déjà développés, la mission des concepteurs de BORDERLANDS aura donc été de recoller les morceaux et refaire certaines parties vieillottes du jeu tout en respectant au pixel près la direction artistique initiée par 3D Realms jusqu’en 2009 (voir bien avant, si on en croit nos yeux). Du pur travail technique pour rendre le titre jouable par le plus grand nombre ? Pas besoin de lire entre les lignes, ce que nous dit Randy Pitchford est très clair : DUKE NUKEM FOREVER c’est un vieux jeu de 2009, avec des idées de 2009, un gameplay de 2009, des graphismes de 2009 et un level design de 2009.

Comme tous les vaporwares finalement, DN4E sent le réchauffé, même s’il compte sur son petit lot de nouveautés pour relever un peu la sauce. On ne saura jamais vraiment qui, de 3D Realms ou de GearBox, est à l’origine de ces nouvelles idées, mais il apparait qu’elles ont toutes été implémentées dans l’unique but de convoquer la nostalgie des fans de la première heure, tout en essayant d’attirer les nouveaux joueurs qui n’ont jamais connu le Duke. Bien sûr, la thématique d’époque a été respectée, mais certains de ces ajouts surprennent à plus d’un titre. C’est le cas par exemple de l’abandon de la barre de vie au profit d’une barre d’Ego qui induit notamment l’abandon de l’exploration des niveaux à la recherche du passage secret abritant un medikit. Quand le Duke est touché, c’est donc son Ego qui en prend un coup (l’idée est plutôt bonne) et pour rattraper confiance en lui, il suffira de se planquer un moment (une honte pour le Duke) ou de flatter son Ego en interagissant avec des éléments du décor comme une paire de nénés extra-terrestres qui pousse sur un mur, une stripteaseuse qui se trémousse ou, plus logiquement, la contemplation de son reflet dans un miroir. Pour le reste des innovations, le parti pris est un peu plus scabreux et les divers concepts développés ici retombent malheureusement vite à plat, surtout quand ils franchissent des limites que le premier jeu n’avait pas effleuré en son temps. Pour sauvegarder et faire perdurer la marque de fabrique de la licence, Gearbox s’est donc interdit de révolutionner ce qui faisait le sel du gameplay de DUKE NUKEM 3D (les petites pépées, l’action et les bons mots du Duke) mais c’est par excès d’impertinence que les innovations apportées finissent par sombrer dans la beaufitude et le mauvais gout. L’interactivité du joueur avec son environnement étant à l’époque  aussi révolutionnaire que fun, c’est donc comme au bon vieux temps qu’il nous sera permis de nous amuser avec les éléments du décor à des fins spécifiquement comiques. S’il nous est donc toujours possible de pisser dans un urinoir, de boire l’eau d’une fontaine, de jouer à des jeux d’arcade ou de donner des billets aux stripteaseuse pour qu’elles nous montrent leurs seins (« Shake it Baby »), l’une des nouveautés de ce cru 2011 attire inévitablement notre attention puisqu’elle consiste ni plus ni moins à permettre au joueur de… jeter de la merde partout !! Plus ridicule que vraiment drôle, ce passage marque le début d’une série de situations pour le moins embarrassantes qui démontrent l’envie calculée de faire de la provocation gratuite, un argument marketing pour attirer les jeunes joueurs.

Image de prévisualisation YouTube

Et comme l’univers de la licence est de nature plutôt sexy, la provoc tourne donc inévitablement autour du trou de balle, avec un décalage grossier entre la volonté de coller à l’univers macho et second degré de Duke Nukem et celui de faire de la provocation gratuite, et parfois tendancieuse, un argument marketing. Le meilleur exemple se situe d’ailleurs au tout début du jeu, qui pousse le joueur à refaire la fin de DUKE NUKEM 3D avant de découvrir qu’il incarne en fait le Duke en train de jouer à son propre jeu vidéo. Une mise en abime plutôt bien vue, compte tenue de la longue attente provoquée par le jeu, mais qui se voit immédiatement tuée dans l’œuf par une scénette provoc qui dévoile que deux jumelles habillées en écolières sont en train de faire une petite turlutte à notre héros. Le racolage l’emporte alors sur toute tentative de mettre la licence à niveau, comme en témoignent d’ailleurs d’autres passages du même acabit (Duke assiste à des ébats lesbiens, ou doit chercher un godemichet et une capote dans une boite de strip, pour s’envoyer en l’air avec l’une des employées) qui ne doivent rien à l’intrigue générale, si ce n’est qu’ils la ralentissent considérablement dans le but de coller à l’univers traité, sans jamais le renouveler autrement que par l’excès et la provocation. Au regard de l’original, véritable petit plaisir coupable super rythmé et bourré d’action, ça la fout un peu mal. La VF du jeu pousse d’ailleurs la logique de mise en abime un peu plus loin, puisque c’est l’acteur Daniel Beretta, la voix française de tous les rôles d’Arnold Schwarzenegger depuis 1987, qui prête cette fois sa voix au Duke, dont le physique et la personnalité sont évidemment tributaires de la star de TERMINATOR. Une bonne idée ? Si les références à la filmographie d’Arnold n’avaient pas été aussi marquées, peut-être. Maintenant, on vous laisse juger ce que les bons mots du Duke donnent sur son modèle…

Image de prévisualisation YouTube

Pendant un instant, il faut bien avouer qu’on s’est senti un peu trop vieux pour ces conneries. Mais les quelques heures de jeu passées dans cet univers à la fois familier et ringard nous ont bien confirmés que des problèmes plus profonds, et liés à son développement chaotique, minent clairement le bon déroulement du jeu. Le gameplay est principalement à mettre en cause, puisque les différentes phases de jeu se suivent de manière décousue et peu originale, dans une tentative de singer certains grands titres du genre FPS. En effet, avant que le projet ne soit abandonné, les développeurs de 3D Realms ont du redoubler d’ingéniosité pour que leur titre puisse rivaliser avec la concurrence du moment. Il était donc impensable que face à un HALF-LIFE 2 (qui amorça une révolution dans le FPS en 2004), les nouvelles aventures de Duke Nukem soient privées de véhicules pilotables, d’un moteur physique puissant et des possibilités de level design qui en découlent. La filiation avec le chef d’œuvre de Valve est d’ailleurs directement amorcée dans DUKE NUKEM FOREVER, lorsque notre héros peste de ne pas avoir de pied de biche pour briser quelques planches qui lui bloquent la sortie. Évidemment, le mauvais élève DN4E ne fait que recopier grossièrement sur son voisin pour obtenir un résultat qui renforce encore l’impression de jouer à un produit réchauffé voire par moment, périmé. Outre l’aspect pseudo « narratif » de la première demi-heure du jeu (le Duke se balade dans sa tour d’ivoire et discute avec quelques PNJ avant de découvrir sa nouvelle mission), la filiation devient vraiment gênante lorsque le joueur débarque dans un désert qu’il faudra inlassablement parcourir de point de sauvegarde en point de sauvegarde, à bord d’un pick-up survitaminé. Cette phase de jeu étant déjà l’un des points faibles de HALF LIFE 2, on vous laisse deviner son degré de pénibilité, une fois appliqué à la technique hésitante de DUKE NUKEM FOREVER, qui oscille entre graphismes médiocres, jouabilité approximative et temps de chargements préhistoriques. DUKE NUKEM FOREVER, jeu de 2009 ? Même pas de 2004 oui !

Bête, lassant et linéaire au possible, DN4E ne fait donc que recycler des formules existantes, en moins bien. Largement dépassé par la concurrence (PAINKILLER ? BULLETSTORM ?) sur son propre terrain, celui de l’extermination bourrine d’aliens, le jeu ne pourra pas vraiment prétendre au titre de « jeu le plus sauvage de l’année » comme l’entend Randy Pitchford, surtout en rajoutant seulement deux petites armes supplémentaires à l’arsenal déjà déployé dans le jeu original. Évidemment, on en vient à se demander si le discours promo qui a accompagné le jeu ne serait pas lui aussi recyclé depuis quelques années, avant de s’apercevoir que le véritable foutage de gueule n’est pas là. Il faudra parvenir jusqu’à l’affrontement final pour comprendre sa douleur, lorsque DN4E nous demande d’arracher l’œil du même « Cycloïde » qu’en 1996, à la différence près qu’il s’agit cette fois de pisser dans son orbite, plutôt que de marquer un essai avec ce « trophée » oculaire ! A ce stade, la question n’a même plus besoin d’être posée, mais bon, on la pose quand même, histoire d’être clair : alors, ce DUKE NUKEM FOREVER, jeu du beauf ? Carrément ouais !!!

1 Commentaire

  1. Caïus

    « (Duke assiste à des ébats lesbiens, ou doit chercher un godemichet et une capote dans une boite de strip, pour s’envoyer en l’air avec l’une des employées) »

    o0 Ils ont récupéré une partie de l’équipe de Leisure Suit Larry pour finir le jeu?

    Il y a des références à l’actualité, comme le procès d’O.J. Simpson dans Duke Nukem 3D?

    Sinon dommage que le Duke ait pris la grosse tête. A côté de ça une équipe est entrain de refaire l’épisode précédent en HD
    http://www.dukenukemreloaded.com/

Laissez un commentaire