VOYAGE AU BOUT DE LA NUIT

CROIX DE FER est sorti en Blu-Ray, et à petit prix en plus. Le dernier chef-d’œuvre de Sam Peckinpah méritait sans doute un écrin un poil plus prestigieux mais on ne va pas non plus bouder notre plaisir face à ce sombre joyau proposé pour la première fois, chez nous, en HD.

Réputé pour sa manière de montrer la guerre dans toute sa crudité et dans toute son horreur, est-ce que, pour autant, le CROIX DE FER de Sam Peckinpah dénonce la guerre ? Est-ce un film politiquement engagé ? Non, trois fois non. Tout simplement parce que, lorsque l’on se pique de dénoncer quelque chose ou de s’engager pour une cause, c’est que l’on souhaite faire triompher cette cause, c’est que l’on espère des lendemains meilleurs. Or, le film de Bloody Sam n’espère rien, ne demande rien et n’essaie surtout pas d’éduquer ses semblables. C’est simplement le constat aussi horrible que froidement lucide de ce qu’est l’humanité. Et un constat d’autant plus désespérant que, comme à son habitude, Peckinpah met en scène des personnages qui ont pu croire en l’homme à une époque et qui en ont gardé un certain code de valeurs. Bref, chez le réalisateur de LA HORDE SAUVAGE, il y a toujours une petite étincelle d’humanité qui rougeoie une dernière fois avant d’être avalée par l’insatiable bouche d’ombre du chaos.

Et c’est encore une fois le cas avec ce film de guerre (le seul de la carrière du réalisateur) qui n’a pas choisi la facilité puisqu’il prend pour héros des soldats issus de l’armée la plus détestée au monde, celle qui a perdu la dernière Guerre mondiale et celle qui a été stigmatisée pour avoir servi un système barbare responsable de millions de morts. Comme si ce n’était pas suffisant, le film aborde l’un des échecs les plus cuisants de cette même armée : celui du front russe, sur lequel les Allemands se casseront les dents avant d’essayer de battre en retraite tout en s’enfonçant dans un bourbier atroce. Bref, on est ici avec les rebuts de l’humanité, à l’un des moments les plus critiques de leur trajectoire finissante et dans un endroit qui relève plus de l’enfer sur Terre que du champ de bataille lambda. Au milieu de tout ce merdier, le sergent Steiner (James Coburn, dans l’un de ses plus grands rôles), confronté notamment à la lâcheté et au carriérisme de son supérieur le capitaine Stransky, continue de se battre à la tête de son escadron, malgré l’absurdité de plus en plus évidente de sa situation mais aussi de ce système sans fin dans lequel il est inscrit. Et cette absurdité vient justement s’incarner dans l’objet qui donne son titre au film, cette Croix de fer, ce bout de ferraille que Stransky désire plus que tout au monde alors que tout s’écroule autour de lui, au point d’aller jusqu’à l’assassinat pur et simple. Évidemment, la mise en scène de Peckinpah, ses ralentis, son montage alterné, sa prédilection pour la multiplicité des points de vue à l’intérieur d’une même scène, se coule idéalement dans ce projet fou qui tente de dresser un portrait de la guerre, de toutes les guerres (comme l’attestent le générique final, constitué de photos de plusieurs conflits plus ou moins récents, et la citation de Brecht qui vient en clôture).

Dans CROIX DE FER, on voit Steiner arrêter l’un de ses hommes en passe de violer une prisonnière russe, mais on voit aussi un officier ordonner d’abattre ses propres soldats juste pour sauver la face, on voit des plans furtifs de l’horreur dans toute sa quotidienneté (comme ce cadavre de soldat enfoncé dans la boue que personne ne voit et qu’un tank écrabouille au passage, ou bien cet autre soldat étendu face contre terre dans une flaque tandis que sa carotide ouverte se vide lentement dans l’eau boueuse). Bref, on voit la guerre. Un spectacle auquel même le plus intègre des hommes ne pourra résister, comme le prouve l’éclat de rire glaçant de Steiner qui termine le film. Et si c’est un réel plaisir de redécouvrir ce grand film en HD, dans une copie de toute beauté, on regrettera sincèrement qu’il soit, une fois de plus, expédié par Studio Canal, dans une édition exempte de tout bonus, alors que le Blu-Ray sorti l’an dernier en Angleterre était bien chargé en suppléments.

3 Commentaires

  1. David Bergeyron

    C’est beau ce que tu dis Arnaud …. Je l’ai revu il n’y a pas longtemps également, un très très grand film qui suinte l’horreur, la violence et ….. l’humanité. La folie de Steiner dans la séquence de l’hôpital est fascinante comme la séquence de l’attaque du pont et tout ce qui suit (le soldat dans la baignoire, la tentative de viol, le jeune soldat avec la russe sur ses genoux …). Sans oublier le rire de Steiner …. Aaaaaah….. Quel film ! Un film de guerre UNIQUE en son genre et qui le reste encore à ce jour.

    J’ai lu ici et là également que Peckinpah avait de gros problèmes sur le tournage et que son projet a failli capoter à plus d’un titre. Existe t-il un documentaire qui retrace la production de Croix de Fer ? Peut être sur une autre édition ? Si non ce serait fort intéressant à voir.

    Par contre j’ai quelques réserves sur la copie HD et notamment dans la première heure quand l’image d’assombrie et se « floute » au niveau des bords (le cadre). Quelques petits défauts agaçants (mais je suis tatillon côté image) mais qui s’effacent vites devant la beauté HD des paysages de désolation que réserve le film.

  2. Encore un Peckinpah que je n’ai pas vu mais j’ai chopé le blu-ray et je vais réparer cette lacune au plus vite. Incroyable que ce soit sorti en blu-ray chez nous d’ailleurs.

  3. Alain MERCIER

    C’est pas pour engrainer le père Bordas, mais il y a Killer Ellite de Peckinpah qui vient de sortir en Blu-Ray… ça vaut quoi ?

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