VOUS LES FEMMES

Une fois de plus, Álex de la Iglesia reste fidèle à lui-même en défiant toutes les attentes. Après avoir dressé un superbe portrait de femme dans UN JOUR DE CHANCE, voilà maintenant qu’on l’accuse de misogynie avec LES SORCIÈRES DE ZUGARRAMURDI ! C’est mal connaître le bonhomme, qui profite de ce projet complètement taré pour s’exprimer de manière très personnelle. Oui, une fois de plus !

LES SORCIÈRES DE ZUGARRAMURDI débute par une scène totalement folle (et géniale) en regard des standards cinématographiques actuels, mais finalement on ne peut plus classique dans le cadre du cinéma d’Álex de la Iglesia : des artistes de rues, déguisés en Jésus-Christ, en petit soldat de plastique vert, en Bob l’éponge ou en Minnie Mouse et armés jusqu’aux dents, décident de braquer une sorte de mont-de-piété spécialisé dans le rachat de l’or. La situation dégénère rapidement (avec en particulier un Bob l’éponge finissant sur le pavé, criblé de balles) et seuls deux braqueurs réussissent à s’enfuir en prenant un chauffeur de taxi en otage. En fuyant vers la France, ils tombent en plein Pays basque, à Zugarramurdi, un petit village célèbre pour ses procès en sorcellerie datant du début du dix-septième siècle. Et c’est là que le véritable thème du film est abordé car José, notre personnage principal, ne fuit pas tant la police mais plutôt Sylvia, son ex-femme hystérique et prête à tout pour récupérer la garde de leur fils. Car sous ses allures de comédie horrifique aussi épique que foutraque (à la manière de son second film, LE JOUR DE LA BÊTE), LES SORCIÈRES DE ZUGARRAMURDI est un film sur les conséquences de la rupture amoureuse et éventuellement sur la reconstruction personnelle qui s’ensuit, le tout traité d’un point de vue masculin. En l’occurrence, celui d’Álex de la Iglesia, qui a connu les affres douloureuses du divorce voici quelques années, avec tout ce que cela a pu impliquer comme changement radical pour son cinéma.

Image de prévisualisation YouTube

Interrogé à l’époque de la sortie de BALADA TRISTE, Álex de la Iglesia nous expliquait que ce film précis était celui d’un homme « nouveau » (selon ses termes), et que son thème principal était que « le véritable amour exige que l’on souffre. Plus spécifiquement, on ne peut pas véritablement aimer, si on ne souffre pas à cause de cet amour ». Cinéaste hyper-sensible qui investit constamment les sujets qu’il aborde, Álex de la Iglesia ne pouvait qu’être affecté par ce changement important dans sa vie, au point qu’il contamine sa façon d’aborder la fiction. Mais si ses films ressemblent désormais à des œuvres incontrôlables, ils maintiennent une structure thématique très forte qui porte l’implication du spectateur dans le métrage jusqu’à son paroxysme. C’était le cas de BALADA TRISTE, qui évoquait la situation déchirante de l’Espagne dans un plongeon final à l’issue duquel son héroïne se retrouvait littéralement disloquée, et c’est aujourd’hui le cas des SORCIÈRES DE ZUGARRAMURDI : une multitude d’éléments contredit ainsi le machisme de circonstance des personnages principaux, à plus forte raison puisqu’il est issu d’une souffrance empathique personnifiée par Sylvia, et non de la personnalité du réalisateur. Le film entier repose sur des séquences et des détails qui remettent constamment en cause les paroles des personnages masculins, et pour un passage où José surnomme son ex-femme « Armageddon », il y en a dix autres qui prennent le relai pour formaliser de manière limpide la véritable thématique du film, à savoir le conflit relationnel entre les genres. On pense à cet envoûtement qui force José et son complice à se rouler une pelle contre leur gré, ou encore à la présence de Santiago Segura, habilement travesti en rombière (le pendant féminin de ce gros blaireau de Torrente, non ?) qui pousse à la débauche la sorcière Eva (Carolina Bang, l’actuelle compagne du cinéaste) alors que celle-ci est tombée amoureuse de José, dans lequel elle voit un garçon « différent ». On pense enfin à cette superbe séquence de jalousie destructrice dans laquelle Eva (la femme originelle ?) déploie un amour si puissant qu’il ne saurait s’accommoder du moindre accroc, à plus forte raison puisqu’elle voit en José un homme prêt à aimer de nouveau, ce qui est symbolisé aux yeux du spectateur par le butin du casse, quasi entièrement composé d’alliances de mariage !

Il ne fait aucun doute qu’Álex de la Iglesia évoque ici un parcours personnel dont les grandes lignes se mêlent à une vision typiquement fantasmatique du sujet. Car il ne faut pas oublier que LES SORCIÈRES DE ZUGARRAMURDI est une œuvre fantastique au sens le plus pur du terme, à tel point que le folklore basque se confond avec une relecture habitée de certains grands classiques du genre. C’est ainsi que son final dantesque convoque à la fois Federico Fellini, mais aussi Sam Raimi et Peter Jackson, dont les EVIL DEAD et BRAINDEAD sont cités dans une envoûtante messe noire qui propose une représentation très particulière de la Déesse mère, sorte de Vénus de Willendorf qui ne se serait pas lavé le cul depuis un millénaire. Plus paillard que le climax douloureux de BALADA TRISTE mais tout aussi symbolique, celui des SORCIÈRES DE ZUGARRAMURDI prône un apaisement, même temporaire, dans la guerre des sexes, sans jamais perdre de vue le pouvoir de la femme, aussi envoûtant et terrifiant soit-il. De là à dire qu’Álex de la Iglesia fait comme nos cinéastes français et s’offre des thérapies cinématographiques à 5 millions d’euros (ici par contre, le film semble en avoir coûté le double et pas la moitié !), il n’y a qu’un pas. Reste qu’on a rarement connu analyse plus festive et pour les fantasticophiles que nous sommes, on en viendrait presque à espérer que le cinéaste n’ait pas encore réglé tous ses problèmes avec la gente féminine, avec ses compatriotes et avec le reste du monde entier tant qu’on y est ! Plus on est de fous, plus on rit, non ?

TITRE ORIGINAL Las Brujas de Zugarramurdi
RÉALISATION Álex de la Iglesia
SCÉNARIO Jorge Guerricaechevarría & Álex de la Iglesia
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Kiko de la Rica
MUSIQUE Joan Valent
PRODUCTION Enrique Cerezo, Vérane Frediani & Frank Ribière
AVEC Hugo Silva, Mario Casas, Pepon Nieto, Carolina Bang, Carmen Maura, Santiago Segura…
DURÉE 112 mn
DISTRIBUTEUR Rezo Films
DATE DE SORTIE 8 janvier 2014

Pas encore de commentaire

Laissez un commentaire