UNE VIE DE CHIEN

Critique sans concession de l’inhumanité du monde social, virée sauvage dans les bas-fonds de la civilisation, WHITE GOD de Kornel Mundruczó oscille entre drame social et traque effrénée à travers les rues d’une ville hongroise. Retour sur un film passionnant mais déséquilibré – inspiré par le DRESSÉ POUR TUER de Samuel Fuller – auquel il manque cependant l’ambiguïté fondamentale de son modèle.

Lili, une adolescente taiseuse, est confiée à son père le temps des vacances. Si ce dernier ne semble pas ravi de récupérer sa fille, il semble d’autant plus rebuté par la charge qui lui incombe, lorsqu’il s’aperçoit que sa petite Lili investit son appartement avec son nouveau chien, Hagen, un bâtard aux airs de berger allemand. Enervé par la place que prend l’animal, le père l’abandonne en pleine rue, devant une Lili désespérée par la brutalité du geste. Alors qu’elle se lance, dès le lendemain, à la recherche de Hagen, celui-ci est récupéré par un obscur trafiquant qui l’inscrit à d’odieux combats de chiens et le dresse en conséquence. Hagen devient une bête du ring, tandis que Lili s’épuise pour retrouver sa trace.

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La séquence d’ouverture est réellement tétanisante. Lili, seule, à vélo, est pourchassée par une meute de chiens filant à grandes enjambées à travers l’artère principale de la ville. Ce faisant, le spectateur est d’emblée placé au cœur du conflit matriciel du film : l’humain face à la bête. Cette scène part de l’intime, de l’humain (elle s’ouvre en suivant la trajectoire de Lili, pédalant sur un pont absolument vide) avant de faire apparaître les prédateurs (les animaux semblent courir après la jeune fille). Cette unique séquence souligne d’entrée de jeu les forces et les faiblesses du long-métrage. Une fois la menace évacuée, étant donné que les chiens dépassent la jeune fille sans lui faire directement de mal, il ne fait plus aucun doute quant à la teneur du propos. Le décor est planté, l’angle choisi est clair : l’homme est mauvais et l’animal devient le révélateur de la cruauté qui contamine tous les milieux. Si la séquence est assez bluffante d’un point de vue esthétique, posant l’axe principal du long-métrage avec force et maîtrise, elle est malheureusement symptomatique du choix fait par le jeune metteur en scène hongrois, qui signe ici son sixième long-métrage. Contrairement à DRESSÉ POUR TUER, l’œuvre modèle de Samuel Fuller (qui concluait son traitement du racisme au moyen d’un final sidérant d’ambiguïté et de finesse), WHITE GOD fonce tête baissée dans une opposition de principe, touchante mais binaire, entre l’humanité et la bestialité.

Le récit ne fait pas dans la dentelle : caméra à l’épaule, Kornel Mundruczó épouse le point de vue de Lili et suit la bêtise du père de famille (un ex-enseignant contraint de travailler dans un abattoir pour subvenir à ses besoins), la violence de son professeur de musique (qui interdit à la jeune adolescente d’assister au cours accompagnée de son chien), ou encore l’inhumanité crasse d’un voisinage qui fait tout pour provoquer le départ de Hagen pour la fourrière. Le spectateur ne peut manquer d’être touché par les évènements auxquels Hagen doit faire face, d’autant plus que le cinéaste parvient, avec une certaine maestria, à nous faire ressentir une empathie à l’égard de l’animal. Sa tentative d’humanisation de la bête est incontestablement réussie : la moindre de ses péripéties (trouver à manger, échapper aux matons de la fourrière) constitue autant d’obstacles qu’Hagen parvient (partiellement) à surmonter avec une intelligence qui participe directement au processus d’identification du spectateur. Cependant, en forçant ainsi le trait et en refusant d’accorder le moindre élan de bonté à la galerie de personnages secondaires (ils semblent tous habités par une noirceur délibérée) qui parcourent le film, Mundruczó semble chercher à diaboliser la condition humaine par tous les moyens, par opposition avec la neutralité virginale de l’animal. Ce parti pris fonctionne durant le premier acte, mais finit par prendre le spectateur à la gorge, lassé devant tant de brutalités gratuites et, justement, inhumaines.

De fait, la dimension sociale de WHITE GOD semble bien terne par rapport aux aventures canines. La relation de Lili avec son père – qui constitue la porte d’entrée de l’histoire – semble rapidement anecdotique à côté de l’ampleur du parcours initiatique du chien Hagen, confronté aux dysfonctionnements sociaux. Les retrouvailles familiales entre le père et la jeune fille semblent comme vidées de leur substance par la trajectoire de l’animal. Comme si, à force de placer le curseur sur le chien, le cinéaste laissait de côté son protagoniste moteur, celui qui sert de référent au spectateur. Malgré le magnifique tableau qui conclut le film, Mundruczó ne parvient plus à émouvoir, et l’apocalypse sociale dans lequel les chiens évoluent crée une mise à distance certaine, empêchant le spectateur d’entrer en résonance avec l’homme. Ce déséquilibre constant est d’autant plus rageant que certaines idées de mise en scène, de même que la trajectoire finale du récit, donnent au film une dimension radicale suffisamment rare pour être soulignée. À force d’être maltraités, les chiens finissent par faire justice eux-mêmes, « décidant » de s’attaquer à l’ensemble de la population. Cette idée donne lieu à des séquences d’attaques en meute quasi jouissives, où le spectateur en vient à accepter, malgré lui, la colère qui se déploie au rat du bitume, les chiens fonçant, fous de rage, vers leurs ennemis humains. Lorsqu’il se concentre sur le seul mouvement des chiens, WHITE GOD prend une ampleur indéniable et se résout ainsi dans des séquences digne d’un film de vengeance d’une grande intensité, qui méritent à elles seules le détour. Dans ces moments, l’empathie pour l’animal semble comme décuplé et prend tout son sens.

Reprenant le fil de ses réalisations précédentes, Kornel Mundruczó met en scène un univers social angoissant, mortifère, où la violence et le conflit semblent la seule issue. Tout comme dans DELTA, voire PLEASANT DAYS, deux de ses précédents opus, le metteur en scène hongrois insiste sur l’atmosphère de malaise familial et social qui gangrène la Hongrie d’après la chute du Mur de Berlin. Cependant, à force de charger la barque, la tournure sociale frôle la caricature et on aurait aimé que le cinéaste prenne autant de soin à dessiner les contours de cette humanité déliquescente qu’il n’en met à brosser les aventures de ces chiens errants.

TITRE ORIGINAL Fehér Isten
RÉALISATION Kornel Mundruczó
SCÉNARIO Kornel Mundruczó, Viktória Petrányi & Kata Wéber
DIRECTEUR DE LA PHOTOGRAPHIE Marcell Rév
MUSIQUE Asher Goldschmidt
PRODUCTION Eszter Gyárfás & Viktória Petrányi
AVEC Zsófia Psotta, Sándor Zsótér, Lili Horváth, Szabolcs Thuróczy, Lili Monori, Gergely Bánki, Tamás Polgár…
DURÉE 119 mn
DISTRIBUTEUR Pyramide Distribution
DATE DE SORTIE 03 décembre 2014

4 Commentaires

  1. Moonchild

    Vraiment déçu par ce film en lequel je plaçais un petit espoir.
    Pas grand chose ne fonctionne : un gros souci avec les personnages et l’interprétation (le père, les  » méchants  » successifs), le filmage (caméra à l’épaule, image qui tremble assez souvent, toujours ce souci de nous livrer un cinéma brut, sec, documentaire, plus vrai que vrai).

    Et puis, à la différence d’un Wake in fright qui va où on ne l’attend finalement pas, ici, tout est joué d’avance. Au bout de 10 minutes, on a déjà cerné cette pseudo-allégorie lourdingue (les hommes oppresseurs, véhicules de la violence, du totalitarisme face aux chiens opprimés) ; tout aussi prévisible et balourd, la relation entre la jeune fille et son chien, ainsi que le revirement du père.

    Pour ma part, je n’y crois pas une seconde, tout est d’une grande artificialité, mais bon, le film a récolté nombre de louanges ici et là …

    PS : je conseille d’aller voir les 2 moyens-métrages (Les ascensions) de Werner Herzog sortis en salle mercredi, c’est vraiment bon, surtout celui tourné dans l’Himalaya en 1984.

  2. Yohann

    Ce film n’a aucun intérêt. Vraiment à éviter. On a l’impression de mater un direct to video de chez Disney, qui nous raconte les aventures trépidantes d’un gentil toutou, sauf que là ça se passe en Hongrie donc l’ambiance est un peu moins folichonne.

    A part ça, la réalisation parkinson est à se tirer une balle. Même quand le réal filme une simple dispute entre un père et sa fille, t’as l’impression de mater Jason Bourne dans une cuisine où l’enjeu n’est pas sauver sa peau, mais si oui ou non le clébard dort avec eux.

    J’hallucine des louanges que ce trou noir cinématographique récolte, y compris ici alors que la seule scène d’intérêt de cette torture visuelle tient dans sa bande annonce. Je veux parler de la séquence d’ouverture.

    Putain, 3 scénaristes pour connaitre ce crime ?! Oui, je suis vénère. C’est que j’ai quand même perdu 2h de ma vie pour ce truc !

  3. Grunorkt

    Premièrement, je ne remercie pas la personne ayant fait la critique, auteur d’un spoil majeur – qui plus est inexact, puisque nous ne voyons pas la fille se faire dépasser par les chiens dans la séquence d’ouverture et dans la seconde itération, elle se fait mal en tombant; quitte à spoiler, autant bien le faire… -, nous retirant toute cette tension « tétanisante » lors de la vision en salle.
    Secondement, ce film est un nanard. Le même film avec le même budget tourné par un étasunien ou un français et celui-ci aurait directement son entrée dans Nanarland. Mais non, c’est hongrois alors il gagne un prix à Cannes.
    Cependant, je lui concède des plans, voire des séquences, magistraux qui m’ont fait osciller pendant tout le film entre une chaude recommandation et un profond désespoir.
    Au final, je pense ce film raté pour ce meeting pot de genre qui ne prend pas: nous devons nous mettre dans différents états d’esprit selon ce qui se passe à l’écran et parfois de manière contradictoire. Il en ressort que nous n’arrivons jamais à nous identifier à qui que ce soit, même si nous subodorons l’idée sous-jacente de dépeindre une Hongrie actuelle, virant chaque jour un peu plus dans un totalitarisme.

  4. Moonchild

    Je suis d’accord avec les deux avis précédents, Il est clair que White dog présente toutes les caractéristiques d’un mauvais film de studio : filmé avec les pieds, propos plus que balourd, interprétation et direction d’acteurs foireuses ; s’il avait été torché par un vulgaire yes man hollywoodien, tout le monde lui aurait vomi dessus, mais comme il a (soit disant) fait sensation à Cannes …

    Mais que voulez-vous, aujourd’hui, on nous vend des films clés en main avec leur petit manuel de prêt à penser.
    Prenons l’exemple de Timbuktu que j’ai vu hier, là aussi on nous le vend comme un film sensation, formidable témoignage face à l’intolérance et à l’islamisme radical. Or, le film est plus que décevant, oscillant entre poésie un peu toc, émotion facile qui au final ne touche pas et violence édulcorée au possible ; quant à la représentation des djihadistes, véritables pieds nickelés (certes capables de violence à deux reprises dans le film), elle me semble très problématique par rapport à la réalité du problème (et au vécu des populations concernées).

    Mais bon, le film récolte des louanges incroyables, mis à part les Cahiers du cinéma qui le tacle un peu.

    PS : j’ai également été très déçu par le Men, women and children, Jason Reitman nous livre un film anorexique, fade et qui enfonce des portes ouvertes (sur les rapports humains) ; le métrage prend en outre une pose auteurisante figée avec des personnages sous Lexomil.
    Quant au Hobbit, j’espère en parler dans le topic consacré.

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