UNE FINE LAME

La sortie de BLADE en Blu-ray permet de revenir sur un film plus important qu’il n’y paraît, puisqu’il pose, en 1998, les jalons du film comic-book moderne, en même temps qu’il installe Wesley Snipes au panthéon des stars de l’action. Malheureusement, l’avenir nous confirmera que sa gloire artistique aura été de courte durée.

Revoir BLADE aujourd’hui – qui plus est dans une copie HD de bonne facture – c’est prendre conscience du fait que Wesley Snipes, qui purge actuellement une peine de prison pour fraude fiscale, manque cruellement au cinéma d’action actuel. Débarrassé des rôles typiques de son époque, du diehardsploitation nullo-rigolo (PASSAGER 57) au buddy-movie retardataire (MONEY TRAIN) en passant par des high concepts qui volent bas (DROP ZONE), l’acteur parvient en 1998 à imposer son charisme et son savoir-faire en matière de jeu dramatique (voir JUNGLE FEVER et POUR UNE NUIT pour s’en convaincre) dans un projet à la croisée des genres, entre le fantastique, le cinéma d’arts martiaux, l’horreur et les films de super-héros. En son temps, BLADE est effectivement un pari, car personne ne se souvient vraiment du personnage de la Marvel, les films « comic-book » sont grillés auprès du public et des majors (merci BATMAN & ROBIN et SPAWN), et Wesley Snipes est – à ce stade de sa carrière – une star de vidéo-club qui a encore le droit de voir ses films sortir en salles (mais pour combien de temps encore ?). Bref, BLADE aurait bien pu être l’enterrement d’un genre, voire même d’une vedette sur laquelle un studio « indépendant » lâche encore quelques billets, sans forcément être certain de récupérer la mise, du moins lors d’une sortie en salles. C’est tout le contraire qui va se produire.

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Avec un excellent scénario à la clé, qui délivre clairement le point de vue très précis – et relativement novateur pour son époque – de son auteur David S. Goyer sur le cinéma comic-book de manière générale (d’autant plus qu’il se démarque clairement du personnage tel qu’il est représenté dans les comics), Wesley Snipes peut composer avec ses propres envies d’acteur. De toute évidence, la star a des références qui dépassent celle des actioners hollywoodiens de la décennie précédente, et il n’hésite pas à puiser son inspiration dans les chambaras et les films d’arts martiaux asiatiques qu’il se tape en boucle pour les imposer à son personnage une stature de monolithe charismatique qui bute du vampire à tour de bras. Après des films d’actions petits bras comme MEURTRE À LA MAISON BLANCHE, on peut dire qu’il était temps, mais il faut dire que son statut de producteur lui permet désormais d’avoir son mot à dire. Comme le précise régulièrement David S. Goyer dans les bonus, chaque intervenant a abordé BLADE avec un sérieux indéfectible, et c’est ce qui va faire la différence. En ce qui concerne Wesley Snipes, cela s’en ressent jusque dans sa façon d’interpréter n’importe quelle punchline, y compris la plus tarabiscotée, avec un aplomb tel qu’on pourrait presque croire qu’il s’agit d’une tirade Shakespearienne !

Toutefois, malgré les intentions louables de la New Line et des producteurs, de l’auteur et du réalisateur de BLADE, la production frôle la catastrophe, lors d’une projection-test qui se déroule très mal et qui va remettre le projet en question pendant quelques mois. Fort de quelques reshoots importants (dont l’ajout d’un combat au sabre en guise de climax), le film est remis sur les rails. Mais le réalisateur Stephen Norrington, dégoûté par le fonctionnement hollywoodien, quitte le navire (il est d’ailleurs absent des bonus de cette édition, qui sont les mêmes que ceux de la première sortie DVD). Forte tête formée dans le domaine  des effets spéciaux, Norrington n’a qu’un seul film à son actif avant BLADE : une petite série B de SF anglaise intitulée DEATH MACHINE, qui fait des merveilles avec son budget riquiqui. Et quitte à se faire griller, le réalisateur affirme publiquement, et ce avant la sortie, que BLADE n’est pas son film, et que la New Line ne lui a pas laissé l’opportunité de proposer son director’s cut. À sa décharge, il faut reconnaître que l’esthétique à la fois crue et léchée du film lui doit beaucoup. Mais d’un autre côté, l’un des aspects qui vieillit le moins bien dans BLADE, à savoir ses méchants vampires clubbers et fashion victimes, lui est également imputable, car la production aurait préféré engager Jet Li dans le rôle de Deacon Frost. Reste à savoir ce que le film lui doit en matière de montage, sachant que certaines des meilleures scènes du film fonctionnent également sur un montage particulièrement dynamique et bourré d’idées simples mais payantes : on pense notamment à la façon dont Blade apparaît aux yeux de Karen, la première fois qu’il la sauve à l’hôpital, puisque des chutes de rushes ont de toute évidence été utilisées pour maximiser l’entrée en scène du personnage.

Quoi qu’il en soit, BLADE reste encore aujourd’hui un film miraculé. Imparfait à bien des égards, notamment dans son emploi souvent grossier du sang numérique et sa tendance à la hype, mais aussi symptomatique d’une époque hollywoodienne révolue : celle où il était possible de détourner un budget moyen pour faire sortir du rang des genres balisés et provoquer des accidents industriels susceptibles de changer le visage du cinéma hollywoodien. Et tout cela, seulement quelques mois avant le premier MATRIX, autre tentative à la croisée des genres, mais qui aura beaucoup plus fait parler d’elle…

RÉALISATEUR Stephen Norrington
SCÉNARIO David S. Goyer
MUSIQUE Mark Isham
CHEF OPÉRATEUR Theo van de Sande
PRODUCTION Robert Engelman, Peter Frankfurt, Wesley Snipes
AVEC Wesley Snipes, Kris Kristofferson, Stephen Dorff, N’Bushe Wright…
DURÉE 120 mn
ÉDITEUR Metropolitan
DATE DE SORTIE 18 septembre 2012 (18 novembre 1998 dans les salles)
BONUS
– Commentaire audio de Wesley Snipes, Stephen Dorff, David S. Goyer, Theo Van De Sande, Kirk Petrucello et Peter Frankfurt
– La Magra
– La conception de Blade
– Les origines de Blade
– La vague ensanglantée
– Bandes-annonces

11 Commentaires

  1. Neomitch

    Pour info,Blade 2 en bluray a subi quelques modifications par rapport au dvd.En effet,l’animation et donc la chorégraphie du combat opposant Blade à Nyssa a changé (plans avec les doublures numériques à la fin de la confrontation).Des changements voulus par Del Toro qui n’aimait pas ces deux courtes séquences je suppose.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Tiens, c’est intéressant ça Neomitch. J’ai revu le film hier soir, et je n’ai pas constaté de changements durant la séquence. Est-ce que tu as un lien qui pourrait me confirmer l’info ?

      Par contre, le BR contient des nouveaux bonus. On va revenir dessus d’ici la fin de semaine, avec une petite surprise !

  2. Cet article tombe bien. Je viens également de me les procurer (j’ai pris le coffret Blade Trilogie et j’ai direct été revendre le 3). Et cela fait des années que je n’arrive pas à m’expliquer les nombreuses similitudes entre Blade et Matrix. Certaines idées et/ou plans sont très similaires.
    Plusieurs possibilités :
    -Pure coïncidence, synchronicité tout simplement.
    -Les Wachos ont pompés des idées sur Blade.
    -Des idées des Wachos ont été pompées par Norrington qui aurait été au courant par un moyen dont je n’ai aucune idée (Matrix étant sorti après).

    Bon, sinon, niveau similitude, je pense que vous voyez de quoi je parle. Look, mélange action / kung fu, musique, mais surtout le saut entre les immeubles de Blade / Trinity, et l’arrêt des balles de flingues de Deacon / Neo.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Je pense que c’est générationnel et dans l’air du temps, surtout après le sacre de Tarantino.

      Et pour info, la majorité de Blade a été tourné pratiquement un an avant Matrix, moins les reshoots de la séquence finale of course.

  3. L’air du temps, ok pour les costumes tout ça.
    Mais c’est surtout les plans similaires, et en particulier celui des balles où je me pose la question.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      L’air du temps, ce n’est pas tant pour les costumes ou quoi. C’est pour la façon dont des auteurs tentent de mélanger plusieurs influences différentes en un tout cohérent, et la façon dont les différentes techniques qui sont développés et exploités plus ou moins en même temps leur permettent d’y parvenir. Quand une boite de SFX fait une avancée, cela profite aussi à tout le monde dans le milieu par la suite.

      Et si on part par là, le « Temps zéro » employé dans Matrix existait déjà dans certains vidéo-clips, au moins 3/4 avant la sortie de Matrix (chez Gondry même, je crois). Et le procédé technique employé n’est pas du tout le même dans Blade. Dans Blade, c’est un simple ralentissement de la vitesse de défilement des images, avec une incrustation numérique des balles dans le plan (notre spécialiste ès-SFX Julien confirmera, ou pas de la technique exacte). Dans Matrix, c’est tout un système d’appareils photos mis en place de manière circulaire afin d’assurer le cheminement du plan en question.

      Ce que je veux dire par là, c’est qu’en termes narratifs, ce sont deux quidams qui évitent des balles au ralenti (un vampire, et un hacker qui emploie son avatar en ayant conscience de la virtualité du monde dans lequel il évolue), mais après, la technologie pour obtenir les effets ne sont pas les mêmes. Du coup, les résultats ne sont pas les mêmes.

      Sur le scénario, j’imagine juste qu’il était juste marqué « X évite les balles au ralenti ». Et cela ne me paraît si difficile de concevoir que deux films d’action qui se produisent plus ou moins en même temps, puissent avoir cette phrase dans leur script, voilà tout.

      (Et les sauts d’immeubles en immeubles, il y en a dans The Crow aussi, pour le coup, c’est une pure figure comic-book, la référence pour Blade, et Matrix).

  4. Neomitch

    Je n’ai aucun lien malheureusement,mais je l’ai remarqué lorsque que j’ai regardé le bluray (je connais le film par coeur).
    Il est d’ailleurs facile de comparer les changements car dans les bonus ont peut apercevoir l’ancienne version du combat dans la section « Arrêt sur images »-« Le combat contre les ninjas »-« scène finale ».
    Pour exemple,le dernier coup porté par Blade était un coup de poing au visage qui projetait Nyssa sur le bord droit de l’image alors que maintenant,il lui donne un coup de pied dans le ventre.
    J’ai été surpris par ces changements,mais il est vrai que que dans le commentaire audio de Del Toro et Frankfurt,le réalisateur disait ne pas aimer ces plans (commentaire toujours présent sur le bluray d’ailleurs).
    Petite modification aussi du générique de fin,les lettres étaient blanches alors qu’elles sont maintenant de couleurs rouges.
    PS:désolé si doublons mais j’ai posté mon message plusieurs fois car il n’apparaissait pas,je vous préviens au cas où mes précédents essais venaient à apparaître.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Merci Neomitch, je vais checker ça ce soir !

  5. En fait, je me suis rematté le film cet après-midi, car je l’avais toujours pas fait malgré l’achat des blu-ray et c’est vrai que les plans diffèrent plus que dans mon souvenir. Sorry.
    Mais merci beaucoup tout de même pour l’explication.

  6. Tiphrène

    Merci pour cet article salvateur qui replace bien Balde comme étant l’un des films, avec le X-Men de Singer, a avoir redéfini le film de comic book. Longtemps décrié, il en ressort en effet des séquences assez fulgurantes comme celles du début et de la fin du film. Et encore heureux que la fin originale n’ait pas passée la projection test! La vision d’un Stephen Dorff transformé en tornade de sang aurait achevé de ringardiser le film…

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