UNE FEMME APPARAÎT

David O. Russell, dont la carrière et la reconnaissance critique ont connu un formidable coup d’accélérateur depuis THE FIGHTER en 2010, revient en force avec une histoire de femme qui lutte avec détermination, drôlerie et poésie contre les conventions sociales. À la fois reprise magistrale du thème typiquement américain de l’individu contre le système et réflexion douce-amère sur les pesanteurs qui entravent le désir de réussite de l’héroïne, JOY est la confirmation du talent de David O. Russell, qui s’impose, film après film, comme l’un des meilleurs cinéastes contemporains de la famille américaine.

S’il n’est pas question ici de boxe (THE FIGHTER), ni de combat contre la maladie (HAPPINESS THERAPY), c’est à nouveau l’histoire d’une lutte acharnée, menée cette fois par une trentenaire désireuse de s’extirper de sa vie qui prend l’eau de toute part pour accomplir son rêve d’enfant de Géo Trouvetou : créer des inventions. Au début du film, Joy est littéralement happée par ses deux enfants, sa mère dépressive qui passe son temps à se noyer dans du soap opera (digne du fameux INVITATION TO LOVE que ne cessent de regarder les personnages de la série TWIN PEAKS), son ex-mari (Edgar Ramirez), un crooner vénézuélien de fin de soirée, qui partage le sous-sol de la maison familiale avec le père de l’héroïne (Robert de Niro, dont c’est la troisième apparition chez le cinéaste), lui-même englué dans une énième séparation avant qu’il ne rencontre la nouvelle « femme de sa vie » (Isabella Rossellini). La parabole de la cigale, qui peut hiberner pendant 17 ans, que Joy lit un soir à sa fille, provoque un électrochoc salutaire : elle ressuscite sa passion endormie d’inventrice, qui s’incarne dans la réalisation d’un balai révolutionnaire, imaginé à partir des cheveux d’une poupée et crayonné comme un dessin d’enfant. S’ensuit une épopée à la fois domestique et sociale, intime et financière, contre les divers mondes dont elle va devoir comprendre les codes et transgresser les règles, pour imposer sa personnalité, son désir et sa création.

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JOY utilise un fil héroï-comique, qui consiste à donner de la noblesse à un thème a priori trivial (l’épopée du balai) et à rendre héroïque le trajet initiatique jusqu’aux sommets d’une femme que tous auraient voulu cantonner à son rôle de petite ménagère de banlieue. Le miracle de Noël qu’accomplit le film (qui se déroule justement durant les fêtes de fin d’année) est de parvenir à donner de la grandeur à une histoire d’une extrême simplicité. Les enjeux dramatiques se concentrent et rayonnent à partir de cet ustensile domestique par excellence, symbole de l’aliénation des femmes, transformé ici en vecteur d’émancipation. Le balai-serpillère, comme prolongement de la main féminine, synthétise la fonction de la mère au foyer, telle que véhiculée par la publicité et la société patriarcale, depuis les années 50 (l’intrigue, tirée d’une histoire vraie, se passe dans les années 90). L’amélioration de cet outil permet à l’héroïne de se libérer de divers carcans et de gagner son indépendance. Mais, tout le paradoxe du film tient au fait que sa reconnaissance va d’abord passer par le télé-achat, c’est-à-dire par l’émission la plus caractéristique d’une télévision commerciale conçue pour la femme au foyer. Il y a donc une lutte contre le système avec les armes même du système, dont le point culminant, à la fois émotionnel et narratif, véritablement bouleversant, est la réussite de Joy présentant son invention à la télé, en pantalon (contre la conception de la féminité – jupe et talons hauts – du gérant de la chaîne) et avec cœur (contre la gestuelle stéréotypée des vendeurs professionnels). L’ambiguïté du récit tient ainsi à la manière dont Joy épouse les codes sociaux pour les transcender, à l’image de cette séquence où elle contemple la décoration de Noël dans la vitrine d’un magasin, après avoir sorti sa boîte de la banqueroute, sous une neige artificielle. Si le rêve de Joy est plus que légitime, en devenant réalité, il rencontre l’imagerie de pacotille de la société de consommation. Le film explore cette limite, en montrant à la fois la réussite éblouissante d’une femme de poigne et les simulacres de la société marchande, exacerbés par l’atmosphère coca-cola des fêtes de Noël.

Ces ambiguïtés sont peut-être celles dont le mélodrame est toujours plus ou moins porteur, de Douglas Sirk à David O. Russel. Toutefois, JOY s’en émancipe aussi, en convoquant sporadiquement d’autres tonalités : il suffit d’une scène de funérailles (la mort de la grand-mère, qui a toujours soutenu les rêves de sa petite-fille) pour que l’héroïne, solidement campée dans le fauteuil familial, prenne d’un coup la posture de chef de gang, du parrain, soucieux d’asseoir son autorité contestée. De même, la scène hautement symbolique dans laquelle elle se coupe les cheveux indique le virage émancipateur de Joy, déterminée à lutter contre un financier véreux, attifé d’un chapeau texan. Affublée d’une veste en cuir noir et de lunettes fumées, elle traverse une rue typique de western, prête à en découdre, mais le duel se conclut en réalité dans une chambre de motel à coup de transactions et d’arrangements financiers, caractéristiques des rapports de force contemporains. De surcroît, des hommages se glissent çà et là dans le récit, entre une évocation indirecte de la COMTESSE AUX PIEDS NUS (avec Bradley Cooper dans une sorte d’Humphrey Bogart du pauvre) et le basculement subreptice dans le cauchemar des affaires par le visage grimaçant d’une Isabella Rossellini rappelant lointainement son personnage de BLUE VELVET de David Lynch, en passant par des réminiscences du cinéma de John Cassavetes.

Sans égal dans sa peinture d’une famille recomposée, David O. Russell offre le spectacle magnifique et touchant d’une femme simple, n’aspirant à rien d’autre qu’à la réalisation de son rêve américain à elle, sans prince charmant (comme l’annonce la voix-off dès l’entame). Et, comme dans THE FIGHTER ou HAPPINESS THERAPY (dans la lignée de tout un cinéma américain), les héros de David O. Russel finissent par vaincre l’adversité, non pas par le biais de la rupture, mais en embrassant les contrariétés et les inimitiés. Joy, comme le boxeur Micky Ward (Mark Wahlberg), parvient à entraîner les membres les plus récalcitrants ou intenables de sa famille dans son sillage, jusqu’à une réconciliation finale qui fait du film l’incarnation du feel good movie fin et brillamment écrit.

Remerciements à Nathalie BITTINGER

TITRE ORIGINAL Joy
RÉALISATION David O. Russell
SCÉNARIO David O. Russell
CHEF OPÉRATEUR Linus Sandgren
MUSIQUE David Campbell & West Dylan Thordson
PRODUCTION John Davis, Megan Ellison, Jonathan Gordon, Ken Mok & David O. Russell
AVEC Jennifer Lawrence, Robert De Niro, Bradley Cooper, Édgar Ramírez, Diane Ladd, Virginia Madsen, Isabella Rossellini, Dascha Polanco, Elisabeth Röhm, Susan Lucci, Laura Wright…
DURÉE 123 mn
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox France
DATE DE SORTIE 30 décembre 2015

4 Commentaires

  1. Colonel Ives

    Un chouette film, « conte de Noël » assez barré (notamment au début) où David O. Russell démontre une nouvelle fois ses talents d’écriture de personnages et de directeur d’acteurs (en ce sens c’est bien plus réussi que le très moyen voire pas terrible The big short).
    Et puis, quel plaisir de voir un de Niro bien utilisé et la délicieuse et trop rare Virginia Madsen …
    Grand plaisir de voir ça après la daube Star wars …

    • Swordsman

      Pas d’accord « The big short » est un bon film mais il a les qualités de ces défauts. A savoir qu’à trop parler finance pendant 2h on finit par décrocher de temps à autre.
      Sinon « Joy » est vraiment un super film, il est bon de voir encore certains films parler d’épanouissement, de combat personnel à l’heure ou le cinéma hollywoodien semble donner l’impression de ne pas avoir évolué en 30 ans.

      • Colonel Ives

        Pas que de temps à autre, désolé, au bout de vingt minutes les personnages passent à la trappe au profit d’un discours redondant (carrément indigeste et qui nous fait sortir du film) sur les mécanismes des subprimes ; tout le contraire d’un David O. Russel qui s’appuie sur ses personnages pour nous peindre sa vision de l’Amérique …

  2. THE FIGHTER un bon film, j’en ris encore : « j’te donne un coup, pan t’es mort, ouais j’ai gagné ! »… Heureusement que WARRIOR était là.

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