UNE CRÉATURE DE RÊVE

Avec quatre longs-métrages en 15 ans, on peut dire que Spike Jonze aime prendre son temps. D’un autre côté, le réalisateur d’ADAPTATION est incapable de faire un film comme les autres. Avec HER, il décide de tourner sa grande histoire d’amour, celle que chaque grand cinéaste porte au fond de lui. Sauf que chez lui, l’objet du désir est… une intelligence artificielle !

Le moins qu’on puisse dire avec HER, c’est que Spike Jonze ne se facilite jamais la tâche. Certes, le concept même du film (l’histoire d’amour entre Théodore et Samantha – un homme solitaire et l’OS qui gère son ordinateur) appelle une certaine audace, mais le réalisateur aurait très bien pu truffer son remarquable scénario d’une multitude de personnages témoins et d’indices visuels pour donner chair à un personnage virtuel, qui n’existe que dans le cloud. Au lieu de ça, il préfère incarner le personnage de Samantha (porté par la voix de Scarlett Johansson) à travers une série d’événements prenant en compte sa condition d’intelligence artificielle, plus précisément dans la façon dont elle influe sur des séquences marquantes sans jamais être physiquement présente à l’écran. On pense notamment à cette journée à la plage bercée par la lumière du soleil, ou encore à cet échange passionné qui se termine en une première nuit d’amour entre les deux protagonistes. Ce procédé est tellement au cœur du film que Spike Jonze se permet même, au détour d’une séquence mémorable, de faire intervenir un substitut au corps de Samantha par le biais d’une jeune femme qui propose ses services physiques aux amoureux. La solution de facilité aurait été d’aller chercher Scarlett Johansson pour interpréter ce petit rôle (ou du moins Samantha Morton, qui, à la base, interprétait le personnage et donnait la réplique à Joaquin Phoenix sur le plateau avant que Jonze ne décide finalement de changer d’actrice et d’approche), mais le cinéaste aurait ainsi trahi le propos entier de son film. Soyons clairs : Joaquin Phoenix est proprement remarquable dans le rôle de Théodore, cet homme marqué par la solitude d’une rupture douloureuse et qui n’arrive pas vraiment à exprimer ses sentiments envers ses proches, alors que son métier consiste à écrire des cartes de vœux personnalisées pour les autres. Mais malgré le fait qu’il soit présent dans toutes les scènes du film et qu’il serve de point de repère principal pour les spectateurs, il n’est en aucun cas le personnage principal de HER. Le cœur de l’histoire, c’est bien évidemment Samantha et en ce sens, le titre du film ne pouvait pas être plus explicite !

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Par son concept, HER n’est pas une histoire d’amour comme les autres. Si Spike Jonze tente très régulièrement de connecter son histoire au vécu de ses spectateurs, ce n’est que pour la rendre palpable et crédible. En œuvrant dans l’anticipation, le cinéaste prenait le risque de faire un film qui dénonce les dérives du virtuel (un sujet dont on se fout royalement, il faut bien l’avouer) mais HER dépasse très rapidement cette notion restrictive pour dévoiler un quotidien qui tombe sous le sens : lorsque Théodore annonce à ses proches qu’il fréquente une intelligence artificielle, personne ne remet cette relation en question. D’ailleurs, seule son ex-femme se sent souillée par cette nouvelle relation, comme cela aurait finalement pu être le cas avec n’importe quelle autre personne qui l’aurait remplacée. Mais si Samantha existe pleinement dans la façon dont elle partage son amour avec Théodore, son parcours est justement représenté dans la façon dont elle transcende ce qu’elle apprend au contact des humains (et même d’autres intelligences artificielles). En ce sens, sa relation avec Théodore (et n’importe quel autre humain) est vouée à l’échec, non pas du fait qu’elle ne possède pas de corps (c’est sa première inquiétude) mais précisément car sa capacité à évoluer n’est pas sujette à une quelconque restriction physique. L’émotion triste et diffuse que provoque HER naît donc de cette donnée totalement inédite dans le cadre d’une histoire d’amour : en tant qu’intelligence supérieure aussi douée d’émotion que de discernement, Samantha a compris et intégré l’essence même de l’amour dans sa totalité, tel qu’aucun autre humain ne pourra jamais la comprendre. Et Spike Jonze en profite ainsi pour bousculer les idées reçues sur la façon dont l’intelligence artificielle est traitée au cinéma, en faisant du personnage de Samantha une IA dont la finalité n’est pas de devenir ou comprendre l’humain, mais au contraire d’atteindre une forme de transcendance. Étant donné qu’elle est clairement le personnage principal du film, il est donc difficile d’entrevoir le final de HER comme un happy-end classique : même s’il est finalement libéré du poids de sa rupture, Théodore n’en reste pas moins – par opposition – un simple mortel. Et de fait, sa conception de l’amour est forcément liée à des considérations matérielles. On a connu des histoires d’amour plus engageantes, mais rares sont celles qui sonnent aussi justes que celle de HER. Vu le parti pris d’origine, il est permis de considérer le film de Spike Jonze comme un tour de force.

TITRE ORIGINAL Her
RÉALISATION Spike Jonze
SCÉNARIO Spike Jonze
CHEF OPÉRATEUR Hoyte Van Hoytema
MUSIQUE Arcade Fire
PRODUCTION Megan Ellison, Vincent Landay & Spike Jonze
AVEC Joaquin Phoenix, Scarlett Johansson, Rooney Mara, Amy Adams, Chris Pratt, Olivia Wilde…
DURÉE 126 mn
DISTRIBUTEUR Wild Bunch Distribution
DATE DE SORTIE 19 mars 2014

1 Commentaire

  1. Swordsman

    Belle critique pour un magnifique film, très émouvant. Pas à en pleurer, mais très juste dans sa façon d’évoquer une relation amoureuse.

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