UN GARÇON DANS LE VENT

« Un Superman plus humain ». C’est avec cette note d’intention totalement absurde que l’équipe de MAN OF STEEL tente de se réapproprier le plus emblématique de tous les super-héros, pour offrir une nouvelle vision du mythe loin de celle de Richard Donner. Et non seulement la note d’intention est absurde mais forcément, elle n’est pas tenue !

Doit-on encore présenter Zack Snyder ? Étant donné que le réalisateur est sur tous les fronts dès qu’il s’agit d’adapter le moindre projet fantasmatique, et qu’il est parfaitement capable de faire passer « des lanternes pour des vessies » sans que personne ne vienne lui réclamer des comptes (au contraire, la critique et le public lui tressent carrément des lauriers), on se dit que cela ne ferait pas de mal de resituer un peu le bonhomme. Étant donné que MAN OF STEEL reste une énième adaptation, on s’en tiendra au travail de sape qu’il a pu commettre sur L’ARMÉE DES MORTS, 300 et WATCHMEN, des films basés sur des œuvres de personnes infiniment plus subtiles que lui. Le premier est donc le remake officiel du ZOMBIE de George A. Romero, dont il est parvenu à expurger le contenu politisé pour en tirer un actioner horrifique parfois sympathique, mais souvent bête à manger du foin, du fait de ses personnages tous plus stupides les uns que les autres. Le second est une adaptation de la BD de Frank Miller, qu’il transforme en produit de son temps avec l’intégration d’un personnage féminin dont le pouvoir de décision change totalement la tonalité originale, faisant passer les 300 Spartiates en titre pour des buses métrosexuelles qui ont besoin de l’aval de madame pour partir faire la guerre. Quand on connaît les penchants extrémistes de Miller, c’est plutôt cocasse. Toujours est-il que ce revirement – doublé des incessants roulements de mécaniques des personnages principaux – achève de transformer 300 en nouveau mètre étalon de la beauferie sur pellicule. Enfin, le troisième film n’est ni plus, ni moins que l’adaptation du plus grand comics terminal, dont l’intérêt sur grand écran est particulièrement limité par le discours méta-textuel recherché à l’époque par son auteur Alan Moore. WATCHMEN, le comics, s’est toujours présenté comme une piste de réflexion jusqu’au-boutiste sur les schémas narratifs et la perception mythologique des super-héros, à travers l’analyse des éléments constitutifs des milliers d’œuvres qui ont inondé les kiosques américains pendant des dizaines d’années avant sa sortie en 1986. Transposer ce pamphlet au cinéma est déjà un non-sens. Mais l’idée principale de Zack Snyder est avant tout de rendre cool des personnages qui, pourtant, n’ont absolument rien de cool. Forcément, la subtilité des comics, nourrie par un terrain infini à défricher, s’arrête précisément au moment où le réalisateur applique un sens contraire à ce discours, y compris en utilisant des images clés issues des planches de Dave Gibbons. Ainsi, le Hibou et le Spectre Soyeux ne sont plus des icônes à bout de souffle, qui peinent à mettre à mal quelques truands du dimanche dans une ruelle, mais bel et bien des super-héros dont les ralentis de Zack Snyder semblent leur conférer une puissance de frappe et une grâce hors du commun. Idem, les tendances psychotiques du personnage de Rorschach semblent finalement assez relatives quand celui-ci s’attaque à un pédophile dont la culpabilité est ici avérée, alors qu’elle est justement laissée à l’interprétation du lecteur dans les comics. Il ne faudrait tout de même pas prendre le risque de déconnecter le spectateur du personnage !

Les exemples de contresens ne manquent pas dans la filmographie de Zack Snyder, et c’est pourquoi il est difficile de comprendre sa réputation de grand narrateur quasi-irréprochable, à un SUCKER PUNCH près qui – oh ! surprise – a principalement été écrit par lui et ne propose aucune béquille de talent susceptible de le faire passer pour un génie. Le voir aujourd’hui s’attaquer au super-héros originel APRÈS avoir adapté l’ultime comics révèle là encore un mode de fonctionnement totalement contradictoire, mais il faut au moins lui accorder une certaine constance : Zack Snyder s’arrête tellement à la surface des choses, qu’il y avait peu de chances que son travail sur WATCHMEN n’entache celui qu’il a accompli sur MAN OF STEEL. Maintenant, la question posée est la suivante : comment un réalisateur, qui s’est autrefois appliqué à transformer de véritables humains (la plupart des Watchmen) en puissantes icônes totalement vidées de leur sens premier, allait-il s’y prendre pour rendre humain le plus grand et le plus puissant des super-héros ? Question subsidiaire : Et pourquoi faire ? Il suffit de jeter un œil sur le générique de MAN OF STEEL pour comprendre à quel point le projet est déjà handicapé par deux perceptions radicalement différentes du personnage, perceptions qui vont clairement s’opposer tout au long du film. D’un côté, nous avons David S. Goyer et Christopher Nolan, respectivement scénariste et producteur du film, qui tentent d’apporter une nouvelle vision du personnage, diamétralement opposée à celle de Richard Donner et, accessoirement, Bryan Singer (la preuve, Superman porte le slip sous le futal). De l’autre, nous avons un réalisateur qui a décidé, comme à son habitude, de ruer dans les brancards avec la finesse d’un éléphant dans un magasin de porcelaine. À l’écran, MAN OF STEEL devient un film à la structure totalement déséquilibrée et allant à l’encontre de l’émotion recherchée. En réaction à la linéarité évidente et limpide du grand film de Donner, les origines du personnage sont racontées par l’entremise d’une structure morcelée, avant d’être précipitées par un long climax qui cumule des scènes d’action tournées sur un mode unique, et dont les enjeux semblent totalement désincarnés, quand ils ne jurent pas avec l’essence même de Superman.

Passons sur la longue exposition sur Krypton et son design rococo (mais ça valait le coup de cacher le slip de Superman quand on voit les costumes façon Broadway des Kryptoniens !), dont le but est avant tout d’intégrer les origines Kryptoniennes du personnage dans une sorte de McGuffin bien mal employé par la suite. C’est la première déstructuration de Superman, puisque les auteurs tentent déjà l’approche synthétique qui n’aura finalement que peu d’importance par la suite. Car au-delà de ses origines, l’accent est mis sur sa destinée, directement influencée par deux hommes. L’un est devenu une conscience qui guide son fils à travers ses actions, le second est un Terrien qui l’a recueilli et qui lui dispense des leçons humanistes emplies de noblesse. Ce sont bien évidemment Jor-El et Jonathan Kent, qui représentent respectivement l’esprit et le cœur de Superman. Et c’est précisément cette dualité (choisir entre Krypton et la Terre) qui tente de percer l’humanité d’un personnage pourtant… surhumain, comme son nom l’indique ! Le souci d’une structure dépendante des flashbacks et des sous-textes (c’est ainsi que les deux pères sont employés), c’est qu’il faut respecter une graduation susceptible de faire surgir l’émotion (comme le flashback minimaliste dans IL ÉTAIT UNE FOIS DANS L’OUEST, par exemple). Ainsi, la perte des deux parents devrait avoir du sens et représenter – au moins dans l’un des deux cas – l’ultime passage à l’âge adulte pour un personnage qui n’a pas encore été présenté comme le sauveur de l’humanité. Et pourtant, dès que l’intrigue suggère le besoin d’une énième leçon de vie redondante, Pa Kent revient lui aussi d’entre les morts pour dispenser ses bons conseils sur fond de soleil couchant. Difficile dans ce cas précis de rester sur l’émotion de sa disparition, d’autant que son manque évident de simplicité narrative l’avait déjà rendue bien confuse (pour ne pas dire ridicule) au final.

L’ombre du film de Richard Donner ne plane pas uniquement sur la structure narrative du film, mais également sur la façon d’aborder le mythe dans ses fondements principaux, à tel point que la team Goyer/Nolan/Snyder joue constamment la carte du contraste, histoire de bien se démarquer. Problème : Donner a tellement bien façonné son œuvre que chaque élément constitutif du personnage semble être l’objet d’un faux pas dans MAN OF STEEL. Ainsi, le statut de Superman n’est pas révélé au reste de l’humanité à travers un acte fondateur (un sauvetage dans le premier film), mais bel et bien dans la menace qu’il pourrait représenter, et ce avec une référence d’ailleurs explicite à… WATCHMEN ! De ce choix saugrenu – à plus forte raison dans une origin story – découle une série de non-sens qui vont redéfinir le personnage à rebours, que ce soit dans sa romance totalement expédiée avec Loïs Lane (qu’il faut donc sauver trois ou quatre fois avant qu’elle ne daigne éventuellement jeter un regard amoureux sur son sauveur), dans sa représentation totalement dépressive en tant que Clark Kent (sans parler de la pirouette finale) ou enfin dans la façon dont il est finalement révélé au spectateur, quand son nom de héros est prononcé pour la première fois à l’écran par… un simple figurant, au détour d’une conversation ! Autant dire qu’à ce stade, la fameuse polémique tournant autour du fait que Superman ne tue pas n’est finalement que la goutte d’eau qui fait déborder le vase.

Reconnaissons-le, il y a bien quelques chouettes images iconiques dans MAN OF STEEL, des plans léchés et bien cadrés qui pourraient nous faire frissonner si ceux-ci étaient gorgés de leur sens originel (non parce que nous assener que le « S » est un symbole, ça va deux secondes mais ça ne fait pas une thématique), mais en l’état, ils ne servent que d’écran de fumée face au massacre organisé par le très long climax, qui cumule absolument tous les contresens possibles (dont cette fameuse mise à mort finale). Dans ses 40 dernières minutes, MAN OF STEEL se transforme en véritable film catastrophe aux allures parfois cheaps (quelques pelées dans les rues dévastées) mais à la mise en image si abrutissante qu’elle ferait presque passer le climax de TRANSFORMERS 2 : LA REVANCHE pour le plus contemplatif des films de Yasujirô Ozu ! Chez Snyder, l’action comic-book revient donc exclusivement à balancer son adversaire par-dessus la jambe et le faire traverser des dizaines de murs d’un coup (mais pas au ralenti, remise en question stylistique ?), dans une orgie de plans bien difficiles à démêler au milieu des événements apocalyptiques qui détruisent Metropolis. Ce climax totalement bordélique, à la fois en termes stylistiques mais également en termes d’enjeux (sans parler du renoncement mythologique du personnage), achève de rendre MAN OF STEEL indigeste, sans compter qu’à force de cumuler ces tares, le sens épique que Zack Snyder tente d’insuffler à son film tombe régulièrement à plat, pour toutes les raisons citées plus haut (rajoutons également le score d’Hans Zimmer, à peu près aussi épique que la musique du logo THX).

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Pour nombre de ses admirateurs, MAN OF STEEL offre cependant une relecture moderne d’un personnage jugé désuet et ringard. C’est donc un Superman ancré dans son époque, un Superman « kinda hot », plus séduisant que son équivalent papier, considéré comme un boy-scout. Comme il y a probablement du vrai dans cette assertion, on prend les paris sur la date de péremption du film, qui risque bien de prendre un coup dans l’aile une fois que l’effet de mode sera passé. Sachant que le personnage fête ses 75 ans cette année, on a quand même envie de leur répondre qu’il n’a pas attendu le réalisateur « kinda hot » du moment pour assurer sa pérennité.

TITRE ORIGINAL Man of Steel
RÉALISATION Zack Snyder
SCÉNARIO David S. Goyer
CHEF OPERATEUR Amir Mokri
MUSIQUE Hans Zimmer
PRODUCTION Christopher Nolan, Emma Thomas, Deborah Snyder & Charles Roven
AVEC Henry Cavill, Michael Shannon, Amy Adams, Kevin Costner, Russell Crowe, Diane Lane…
DURÉE 2h23
DISTRIBUTEUR Warner Bros France
DATE DE SORTIE 19 juin 2013

12 Commentaires

  1. Parfait ! Cette critique synthétise à peu près tout ce que j’ai ressenti du film.
    Maintenant reste à se poser la question ce qui fait de Zach Snyder cet espèce de réalisateur hype et qui passe dans les bonnes grâces d’une large partie du public ?
    J’ai beau chercher, je vois pas !

  2. Nightwing

    Quel est le lien entre Bryan Singer et le slip de Superman? Un petit travail de recherche aurait suffit à comprendre que le costume de Superman dans Man of steel est directement inspiré du costume qui est le sien depuis 2 ans environs dans le comics, depuis le reboot de l’univers DC dans le « new 52 » (dispo dans nos contrées chez Urban comics, le changement de « look » de Superman tenant aussi à un litige au niveau des droits d’auteur entre DC/Warner et les descendant d’un des créateurs de Superman).

    D’ailleurs la version actuelle du personnage n’est plus vraiment le boy scout que tout le monde connaît.

    Pour le reste ayant apprécié le film, sans plus, en fan de comics, je ne commenterai pas, ne pouvant être impartial (et en attendant certainement trop à la base)

    • James Mellange

      Intéressant qu’ar finalement le superman new 52 a lassé le public et dc son réparties sûre un superman plus conventionnelle du coup la fin de l’article prend tout son sens et je serais pas étonné que le superman du cinéma subit le même sort

  3. La critique du film aurait été bonne et surtout juste si vous ne vous trompiez pas de cible pour comparer. Il ne faut pas comparer le film de Snyder avec ceux de Donner/Singer car le film ne tente pas de rebooter cette version mais de créer une nouvelle mythologie.

    Goyer pour son scénario a puisé chez l’animé de Bruce Timm (les flashback et la relation mère/fils), dans le relaunch du comics par Geoff Johns (la partie destruction de masse, Krypton) et assez bizarrement, dans la série Smallville pour le perso du père Kent (le fait de rester cacher car les humains ne sont pas prêt).
    A partir de là, le film de Snyder, auquel il manque 30′ par la volonté de Warner (le montage original fait 3h) parait bien plus justifié qu’un reboot putassié comme celui opéré sur Star Trek par l’autre tâcheron d’Abrams.

    Ok, le montage est assez anarchique j’en convient, l’intro sur Krypton est bien trop longue, Jor’El est trop présent comparé à Jonathan Kent, Amy Adams est juste une catastrophe. Pour ce qui est du nom de Superman dit par un figurant, c’est au contraire une très bonne idée.

    Alors oui, le film n’est pas parfait, mais il transpire l’amour que porte Goyer et Snyder au personnage.
    Puis pour le fan que je suis, c’est cool de voir les nombreux petits easter eggs à 6 personnages de DC Comics.

  4. Moi ce qui m’a le plus déçu c’est vraiment la fin. Ils se battent pendant 40 minutes à travers des immeubles, ils défoncent tout sur leur passage, et finalement comment est-ce que Superman parvient à gagner ? Eh bah on sait pas trop, tout d’un coup il brise le coup de Zod et bah voilà, cherchez pas plus loin c’est terminé. Tout ça pour ça.

  5. D.

    Pour ceux qui vivraient sous une yourte, Max Landis à propos du final de Man of steel:
    http://youtu.be/aw_GlYve_Lg

  6. La « note d’intention absurde » ET « pas tenue » dans l’intro m’a fait penser à la blague en ouverture de Annie Hall, sur la nourriture dégueulasse et en plus en portions trop petites.

    A part j’ai bien aimé cette critique. Ceci dit j’ai abandonné Snyder à l’Armée des morts (je me rappelle plus exactement pourquoi, mais je m’étais dit que c’était complètement con comme film)

  7. Z-Man.

    Ah enfin une critique comme je les adore, cela faisait longtemps que je ne m’étais plus autant régalé à la lecture d’une critique.
    Personnellement j’ai bien aimé le film, même si le final était téléphoné au vu de la mode actuelle des reboots mais avec changement complet de mythologie, et oui supes tue, au vu de son père jor-el qui combat comme un vrai guerrier cela ne m’étonne pas non plus.
    Pourtant j’ai trouvé cette nouvelle version assez Intéressante au niveau du personnage qui ère tell un Dieu sur terre a la recherche du pourquoi et comment.
    Petit bémol effets spéciaux touts droits sorti d’un film de Robert Marcarelli,

  8. bruttenholm

    Snyder avait prévenu :
    « I look at the end of « Superman » and you’re like “Oh, Lex Luthor’s on an island. This is ridiculous.” I would have liked him to die, that would have been cool.  »
    pour la promo de watchmen : http://collider.com/entertainment/article.asp/aid/10972/cid/13/tcid/1

  9. Mat

    Pas du tout fan de Snyder. Je n’ai pas aimé L’armée des morts, 300, Watchmen et Sucker Punch. Ces films manquent sérieusement de rythme, les personnages n’existent jamais, la mise en scène est lourde… Et pourtant, j’ai plutôt aimé ce Man of Steel. Alors oui c’est bourré d’incohérences, c’est parfois plutôt kitch, mais dieu que c’est bourrin et jouissif. En plus, je ne me suis pas ennuyé un seconde (alors que je me suis fais chier sévère pendant les autres films de Snyder) et j’ai même trouvé ça parfois émouvant (les scènes avec Costner). En gros, je pense que c’est le film le plus sincère de Snyder qui est un gros beauf républicain et qui l’assume totalement à l’écran: superman détruit une station d’essence, une montagne, une ville…. vive l’écologie! Et surtout, le vrai sauveur de l’humanité et un militaire qui se sacrifie pour son pays! J’en avais la larmes à l’œil! 😉

  10. FETA SALAKIS

    Je suis étonné de lire une critique si poussé et une analyse si profonde de la part du scénariste du film  » La horde « …
    Stéphane, tu devrais mettre la meme énergie à la création d’une oeuvre. Il se pourrait que, finalement, il en sorte quelque chose d ‘interressant!

  11. fabe

    Tout à fait d’accord avec ton article. Les 40 dernières minutes ont été les plus éreintantes de toute ma vie et je pèse mes mots, et puis ces sempiternelles citations au 11 septembre commencent à devenir lassantes à la longue. Je vais plutôt aller me remater l’original…….

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