UN CADAVRE DANS LE PLACARD

Auréolé de dix trophées à la dernière cérémonie des Goyas, LA ISLA MINIMA est un polar à forte dimension historique. Enquête poisseuse dans une Espagne en pleine transition démocratique, le dernier long-métrage d’Alberto Rodríguez est l’incarnation du polar dont l’ambiguïté transcende les codes du genre.

En 1980, alors que l’Espagne s’extirpe seulement des griffes de quarante ans de franquisme, deux inspecteurs de police, Pedro et Juan, sont envoyés dans une petite ville d’Andalousie pour enquêter sur la disparition de deux adolescentes. Alors qu’ils découvrent les cadavres des jeunes filles, sauvagement violées et torturées, tous deux se rendent compte que d’autres collégiennes manquent à l’appel. Face au silence des villageois et à l’omerta qui règne, les deux flics s’enfoncent chaque jour davantage dans un marécage parcouru de secrets. Un étrange mystère nimbe les hautes herbes de cette région miséreuse, gangrenée par d’impossibles rêves d’ailleurs et contaminée par une violence sourde qui touche l’ensemble de la communauté. Sorte de variation espagnole du MEMORIES OF MURDER de Bong Joon-Ho, LA ISLA MÍNIMA prend pour cible la difficile transition démocratique dans laquelle le pays se trouve au début des années 80. Cette transition, à la fois littérale et allégorique, se déploie d’emblée dans la relation qu’entretiennent les deux flics : le plus jeune s’est fait connaître pour son militantisme démocratique, quand l’autre use de méthodes (pour le moins musclées) manifestement acquises durant son service sous la régime de Franco. Par-delà le portrait des deux inspecteurs, l’enquête se double d’une étude de caractères globale qui jalonne une Espagne plombée par le franquisme refoulé : les femmes, murées dans un silence de plomb hérité du patriarcat du régime précédent, les collégiennes, animées par un désir d’ailleurs qui les pousse à accepter le pire, et même les hommes, dont la force et la violence résident moins dans les restes prégnants de la dictature que dans les sordides arrangements du présent. L’ambiguïté qui s’en dégage est là pour illustrer les soubresauts d’une société traversée par une contradiction intime : comment faire pour reconstruire avec les mêmes acteurs qu’hier ? Quel chemin possible pour un pays dont les ennemis d’hier doivent désormais apprendre à coexister ?

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Ce questionnement passe par l’utilisation de l’espace, que ce soit les marécages dans lesquels les personnages évoluent ou dans les plans aériens qui viennent régulièrement ponctuer le récit, et ce, depuis le générique. La moindre des maisons prend des allures de train fantôme traversant l’histoire du pays, jusqu’à l’obscur pavillon de chasse où les secrets trouvent leur point d’ancrage. De la même manière, la géographie des lieux (les hautes herbes où se cachent les braconniers et les voitures en fuite, les marécages et les rivières où sont déversés les corps des disparues) semblent matérialiser la difficulté à discerner les motivations de chaque personnage, difficilement déchiffrables. Ainsi, Alberto Rodriguez, à la fois metteur en scène et scénariste de son film, prend constamment son sujet à bras le corps, soulignant sans cesse le thème qu’il aborde, jusqu’à ce dénouement final percutant, bien qu’un peu téléphoné. Si l’on peut parfois regretter la lourdeur du procédé, entièrement tourné vers cette même tension, et qui oublie parfois de transcrire ces problématiques par les seules émotions des personnages, c’est un bien maigre défaut pour un film de cette intelligence. Bref, LA ISLA MÍNIMA reste un film fort et intègre, et le moins qu’on puisse dire en cette période de blockbusters estivaux médiocres, c’est que ça fait du bien !

TITRE ORIGINAL La Isla Mínima
RÉALISATION Alberto Rodríguez
SCÉNARIO Rafael Cobos & Alberto Rodríguez
CHEF OPÉRATEUR Alex Catalán
MUSIQUE Julio de la Rosa
PRODUCTION Mercedes Gamero, Gervasio Iglesias, Mikel Lejarza, José Sánchez-Montes & Mercedes Cantero
AVEC Javier Gutiérrez, Raúl Arévalo, María Varod, Perico Cervantes, Jesús Ortiz, Jesús Carroza, Salva Reina, Antonio de la Torre…
DURÉE 104 mn
DISTRIBUTEUR Le Pacte
DATE DE SORTIE 15 Juillet 2015

2 Commentaires

  1. Moonchild

    Pas mal en effet, film sous influence en tout cas (Memories of murder et surtout True detective saison 1, c’est flagrant à de nombreuses reprises …).
    Mais le film reste assez personnel, trouve son chemin, hélas il accouche à mon sens d’une souris (dénouement décevant).
    En tout cas, un réal à suivre après son Grupo de elite qui était pas mal aussi …

  2. max

    joli plume mon ami ! pour un film qui a grand besoin de soutien !

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