UN BLOCKBUSTER DANS LA TÊTE

Au long d’une année 2010 riche en évènements dans le landerneau vidéoludique, l’un des plus marquants aura été l’affaire Infinity Ward. Pour les retardataires, rappelons que les deux boss du studio furent virés avec pertes et fracas par Activision pour des raisons encore obscures aujourd’hui, et ce alors même que MODERN WARFARE 2 battait tous les records. En résultat le quasi-démantèlement du studio, une large majorité des employés choisissant de suivre les deux membres fondateurs au sein de leur nouvelle boîte Respawn Entertainment, les début d’une bataille juridique s’annonçant aussi longue qu’embrouillée et surtout une remise en cause complète du futur de la série des MODERN WARFARE, qui se fera désormais sans ses initiateurs. Evidemment, de tels évènements ne sauraient empêcher la Terre de tourner dans le merveilleux monde des franchises annualisées. C’est donc avec la régularité d’un coucou suisse que CALL OF DUTY : BLACK OPS débarqua en Novembre dernier, prouvant par son succès stratosphérique que le nom qui intéresse les joueurs sur la boîte est bien moins celui du développeur que celui qui figure tout en haut au-dessous du sous-titre. Qu’importe le flacon pourvu qu’on ait l’ivresse, certes, mais l’ivresse est-elle bien au rendez-vous ?

Traditionnellement considérée comme « l’équipe B » de la franchise, les membres de Treyarch avaient tout à gagner dans l’affaire, la quasi-dissolution d’Infinity Ward les voyant de fait reprendre le flambeau de garants de la franchise et de sa qualité (du moins jusqu’à ce qu’Activision mette quinze autre studios au boulot sur différents titres portant la marque…). Et sur le papier, BLACK OPS se veut comme un épisode plus ambitieux qu’à l’accoutumée pour le développeur, désireux de sortir de l’ombre envahissante des MODERN WARFARE et de leur succès tant public que critique. En premier lieu le choix de la Guerre Froide comme background historique, ce qui permet à la série de se détacher enfin d’une Seconde Guerre Mondiale ayant finie de lasser le public, tout en offrant un contexte globalement peu exploité par le jeu vidéo, alors même qu’il est propice à de nombreux développements scénaristiques, notamment à travers son inhérente ambiguïté politique et morale. Autre choix tranchant radicalement avec le passé, celui de faire endosser au joueur le rôle d’un personnage bien défini et qui s’exprime pendant le jeu.

En rompant avec les silhouettes désincarnées des précédents épisodes (dans lequel le joueur pouvait se projeter pleinement) pour proposer un protagoniste identifié, Treyarch prend le parti d’un jeu plus ouvertement narratif que ses prédécesseurs. Autant de choix qui donnent l’impression que Treyarch se veut plus ambitieux qu’à l’accoutumée sur le plan de la narration, encore renforcée par la présence comme conseiller à l’histoire de David S. Goyer (car qu’on aime ou pas le bonhomme et son travail, son nom au générique impressionne plus que celui de l’obscur scénariste de NCIS débauché pour MODERN WARFARE 2 !). Sachant que la narration n’était pas forcément le point fort des MODERN WARFARE, nonobstant leur grande qualité d’ensemble, on ne peut qu’apprécier cette ambition, surtout sur un point généralement considéré comme plutôt secondaire dans le genre FPS. Reste à savoir si cette ambition se traduit dans les faits. D’un strict de point de vue structurel, BLACK OPS s’avère globalement plus satisfaisant que son prédécesseur direct. On se souvient en effet que MW2 était plutôt décevant dans son mode solo, le savoir-faire indéniable pour le spectacle et la mise en scène et les quelques audaces narratives ne parvenant pas toujours à masquer une écriture assez frustrante laissant un goût d’inachevé à force de laisser ses arcs en plan. BLACK OPS s’en tire donc mieux à ce niveau-là, ne serait-ce que parce que les scénaristes de Treyarch prennent au moins le soin de solidement structurer leur récit et de le mener au bout de sa conclusion logique. Le choix d’un personnage central caractérisé s’avère également payant, à la fois au niveau du degré d’implication du joueur, qui se voit ainsi renforcé, que parce que sa situation vient justifier l’emploi des ellipses temporelles permettant au jeu d’offrir une large variété de décors et de situations, lui offrant ainsi la possibilité d’exploiter à fond son contexte historique. Et si la multiplicité des points de vue, marque de fabrique de la série, est bien évidemment au rendez-vous, son usage est ici parfaitement justifié par l’intrigue du jeu et vient même souligner sa thématique principale. Autant de qualités qui montrent un développeur en net progrès.

Pour autant, ne pas se tromper : si BLACK OPS démontre une réelle amélioration par rapport aux précédents efforts de Treyarch, pris dans son ensemble le jeu s’avère nettement perfectible. Malgré tous leurs efforts, les gars de Treyarch en sont encore à courir après Infinity Ward, comme le prouve le simple fait que la plupart des moments mémorables de BLACK OPS sont des succédanés de ceux des deux MODERN WARFARE. On retrouvera donc en vrac le flashback explicatif jouable, la mission d’infiltration qui dégénère, l’interlude sous-marin et on en passe, autant d’instants qui procurent certes un plaisir immédiat mais qui laissent un fort sentiment de déjà-vu pour qui aura déjà pratiqué un épisode conçu par Infinity Ward. Un certain manque d’identité donc, qui se retrouve également dans l’usage de références cinématographiques fortement marquées et une hésitation permanente quant au ton à adopter, deux aspects qui s’influent qui plus est l’un et l’autre. Ainsi, si l’on pouvait déjà se demander si une énième référence à la scène de la roulette russe de VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER était bien nécessaire, son usage apparait d’autant plus incongru que la vision du Vietnam qui est préalablement présentée au joueur se fait dans une optique d’entertainment pure qui débarrasse totalement le conflit de son horreur et de son ambiguïté inhérentes.

De même, le climax se terminant dans un pur moment estampillé « America fuck yeah ! » avant de laisser place à une révélation façon UN CRIME DANS LA TÊTE (le film de John Frankenheimer, auquel BLACK OPS doit l’essentiel de sa trame) aura de quoi laisser pantois tant il montre un développeur s’emmêler complètement les pinceaux dans ce qu’il tente de raconter… La cohabitation entre l’ambiance façon « jeu du beauf » et la volonté de proposer une intrigue complexe n’est décidément pas chose aisée. Quelles que puissent être ses qualités, BLACK OPS vient surtout poser la question de la réelle possibilité d’une intrigue solidement écrite et développé à exister au sein d’un jeu entièrement axé sur le spectaculaire dans sa conception même. La formule magique doit pouvoir se trouver, mais il n’est pas dit que les CALL OF DUTY soient les mieux placés pour y parvenir. BLACK OPS se borne ainsi à n’être qu’un blockbuster de plus, bien confectionné et plaisant à jouer, mais éphémère (en solo bien entendu, le multi étant une autre paire de manches). Compte tenu des ambitions de Treyarch, c’est peut-être bien la pire insulte qu’on puisse lui faire.

TITRE ORIGINAL Call of Duty : Black Ops
GENRE FPS
ÉDITEUR Activision
DÉVELOPPEUR Treyarch
CONSOLE Xbox 360 / PS3 / Wii / PC / Mac
DATE DE SORTIE 09 novembre 2010

1 Commentaire

  1. Fest

    Tout à fait d’accord tant sur le manque d’écriture scénaristique de MW2 que sur les qualités du solo de Black Ops. Le premier manque d’un lien fort entre les missions, toutes précédées d’un briefing sommaire peu engageant, ce qui entraîne clairement un manque d’implication pour le joueur.

    Pour autant je préfère largement le multi de MW2. Si celui de Black Ops est riche d’une multitude de modes de jeux, y’a rien à faire : Modern Warfare a quand même ma préférence grâce à des cartes mieux conçues et à un équilibre bien meilleur entre les différents styles de jeu (planqué ou hyper mobile).

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