TOTAL OUESTERN

Sorti depuis le 22 août en Blu-Ray, CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL est donc désormais disponible dans une superbe copie numérique. Une bonne occasion de redécouvrir cette perle du cinéma français des années 60.

On ne le dira jamais assez : Henri Verneuil est sans aucun doute le cinéaste français le plus sous-estimé de sa génération. En voici une preuve supplémentaire avec ce western moderne de haute volée qu’est CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL, enfin disponible en haute définition. L’intrigue du film est assez simple et se résume à une course-poursuite en camions entre Jean-Paul Belmondo et Lino Ventura sur les pistes défoncées du Sahara. Le premier fuit avec une cargaison valant cent mille dollars (mais dont on ne connaîtra jamais la nature exacte) tandis que le second est chargé par leur employeur commun de le rattraper et de récupérer le camion ainsi que son contenu. Bref, un véritable argument de western, dépouillé à l’extrême et dénué de toute psychologie, comme l’a répété Verneuil à l’envi lors de la sortie du film. Ce qui vaudra d’ailleurs au film une réception glaciale lors de sa présentation à Cannes, les festivaliers et les critiques installés en profitant une fois de plus pour proclamer haut et fort leur mépris crasse du cinéma populaire (un exemple pas piqué des hannetons dans le journal Combat sous la plume de l’inénarrable Henry Chapier : « C’est un film dans le goût du jour : roublard, complaisant et populacier, il est bien à l’image du grand public auquel il s’adresse, et dont il flatte l’appétit de distractions faciles »). Et de fait, le propos de Verneuil, et de ses deux co-scénaristes Michel Audiard et Marcel Jullian, est bien éloigné de ce genre de considérations mondaines. Bien conscient qu’il n’est pas un réalisateur américain, le cinéaste reprend intelligemment les grands codes visuels et narratifs du western pour les transposer dans un univers à la fois francophone et géographiquement spectaculaire, en l’occurrence le Maroc des années 60.

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Ainsi, CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL frappe par sa facture formelle particulièrement classieuse. Verneuil fait péter le scope noir et blanc des grands jours, multiplie les cadres westerniens, joue sur les focales et la profondeur de champ, et emballe des poursuites en camions au découpage millimétré (qui évoquent même parfois le futur DUEL de Steven Spielberg, c’est dire !). Comme à son habitude, le metteur en scène prouve qu’il n’a pas d’équivalent dans le cinéma français lorsqu’il s’agit de décomposer et de recomposer le cadre à l’intérieur de l’image, comme, par exemple, lorsqu’il place sa caméra sous le châssis d’un camion et utilise la structure métallique de ce dernier pour séparer dans le cadre, et donc définir visuellement, les antagonistes qu’interprètent Belmondo et Ventura. Lors de la bagarre finale entre les deux personnages, en plus du décor évocateur (une vaste cour intérieure avec une fontaine au milieu), certains plans au ras du sol (avec les mollets de l’un des personnages plantés devant l’objectif), en contre-plongée ou en courtes focales viendront même préfigurer la charte visuelle du western italien. En effet, si l’on ajoute à tout le reste l’inoubliable musique aux accents morriconiens de George Delerue, CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL résonne curieusement comme un avant-goût de l’épopée filmique qu’allait engendrer quelques mois plus tard le premier western de Sergio Leone, POUR UNE POIGNÉE DE DOLLARS. Mais, et c’est là la grande intelligence de son film, Verneuil, malgré ses intentions, n’a pas oublié une chose essentielle : faire un film français.

La présence à bord d’acteurs comme Jean-Paul Belmondo et Lino Ventura, qui ont tous deux représenté tout au long de leur carrière d’authentiques parangons du héros français dans ce qu’il a de plus universel, oriente d’entrée de jeu l’image du film. Bernard Blier également, qui apporte une touche picaresque au récit par l’entremise de son personnage, le providentiel Mitch-Mitch, qui surveille constamment les arrières de Ventura. Et évidemment, outre l’univers colonial très typé, les dialogues d’Audiard, ici particulièrement en forme, amènent la gouaille et la légèreté typiquement franchouillardes qui caractérisent idéalement ces personnages de routiers hâbleurs et portés sur les bonnes choses de la vie. L’anar Audiard n’est sans doute pas étranger également à un autre aspect du film qui témoigne de sa nationalité : l’amoralité jouissive des personnages. Ici, personne n’est épargné : Ventura et Belmondo sont deux amis qui ont roulé leur bosse ensemble mais qui, ils l’avouent volontiers, oublient tout sentiment lorsque l’argent vient s’interposer entre eux. Blier, lui, campe un routier serviable mais qui n’en est pas moins un obsédé sexuel espionnant les filles en train de se déshabiller. Quant à Gert Froebe, l’inoubliable Goldfinger du James Bond homonyme, il interprète ici Castigliano, dit « La Betterave », le patron de l’entreprise de transport routier qui emploie Ventura, Belmondo et Blier. On ne le voit que dans le premier tiers du film mais il y est formidable dans la peau de cet entrepreneur diabétique, odieux et autoritaire, qui transpire abondamment et qui avoue tolérer la pédophilie. Bref, un réjouissant panier de crabes qu’on aurait eu du mal à imaginer dans un western hollywoodien de la même époque. Tout ça pour faire un sort aux critiques adressées à Verneuil, qui était souvent accusé de n’être qu’un pâle photocopieur du cinéma américain.

Les suppléments de cette édition Blu-Ray sont repris de l’édition DVD parue il y a quelques années. Rien de bien important à signaler de ce côté, avec du contenu centré sur la renommée populaire d’Audiard, notamment au travers de deux petits modules ludiques sur la verve légendaire du scénariste et d’un entretien avec l’assistant-réalisateur Claude Pinoteau (et futur réalisateur de LA BOUM). Un autre entretien avec le même aborde quant à lui les souvenirs de tournage. Tout ça est très sympathique (avec notamment quelques images d’époque en couleurs sur lesquelles on voit Ventura, Blier et compagnie faire les cons au milieu du Sahara), mais on attend encore l’édition d’un film de Verneuil qui lui accordera enfin la place qu’on lui refuse depuis plus de 50 ans : celle d’un très grand cinéaste français.

En Bonus : une petite galerie de plans qui pètent bien !

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RÉALISATION Henri Verneuil.
SCÉNARIO Henri Verneuil, Michel Audiard et Marcel Jullian.
PRODUCTION Robert Sussfeld & Irénée Leriche.
AVEC Jean-Paul Belmondo, Lino Ventura, Reginald Kernan et Bernard Blier…
DURÉE 124mn.
ÉDITEUR
Gaumont.
DATE DE SORTIE
22 août 2012.
BONUS
– En compagnie des hommes
– Le petit Audiard illustré
– Les apophtegmes du petit cycliste
– Entretien avec Claude Pinoteau sur Michel Audiard
– Bande-annonce

1 Commentaire

  1. jp koff

    DES GENS SANS IMPORTANCE
    CENT MILLE DOLLARS AU SOLEIL
    WEEK END A ZUYDCOOTE
    PEUR SUR LA VILLE
    I COMME ICARE
    LE CASSE
    UN SINGE EN HIVER
    MELODIE EN SOUS SOL…
    nuff said !

    (sûr que chabrol a pas fait la même carrière, visuellement c’est plus beau !)

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