TOO BIG TO FAIL ?

Cette année, difficile de trouver plus gros événement cinématographique que THE DARK KNIGHT RISES, qui sort chez nous le 25 juillet prochain. Reste que comme le film de Christopher Nolan suscite toutes les attentes, il est plutôt bien placé pour décevoir.

En tant que cinéaste, Christopher Nolan aime manier des concepts et définir des symboles. Il aime que ses personnages principaux dépassent leur incarnation humaine pour devenir un emblème, une représentation de la thématique qu’il a décidé d’aborder. Clairement, la force indéniable de la séquence finale de THE DARK KNIGHT puise dans cette volonté de définir une icône dans sa représentation la plus limpide. Ce qui tombe bien, étant donné que Batman peut se prêter à ce genre d’exercice. Le revers de la médaille réside cependant dans la désincarnation éventuelle des personnages en question, à plus forte raison car Nolan a tendance à insister sur ses intentions avec le pragmatisme qu’on peut lui reconnaître. Cette démarche est d’ailleurs symptomatique des limites du réalisateur, puisqu’il aborde tous les éléments constitutifs de sa mise en scène de la même manière, en appliquant des notions sans jamais chercher à se nourrir des émotions qu’elles peuvent procurer : une teinte bleutée, des acteurs communs, et cela lui suffit pour se réclamer du Michael Mann de HEAT et RÉVÉLATIONS sans jamais chercher à répercuter l’essentiel, à savoir le sens du cadre et le rythme pulsionnel qui permettent à son cinéaste de prédilection de transformer un simple moment de quotidien en un pur instant de cinéma immersif.

Mais même en tenant compte des limites filmiques de Christopher Nolan, et même en lui reconnaissant une tendance à se répéter sans jamais vraiment dépasser la surface des choses, il est évident que lui seul est parvenu à retranscrire l’essence générale de Batman sur grand écran, là où certains ont peut-être conçus des meilleurs films, des chefs-d’œuvre même (enfin, un seul, mais pas n’importe lequel), mais en sacrifiant leur sujet principal. Au terme des 2h30 de projection, THE DARK KNIGHT a clairement mérité son titre, et il ne restait plus qu’à espérer que le faramineux succès du film (et dans une moindre mesure celui de INCEPTION, deux ans plus tard) allait permettre à Nolan de se dépasser pour conclure sa trilogie sans aucune concession. Et les premières informations concernant THE DARK KNIGHT RISES vont dans ce sens : une durée de 2h45 susceptible d’assurer un rythme travaillé et non expéditif (contrairement au précédent film), un méchant d’envergure physique (Bane, qui a brisé la colonne vertébrale de Batman dans l’arc KNIGHTFALL), une thématique d’actualité que peu de blockbusters (voire peu de films tout court) osent aborder de manière frontale, et l’assurance qu’il s’agit bien d’une conclusion définitive, un film qui boucle la boucle et ne reviendra pas sur le personnage, du moins pas sous cette incarnation. Pas folle, la Warner a néanmoins déjà annoncé un reboot pour 2015, supervisé par Nolan lui-même. Il faut bien rassurer les actionnaires.

Dans ces conditions, et en mettant de côté la classification PG-13 qui fait encore des siennes (l’impact physique de Bane en est clairement amoindri), THE DARK KNIGHT RISES a effectivement été conçu sans aucun compromis. Et c’est bien le problème. Car d’une manière comme une autre, ce n’est pas tant sur l’aspect cinématographique que Christopher Nolan s’est laissé pousser des ailes, mais bel et bien sur l’emploi de ses marottes habituelles, au risque de donner lieu à une œuvre déséquilibrée en soi, mais aussi par rapport au reste de la trilogie. Passée une séquence d’ouverture efficace dans le sens où elle contrebalance une situation explosive par une étrange sensation de calme, ce troisième opus cumule les impasses narratives sans jamais vraiment se soucier de les résoudre totalement, ou du moins de manière efficace. Bruce Wayne refuse de reprendre du service ? Il suffit de faire un tour chez Lucius Fox et de jeter un œil sur ses nouveaux gadgets pour changer d’avis. Le personnage de flic incarné par l’excellent Joseph Gordon-Levitt cumule les erreurs qui coûtent la vie de certains et précipitent les plans chaotiques de Bane, il incarne la relève aux yeux de Gordon. De même, le retour de Batman, après huit années d’exil, ne suscite que quelques commentaires étonnés par les médias, alors que l’héritage du martyr Harvey Dent (que Batman est accusé d’avoir assassiné au terme de THE DARK KNIGHT) est encore célébré en début du film… Il y aurait multitudes d’autres exemples pour signifier à quel point Nolan ne semble pas tant soucieux de boucler son intrigue, plutôt que de se concentrer sur sa vue du monde. Car la toile de fond de THE DARK KNIGHT RISES concerne bien évidemment les inégalités sociales qui ont mené à la situation économique actuelle, et c’est sous cet angle que Bane et Selina Kyle (Catwoman n’est jamais citée) sont quasi-exclusivement traités, et pas forcément comme des opposés immédiats, ce qu’ils vont évidemment finir par devenir. Le premier jure de rééquilibrer la balance du monde par le chaos, la seconde s’applique à jouer de ses charmes pour voler aux riches. Ici et là, Christopher Nolan puise peut-être dans leur histoire pour faire évoluer l’intrigue (la séquence clé de KNIGHTFALL est reprise ici, un peu comme un passage obligé et légèrement expédié), mais cela ne signifie pas pour autant que ces personnages ont le temps d’exister, puisque le réalisateur les définit donc avant tout comme… des symboles, immédiats cette fois.

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Avec cette approche, il ne faut donc pas s’étonner de voir Batman (et non Bruce Wayne) jouer les « guest stars » de luxe, et Gotham de perdre littéralement son identité sous le poids de la thématique. Car s’il faut une preuve évidente que la réalité actuelle intéresse bien plus Christopher Nolan que le mythe de Batman, il suffit de voir à quel point celui-ci ne prend plus aucune pincette pour travestir des villes existantes (autrefois Chicago pour BATMAN BEGINS et THE DARK KNIGHT) en la capitale du super-héros. Le nom de Gotham est certes employé, mais New York reste New York, jusque dans l’exploitation de ses sites les plus célèbres, quand un panorama dévoile le Brooklyn Bridge et l’immeuble MetLife, ou encore quand le cœur des scènes d’action se déroule dans le sud de Manhattan, du côté de Wall Street. On pourra décréter que Christopher Nolan avait déjà analysé l’univers de Batman sous tous ses angles, pour essayer d’aboutir à l’œuvre somme (ou presque) qu’a été THE DARK KNIGHT, et c’est vrai. Mais est-ce une raison suffisante pour employer des canevas narratifs similaires (l’intrigue concernant les deux bateaux dans le précédent film est ici plus ou moins répétée), bazarder des personnages secondaires sans sommation (le sort réservé au personnage de Matthew Modine est littéralement expédié en un plan) ou encore multiplier les points de montage dans un final qui se déroule sur plusieurs mois, sans jamais donner la sensation de dilater le temps de manière adéquate ? Tout ceci nous mène ainsi à la conclusion attendue, et même redoutée à ce stade du métrage, et sur ce point Christopher Nolan tente de boucler la boucle, en invoquant des situations et des protagonistes liés au passé de Bruce Wayne et Batman, quitte à remettre en cause ceux qui apparaissent dans cet ultime opus. En ce sens, THE DARK KNIGHT RISES ne profite certainement pas des qualités des précédents opus (la tenue répétitive mais claire de l’écriture, et dans une certaine mesure, la cohésion du parti pris général) tout en faisant exploser les manquements habituels du réalisateur. Mais celui-ci nous avait promis une conclusion crépusculaire, et il tient parole. Jusqu’à cette étrange image finale, elle aussi annoncée il est vrai, mais qui laisse la place au doute. Pour terminer sa trilogie, Christopher Nolan a donc décidé de laisser le spectateur quitter la salle avec une germe d’idée, une notion… une « inception » en somme. Dommage, après tout ce qu’on a pu traverser avec le personnage, on aurait préféré que ce soit une émotion…

TITRE ORIGINAL The Dark Knight Rises
RÉALISATION Christopher Nolan
SCÉNARIO Jonathan Nolan & Christopher Nolan
CHEF OPÉRATEUR Wally Pfister
MUSIQUE Hans Zimmer
PRODUCTION Christopher Nolan, Charles Roven & Emma Thomas
AVEC Christian Bale, Gary Oldman, Tom Hardy, Joseph Gordon-Levitt, Anne Hathaway, Marion Cotillard, Morgan Freeman, Michael Caine…
DURÉE 165 mn
DISTRIBUTEUR Warner Bros France
DATE DE SORTIE 25 juillet 2012

11 Commentaires

  1. Benj

    Ne rien lire avant d’avoir vu le film, ne rien lire avant d’avoir vu le film, ne rien lire avant d’avoir vu le film…. Ggggrrrrrhhhh !

  2. Je sors de l’avant-première et grosso modo d’accord avec la critique. Mais quand même, niveau mise en scène, qu’est-ce que c’est mou, et jamais épique, à l’exception du SPOILER
    passage dans la grotte, et éventuellement le final en montage alterné ».
    FIN DU SPOILER
    Je n’en attendais ni plus, ni moins. Difficile de dire que je suis déçu, mais j’aurais aimé être agréablement surpris.

  3. Leto

    Le duel central est quand même sacrément épique (pt’être la meilleure scène du film en fait, vu qu’Hans Zimmer y ferme sa gueule et que ça, ça soulage).

    Sinon, c’est du Nolan pur jus : prendre une intrigue pas ben compliquée (mais avec pleins d’enjeux et de personnages à gérer en même temps) et te balancer des ramifications inintéressantes dans la tronche, des états d’âme à ne plus savoir quoi en foutre pour te montrer que son film il est méga intelligent.
    Si seulement le résultat à l’écran était limpide et non pas foutraque comme là, ce serait vraiment un film énorme…

  4. Jerome M.

    Vu aussi.
    Meme si les reserves et critiques enoncees dans cette critique tout a fait objective sont pertinentes, il me semble difficile de faire la fine bouche face a un spectacle ambitieux (logistiquement et thematiquement) et meritant. Car malgre quelques impasses scenaristiques, force est de reconnaitre que le film nous en donne pour notre argent meme si Nolan, malgre son pouvoir nouvellement acquis a hollywood, se voit quand meme imposer une date de sortie et certaines contraintes commerciales. Il est possible qu’il n’ait pas eu le temps de reviser son scenario au-dela du 23eme draft (-; en l’etat, il reste donc perfectible et la gestion du temps et des differentes intrigues mouline un peu, mais pas de quoi gacher ce grand spectacle a mon avis.
    De plus, ce 3eme volet a le merite de remplir son role en conciliant les thematiques du premier et du second film, sur le fond et la forme. En ce sens, il constitue un peu le ciment de la trilogie.

    Ensuite, en ce qui concerne l’inevitable debat « le 2 est-il mieux que le 3? », je tendrais a dire qu’il n’est pas forcement a propos. Dans les trilogies, le second volet est souvent le petit chouchou du public (le parrain, star wars, toy story, les pirates des caraibes? matrix?), mais n’oublions pas que l’episode centrale n’a ni besoin de refaire l’exposition et n’a pas non plus besoin d’offrir une vraie conclusion. C’est comme un tour en avion: on peut bien faire du freestyle en l’air, mais on reste oblige de decoller et atterrir sur la piste. En ce sens, TDKR offre fatalement une narration dont les enjeux convergent (avec l’absence de surprises qui va avec) vers son climax, mais il s’affranchit plutot bien de ce cahier des charges.

  5. excellent article stef, totalement d’accord ! même si le film se laisse très bien regarder, il est trop chargé et il n’y a dedans aucune « scène » marquante (façon de palma / raimi ou cameron)…

    enfin ça fait plaisir de te relire après ton départ de mad…

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Merci heu… Jean Pierre Koff !

      Et merci à tous pour vos commentaires.

      (Steph)

  6. Jerome M.

    Si la critique de Stephane Moissakis se veut constructive et objective, je vous invite a lire la critique de Harry Knowls sur Aintitcoolnews qui, lui, se montre carrement cassant avec le film et avec une subjectivite assumee. Malheureusement pour Nolan, on arrive assez facilement a etre d’accord avec lui )-: http://www.aintitcool.com/node/57109

  7. hank

    J’ai eu l’impression de voir un film qui n’était pas fini, très loin du second opus et certainement le plus faible de la trilogie.

  8. xav

    je trouve que dans ce troisieme opus, on sent le manque de maitrise filmique de Nolan parce son scenario n’est pas aussi bien que dans les deux precedants. Tout d abord l’ellipse narrative de huit ans est totalement inutile et est plus justifiable pour nous rappeler tout ce qu il s’est passe avant. On a donc une demi heure de film pour rien. De plus, le perso de Gordon Lewitt est lui aussi inutile. Soit il fait des choses qui ne servent a rien, soit les choses qui sont intéressantes auraient pu etre accomplies par Oldman. Quant a la fin avec ce perso, est-ce qu elle donne envie d en voir plus? Je ne trouve pas. La relation avec Alfred aurait tres bien pu être la conclusion du récit et le rapport emotionnel de Wayne avec ce dernier pouvait très bien se faire sans les huit ans d’absence. Sinon, toutes les histoires concernants Bane et Catwoman sont vraiment bien vues. Mais, comme vous dites, a cause d’un scenario bancal, la réalisation ne permet aucune implication (c est la qu’on voit la différence avec Sam Raimi et son Spiderman 3 qui, lui, avait les mains liées pour sa conclusion). J’ai remarqué que c’était aussi la premiere fois que Nolan filmait presque en plan large des scènes de baston avec Batman, c’est deja ca!! Je note surtout les points negatifs mais je le trouve quand même pas mal. Disons qu’a vouloir en faire trop, il a desservi son film. Dommage, il aurait pu faire aussi bien que les precedants, même sans le joker.

  9. Fest

    Au delà des soucis narratifs relevés un peu partout, ce qui manque vraiment à TDKR c’est un metteur en scène capable de rendre à l’écran la dimension épique qui était bien là, sur le papier…

    Le soulèvement du peuple mené par un leader charismatique ! Le renversement de la Bourse ! La chute et la résurrection de Batman ! Tout ça, c’était potentiellement ENORME…

    Mais rien de tout ça à l’écran. La révolte populaire ? Trois apparts saccagés par des malandrins. Le renversement de la Bourse ? Une petite prise d’otage vite expédiée. Le combat censé réduire Batman en miette ? Une succession de plans moyens sans aucune pose marquante, que seul le sound design parvient à rendre violent.

    Restent un plan où l’on voit enfin Batman enchaîner 4 ou 5 gars de manière fluide sous les yeux admiratifs de Blake (joli moment) et l’assaut des policiers qui nous vaut quelques plans de foule impressionnants… Mais sinon oui, l’ambition était trop grande pour épaules de Nolan, plus à l’aise sur un simili-polar comme TDK que sur un projet supposément épique comme TDKR.

    (Fest)

  10. David Bergeyron

    Je suis assez d’accord avec toi Stéphane. Pour ma part, je suis allé le voir hier soir et je suis resté complètement de marbre par rapport à ce que m’avait procuré The Dark Knight. Le film est incroyablement long à décoller et je n’ai ressenti aucune empathie pour les personnages qu’ils soient héroïques (Catwoman, Batman, etc..) ou passifs (les habitants de Gotham, Gordon). Le film parle d’un homme maléfique qui veut restaurer l’ordre mondial par le chaos, la ville est à feu et à sang, et pourtant, à aucun moment je ne me suis senti impliqué dans le récit et touché par les enjeux dramatiques du film.

    Pour faire une comparaison, je trouve que la scène seule des Ferry dans The Dark Knight était porteuse de bien plus d’émotions et d’enjeux dramatiques que le tout DKR réuni.

    Pour ce qui est des impasses narratives et la façon dont sont amenés et expédiés les personnages, les révélations et les histoires secondaires, je regrette également la facilité avec laquelle Nolan se débarrasse d’Alfred ou dévoile le rôle de Cotillard …. je trouve ça bâclé alors qu’il y avait vraiment matière à épurer ici pour développer là.

    En ce qui concerne le plan final, je ne sais pas trop quoi en penser. Mais pour ma part, la germe d’idée n’a pas pris.

    je suis globalement déçu donc.

    David.

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