SUR MESURE

Dans ses nombreuses qualités comme ses quelques défauts, KINGSMAN : SERVICES SECRETS porte la marque de Matthew Vaughn. C’est un grand spectacle différent, généreux et frondeur, et même radical en regard des films de studios actuels. Du pur fun, quand le réalisateur ne se freine pas lui-même. Fort heureusement, ce n’est pas souvent le cas !

Matthew Vaughn est un cinéaste précieux. D’abord parce qu’il s’est offert son indépendance sur un pari qui n’était pas gagné d’avance (KICK-ASS, qu’il a financé lui-même pour tourner le film à sa façon, avant de chercher un distributeur). Ensuite parce qu’il a réussi à contourner l’absurdité de la machine hollywoodienne avec X-MEN – LE COMMENCEMENT, utilisant un planning compressé et un budget démesuré pour plier la commande à sa propre vision artistique, au nez et à la barbe des exécutifs de studio totalement dépassés. Enfin parce que son point de vue singulier l’éloigne drastiquement de la mode du moment, ce qui lui permet de proposer des projets uniques à chaque fois, même quand ils semblent s’inscrire dans des genres balisés. Qu’il s’attaque aux films de gangsters, à la fantasy ou aux films de super-héros, Matthew Vaughn ne peut décemment pas faire les mêmes films que les autres. En ces temps d’uniformisation des genres, cette approche a non seulement le mérite de détonner, mais elle assure également une vision du monde différente de celle proposée dans la plupart des blockbusters actuels. C’est encore le cas avec KINGSMAN : SERVICES SECRETS, même si le réalisateur y démontre certaines limites qui détonnent avec sa façon de faire habituelle.

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En effet, en adaptant une autre création de Mark Millar, Matthew Vaughn prend le risque d’emprunter certains codes narratifs qu’il a déjà employés dans KICK-ASS, mais aussi dans X-MEN – LE COMMENCEMENT. Même s’il affiche la volonté de revenir à une forme de récit d’espionnage à la cool et propre aux sixties, celle du James Bond de Sean Connery et du Harry Palmer de Michael Caine (la présence du comédien n’est pas anodine, qui plus est affublé des lunettes de l’espion qu’il a incarné à cinq reprises), KINGSMAN : SERVICES SECRETS est une fois de plus construit comme un récit initiatique qui emprunte certains passages clés des deux précédents films de Matthew Vaughn, notamment dans la figure du mentor et dans l’apprentissage à la rude. Pour la première fois, le spectateur qui connaît le parcours de Vaughn se sentira en terrain connu, ce qui a tendance à mettre l’intrigue sur des rails – du moins dans la première partie du film – à plus forte raison quand le réalisateur n’hésite pas à piller dans sa propre filmographie pour dresser des liens entre ses différents films, filmant ainsi certaines scènes d’action de la même manière que KICK-ASS, vision subjective à l’appui. Ce procédé révèle par ailleurs quelques soucis d’écriture, notamment dans la façon dont le mentor peine à affirmer sa stature au fur et à mesure que l’intrigue progresse. Certes, le personnage de Galahad (interprété par Colin Firth) est capable de se débarrasser de quelques poivrots dans un pub en levant tout juste son parapluie, mais il fait régulièrement office d’élément déclencheur dans les soucis qui frappent les services secrets britanniques, soit parce qu’il commet des véritables erreurs de débutant (et ce, dès la scène d’ouverture du film d’ailleurs), soit parce qu’il est facilement manipulable. À tel point que son statut d’espion de haut vol en prend un coup et que son influence sur le jeune Eggsy (Taron Eggerton est la révélation du film) devient discutable, même si elle induite par le déroulement des événements. Disons que le fait que Matthew Vaughn s’autorise à additionner deux figures narratives héritées de KICK-ASS et X-MEN – LE COMMENCEMENT ne lui permet pas forcément de les retranscrire de manière aussi fluide que dans ses deux précédents films. Mais soyons honnêtes, même si le réalisateur se repose un peu sur ses acquis, cette approche légèrement balisée n’est pas vraiment préjudiciable pour autant (d’autant que cela pourrait être corrigé dans une éventuelle suite), car KINGSMAN : SERVICES SECRETS a de la personnalité à revendre !

En effet, une structure éprouvée ne saurait remettre en question la démarche à contre-courant de Matthew Vaughn. Malgré les apparences, le réalisateur n’aborde pas tant KINGSMAN : SERVICES SECRETS comme une œuvre nostalgique, mais l’inscrit au contraire en opposition à un état d’esprit très actuel, en brocardant principalement l’asservissement des masses à travers l’emploi d’un méchant mégalomane interprété par Samuel L. Jackson, sorte de gourou médiatique multimilliardaire (façon Steve Jobs) qui tente de détruire le monde en mettant au point et en distribuant gratuitement une puce téléphonique capable d’amplifier la part d’agressivité de ceux qui y sont exposés. Si ce plan semble abracadabrantesque (à la manière d’un vieux James Bond, puisqu’il emprunte notamment à MOONRAKER), ce que Matthew Vaughn reconnaît volontiers à travers un échange dialogué dans le film, il permet surtout au réalisateur de taper sur des cibles de choix, s’en prenant ainsi à ceux qui favorisent un système économique propice aux inégalités (il faut voir le superbe feu d’artifice que le réalisateur réserve aux fameux « 1% »), mais aussi aux bigots de toutes sortes qui prônent l’intolérance comme une vertu. Les spectateurs retiendront forcément cette scène de massacre d’anthologie rythmée par le « Free Bird » de Lynyrd Skynyrd : il s’agit d’un plan séquence très dynamique qui permet à Matthew Vaughn de faire amende honorable de celui – partiellement tronqué – de KICK-ASS (dans lequel Big Daddy attaque des malfrats dans un entrepôt) et surtout de composer l’une des scènes d’action les plus jouissives et les plus inattendues de ces dernières années. Mais c’est dans sa représentation totalement unique de la fin du monde que KINGSMAN : SERVICES SECRETS marque des points, surtout dans le contexte d’une œuvre de divertissement qui ne perd jamais une occasion d’amuser ses spectateurs. Si le personnage de James Bond représente depuis longtemps maintenant un exemple de réussite sociale individualiste, les espions de KINGSMAN : SERVICES SECRETS ne portent pas leurs costumes sur mesure comme des étendards de leur statut de conquérant, mais bel et bien comme des véritables armures de chevaliers au sens le plus noble et le plus symbolique du terme. Et dans un tel contexte, il n’est pas étonnant qu’ils soient les seuls à se dresser entre la plèbe et les fameux 1%, qui ont décidé de mener le monde à sa perte. À cette époque où les blockbusters les plus populaires jouent clairement sur le fantasme de réussite financière et sociale du spectateur sans avoir l’air d’y toucher, l’idée même de baser un film entier sur des personnages qui doivent justement apprendre à perpétrer des principes est déjà un exploit en soi, surtout dans un projet qui prône le droit à l’irrévérence dans la plupart de ses séquences. On peut probablement reprocher des choses à KINGSMAN : SERVICES SECRETS, mais certainement pas son jusqu’au-boutisme rigolard et la façon dont il finit par révéler l’humanité du film, en chérissant absolument ce qui fait sa différence au sein d’un monde de plus en plus enclin à s’offusquer pour un rien. Et puis de toute façon, un film dans lequel une princesse promet au héros de le laisser « passer par derrière » s’il parvient à sauver le monde ne peut pas être un mauvais film. Voilà, il fallait que ce soit dit !

TITRE ORIGINAL Kingsman : The Secret Service
RÉALISATION Matthew Vaughn
SCÉNARIO Jane Goldman & Matthew Vaughn
CHEF OPÉRATEUR George Richmond
MUSIQUE Henry Jackman
PRODUCTION Adam Bohling, David Reid & Matthew Vaughn
AVEC Taron Egerton, Colin Firth, Samuel L. Jackson, Michael Caine, Mark Strong, Sofia Boutella, Sophie Cookson…
DURÉE 129 mn
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox France
DATE DE SORTIE 18 Février 2015

12 Commentaires

  1. totoro

    Merci pour cette critique. A l’heure actuelle, et je le pense depuis que j’ai vu cette merveille qu’est Stardust en salle, Matthew Vaughn est le réalisateur de films populaires le plus intéressant, le plus frondeur et le plus intelligent du circuit. Ses personnages ont du fond, on croit en eux, et ses films, bien que pop, restent profondément humains. Je vais au cinéma voir un film de Matthew Vaughn comme je vais voir un Sam Raimi ou un Guillermo Del Toro! Un très grand cinéaste, encore sous-estimé, mais ça ne va pas durer!

  2. Pascal

    A noter qu’on est dans l’autodérision puisque Matthew Vaughn comme Colin Firth, Michael Caine et Samuel L. Jackson font partie de ce club des 1%.

  3. runningman

    Oui, je suis presque entièrement d’accord, sauf que pour le personnage de Colin Firth; il est plus qu’un simple mentor dans le film et me paraît sur certains points plus intéressant que le héros de l’histoire, (…) et c’est peut-être la ou se situe son principal point faible.

    • Stéphane MOÏSSAKIS

      Les autres ont raison runningman, je suis désolé mais j’ai édité ton post, car le spoil est très préjudiciable pour ceux qui n’ont pas encore vu le film.

  4. Fest

    J’ai pris mon pied. La preuve que post-modernisme ne rime pas nécessairement avec cynisme.

    • bidule

      Tout à fait d’accord.
      En fait il suffit juste d’avoir une bonne histoire, un fond, des bons personnages. Le post-moderne c’est du vernis, du coup, pas un principe.

  5. totoro

    Runningman, vraiment casse-couille ton spoil…Ca fait chier.

  6. Fest

    Ah ouais pour le coup le post de Runningman mériterait modération, c’est pas cool pour ceux qui n’ont pas vu le film (moi je m’y attendais pas du tout).

  7. Florian

    Running man tu déconnes grave mon gars…

  8. Sympa le film mais un peu en-deçà des attentes, la première partie est prévisible au possible (suffit d’avoir vu la BA), la seconde est meilleure avec plus d’action et de… politiquement incorrect, il aurait dû aller encore plus loin dans cette direction mais bon, au pays des aveugles…

  9. runningman

    Honte à moi pour mon spoil sur ce film, honnêtement je ne pensais pas que cela aurait pu causer un préjudice à ceux qui ne l’auraient pas encore vu.
    Du reste pour ma défense, je ne pense pas avoir dévoilé toute le scénario du film non plus.
    Bref, tel un Juda ayant vendu Jésus je tiens à me repentir et à m’excuser!!!

  10. Moonchild

    Vu avec un peu de retard, très sympathique en effet, pas l’œuvre originale et iconoclaste qu’on nous vend un peu partout, cela reste même assez balisé, mais avec des saillies rafraîchissantes qui font plaisir … effectivement ça nous change des 3 JB cités dans le film …

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