SOUS LES JUPES DES FILLES

Si, comme l’auteur de ce texte, vous estimez que Judd Apatow s’est égaré dans un film métatextuel bien trop prématuré avec FUNNY PEOPLE ou que la plupart de ses récentes productions sont plombées par un climat anxiogène – deux dérives préjudiciables aux objectifs premiers de ses films (faire rire, tout simplement) – alors GIRLS va surgir comme un salutaire renouveau. Par son ton, son univers mais aussi une partie de ses enjeux, la série HBO propose une nouvelle branche enthousiasmante de la radiographie sociale qu’Apatow brosse de ses contemporains.

Par bien des égards, GIRLS s’impose comme le pendant féminin des « bromances », ce réjouissant sous-genre comique qu’Apatow a contribué à magnifier. Avec un tel objectif en jeu et considérant que la plupart de ses films carburent à l’autobiographie, on imagine bien que le réalisateur de 40 ANS : MODE D’EMPLOI ne pouvait se charger d’un tel projet. Il n’est donc « que » producteur exécutif de la série créée, écrite, interprétée et en grande partie réalisée par LA révélation de GIRLS : Lena Dunham. Newyorkaise indécrottable (un changement de cap dans l’univers d’Apatow, habituellement plus ancré vers la côte Ouest), Dunham s’est constituée une micro aura culte avec sa web série amateur DELUSIONAL DOWNTOWN DIVAS mais s’est surtout faite remarquer outre-Atlantique pour son premier film, un « indie movie » fauché (65 000 $, financé par ses parents) et inédit en France, TINY FURNITURE. Véritable tour de chauffe avant GIRLS, TINY FURNITURE propose un style, un décorum et surtout des thématiques qu’elle développera dans sa série. Le film est également interprété par certains des comédiens qui formeront la fabuleuse troupe d’acteurs qui portent GIRLS.

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GIRLS est la chronique d’un quatuor d’amies de la middle class aisée qui, contrairement à ce que laisse entendre non sans ironie le titre, ne sont plus du tout des gamines. Pas franchement affranchies de leur adolescence, pas encore installées dans leur vie d’adultes, les jeunes femmes tentent d’affronter les désillusions inhérentes à la maturité et surtout doivent se défaire, non sans peine, de leurs cohortes d’idées préconçues sur la vie, l’amour et toutes ces sortes de choses. C’est évidemment sur ce dernier point que la série insiste le plus, chaque personnage devant accepter de lâcher prise sur sa propre existence, d’être plus fataliste, bref de moins fantasmer sa vie pour mieux profiter de ses acquis, bien plus nombreux qu’elles n’aimeraient l’admettre.

Il y a dans ce petit groupe Marnie (Allison Williams), la femme parfaite en apparence, toujours tirée à quatre épingles, affichant un sourire plein de dents éblouissantes, sachant jouer avec élégance de son physique avantageux. Mais derrière cette belle façade, Marnie pâtit d’un manque total de spontanéité qui risque de commettre bien des dégâts dans sa vie. Shoshanna (Zosia Mamet) est pour sa part une femme-enfant bourrée de complexes, qui redoute et espère à la fois trouver chaussure à son pied. Jessa, (Jemina Kirke) est, à l’inverse, totalement décomplexée et se refuse à tout engagement. Mais son désir de liberté est une prison à elle seule. Enfin, Hannah (Lena Dunham) est une fille unique plutôt gâtée, une aspirante romancière qui aime se complaire dans les désagréments de sa vie, en espérant que ses malheurs alimenteront sa muse un peu fainéante. Évidemment, cette quête du malheur, plus ou moins consciente, plombe la vie d’Hannah, à tel point que le personnage peut montrer des signes autodestructeurs dans le seul espoir de magnifier son quotidien.

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Vendu à tort (si ce n’est pour des raisons marketings évidentes) comme le nouveau SEX AND THE CITY, GIRLS est en réalité une proposition inverse du méga hit d’HBO : un refus du glamour (y compris dans le traitement de New York), de personnages carburant à l’épat’ et à la performance, mais aussi et surtout du fantasme au profit de la vérité toute nue. GIRLS n’est pas là pour vendre du rêve, mais pour rire de la réalité. D’où le premier titre qu’avait choisi Dunham en référence directe à SEX AND THE CITY : DEGRADATION IN THE CITY. Servi par un sens du dialogue très newyorkais (ça tchatche vite, beaucoup et avec un sens de la répartie terrassant), GIRLS frappe ainsi par son honnêteté. Extrêmement autobiographique, la série accumule les expériences embarrassantes manifestement vécues. D’où une crudité dans les dialogues et une mise à nu psychologique comme physique, Lena Dunham exhibant sans pudeur ses petits bourrelets au moins une fois par épisodes. D’ailleurs, si l’on en croit un entretien croisé entre Dunham et Apatow disponible sur le double DVD français, la série est parvenue à se faire censurer par les pontes d’HBO. Ce qui, considérant le passif de la chaîne américaine, n’est pas un mince exploit. C’est dire si GIRLS parvient à briser un grand nombre de tabous avec, pour la plupart du temps, des effets hilarants. Lena Dunham rejoint d’ailleurs son personnage Hannah sur ce point : sa volonté de se dévoiler sans faveur menace de la faire sombrer dans la complaisance et l’exhibitionnisme. La franchise de sa démarche et le jugement toujours impartiale qu’elle porte sur ses personnages (quitte à se montrer cruel avec eux), l’immunise contre ces défauts.

Une honnêteté envers et contre tout donc (ce qui a d’ailleurs valu à GIRLS de stupides accusations de racisme !) et qui, comme toute expérience extrêmement intime rapportée avec une objectivité totale, touche fatalement à l’universel. De cette immense qualité, bien plus rare qu’il n’y paraît, GIRLS tire deux qualités « de facto » diablement appréciables. Un féminisme de bon aloi tout d’abord, qui parvient à mettre en exergue les injustices infligées aux femmes dans les sociétés occidentales sans jamais sombrer dans un militantisme lourdingue. Mais aussi des personnages masculins en retrait, certes, mais qui n’en restent pas moins touchants et d’autant plus passionnants qu’ils relèvent de l’inédit. L’asocial Adam (Adam Sackler) ou l’empathique maladif Charlie (Christopher Abbott) sont ainsi des personnages comiques inattendus et des portraits aussi justes que rares. De là à dire qu’ils n’auraient pu être écrits que par une femme, il n’y a qu’un pas…

Alors, avec GIRLS, un grand auteur est née ? Nous n’irions pas si vite en besogne. On peut en effet légitimement se demander si la jeunesse de Lena Dunham ne risquerait pas de jouer contre elle à l’avenir. Difficile, en effet, d’imaginer que la très jeune femme (elle est née en 1986 !), puisse trouver dans son existence de quoi alimenter toute une œuvre. Or, le constat peut inquiéter : lorsque GIRLS doit se départir de son versant autobiographique pour faire progresser son récit avec des règles narratives plus classiques, Dunham livre un résultat nettement moins convaincant. La fin de la première saison semble à ce titre plus artificielle, même si la très belle dernière scène fait passer la pilule. Il n’empêche que, après avoir laissé les quatre girls dans des états plus ou moins lamentables dans la conclusion de la première saison, il nous tarde de connaître la suite dans leurs mésaventures dans la seconde saison qui vient d’être diffusée aux États-Unis.

Un petit mot avant de finir sur le coffret double DVD disponible en France (la série n’étant pas encore diffusée sur nos petits écrans) : si l’on excepte les épouvantables et très peu ergonomiques menus, le chaland sera heureux d’y trouver de passionnants bonus. Un entretien croisé avec Dunham et Apatow où le caractère « show-man » du monsieur fait des merveilles. Une discussion instructive entre les quatre comédiennes qui permet de constater, si l’on en doutait, que les personnages ne sont en rien des rôles de composition. Et une série de micros interviews très denses avec Dunham qui décrit ses objectifs pour chaque épisode. Enfin, le coffret propose cinq commentaires audios, notamment sur l’épisode « Le Retour » coréalisé par Apatow. Un épisode à part dans la saison (il ne se déroule d’ailleurs pas à New York) et qui mérite, à lui seul, le déplacement.

La bande-annonce de la seconde saison, que nous vous conseillons fortement de ne pas regarder si vous ne voulez pas vous gâcher les retournements de la première saison.

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CRÉATRICE Lena Dunham
SCÉNARIO Lena Dunham, Deborah Schoeneman, Jennifer Konner, Judd Apatow, Bruce Eric Kaplan
CHEF OPÉRATEUR Jody Lee Lipes, Tim Ives et Matthew Santo
MUSIQUE Michael Penn
PRODUCTION Judd Apatow, Lena Dunham, Bruce Eric Kaplan, Jennifer Konner, Ilene S. Landress, Peter Phillips, Dan Sterling, Murray Miller
AVEC Lena Dunham, Allison Williams, Jemina Kirke, Zosia Mamet, Adam Driver, etc.
DURÉE 10 x 27 min
DISTRIBUTEUR Warner
DATE DE SORTIE 6 février 2013.

5 Commentaires

  1. Jonathan Placide

    Merci Julien pour cet article sur cette formidable série qu’est Girls. Je m’étonne néanmoins du fait que tu ne chroniques pas la saison 2 puisqu’elle est terminée depuis quelques semaines justement.
    En tous cas, je l’ai vue, cette saison 2, et je dois dire qu’elle m’a plutôt déçue, excepté le formidable épisode final coécrit par Apatow d’ailleurs. Hâte d’en lire la critique sur Capture.

  2. Julien DUPUY

    Chaque chose en son temps Jonathan, mais je n’ai effectivement pas encore vu la saison 2 (il faut dire aussi que j’ai l’infernal défaut de ne passer que par des sources officielles pour voir les choses, toku excepté ^^).

  3. Stéphane Arquembourg

    Merci pour ce papier très intéressant Julien. Moi non plus, je ne me suis pas encore lancé dans la saison 2.
    J’avais été assez marqué par la richesse du pilote.
    J’en avais d’ailleurs fait une « indigestion », qui m’avait incitée à écrire une critique assez poussée de ce pilote.
    Mes études de lettres étaient à ce moment-là remontées à la surface et je m’en étais donné à coeur joie (surtout dans mes choix de capture d’écran pour illustrer mes propos – Jusqu’à un clin d’oeil final à McDonald’s :))
    Si ça t’intéresse, tu peux aller y jeter un oeil et me dire si j’ai pas trop dit de conneries 😉

    En tout cas, vivement ta prochaine critique (je les lis toutes !)

    Voici le lien sur la critique fleuve que j’avais faite :
    http://iamfuckingin.wordpress.com/category/girls-hbo/

  4. C’est marrant Jonathan, le dernier épisode de la saison 2 est peut-être celui qui m’a le moins convaincu (avec les deux premiers qui font un peu peur quant au chemin pris par la série, mais tout s’arrange dès le troisième).

    Mais sinon, dans cette saison 2, y’a un épisode (celui avec Patrick Wilson en guest) qui est tellement bien qu’on dirait du Louie.

  5. Jonathan Placide

    ah ouais ? Je n’ai jamais trop su quoi penser de l’épisode avec Patrick Wilson, en fait.
    J’ai été vraiment partagé, en tant que tel, il est très bon, mais il marque une rupture assez brutale dans le récit de la saison, j’ai trouvé.
    Concernant le dernier épisode, c’est surtout que j’avais l’impression que la saison 2 stagnait un peu trop dans son évolution des personnages et que le dernier épisode réussissait à faire comprendre de manière très clair les ambitions scénaristiques de la saison.

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