SO FRENCH

Avec 21 millions d’euros de budget et un véritable casting de stars, LA FRENCH est probablement le plus gros film français de cette fin d’année, en tout cas le plus ambitieux. Pari réussi ? Pas vraiment…

Il faut d’abord rendre à César ce qui appartient à César : vouloir faire du cinéma en s’attaquant à un pan spécifique de l’histoire criminelle française est un pari ambitieux, et sur ce point, il faut reconnaître que Cédric Jimenez a eu le bon réflexe en abordant la fameuse « French Connection » du point de vue du juge Pierre Michel et de son combat contre la pègre marseillaise, et notamment contre le gangster Gaëtan Zampa. Et d’une, le jeune réalisateur peut recentrer le sujet sous un angle spécifiquement français, reconstitution historique à l’appui. Et de deux, il évite astucieusement de se mesurer à FRENCH CONNECTION I & II, deux films (dont un véritable classique) certes différents, mais qui ont déjà employé la même toile de fond. Avec l’un des plus gros budgets français de l’année et un casting oscarisé en prime, le projet a forcément de quoi intriguer. Le problème avec LA FRENCH, c’est qu’une influence en chasse une autre. Certes, Cédric Jimenez fait tout pour éviter les films de William Friedkin et John Frankenheimer. Mais pour concevoir sa fresque criminelle, le jeune réalisateur convoque le cinéma de Martin Scorsese et Michael Mann, et ce dès la première bobine du film. Les références sont déjà écrasantes en soi, mais il n’en reste pas moins que les séquences incriminées sont par ailleurs pauvrement exécutées. Et c’est justement le problème majeur de LA FRENCH. Malgré ses énormes ambitions, Cédric Jimenez n’a tout simplement pas les épaules pour mener le projet vers les sommets foulés par ses idoles.

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Au jeu des comparaisons, LA FRENCH part donc perdant en tentant de refaire des passages entiers de classiques comme LES AFFRANCHIS ou encore HEAT (entre autres films), en les transposant simplement dans le sud de la France. Déjà, malgré leur évident capital sympathie, Jean Dujardin et Gilles Lellouche ne sont pas Al Pacino et Robert De Niro. Comprendre qu’il leur manque un statut légendaire qui aurait énormément de poids et d’influence sur leur rencontre cinématographique, d’autant qu’ils ont déjà tourné ensemble dans LES INFIDÈLES et LES PETITS MOUCHOIRS ce qui aurait tendance à minimiser l’événement. Ensuite, l’intérêt de raconter la même chose, de la même manière, est particulièrement limité. Car en effet, les enjeux des séquences ici reproduites sont quasiment les mêmes, qu’il s’agisse de cette fameuse rencontre au bord de la falaise, comme de ce compte-rendu sur le modus operandi de la mafia locale (entre autres exemples). Proposer la même chose en moins bien n’est pas forcément synonyme de réussite, mais admettons un instant que le public visé par LA FRENCH ne s’intéresse pas aux grandes fresques policières et aux films de gangsters, et qu’il n’aurait donc pas vu les films de Martin Scorsese et Michael Mann. Après tout, le combat de l’incorruptible juge Pierre Michel vaut bien le coup d’être raconté sur grand écran, non ? Oui, sauf que l’approche par procuration de Cédric Jimenez souligne justement une véritable crise d’identité. Celle d’un jeune réalisateur tout d’abord, qui peine à proposer quelque chose de personnel (même le choix musical – primordial dans ce genre d’exercice de reconstitution historique – semble être fait de tubes francisés célébrés dans d’autres grands films américains), mais aussi celle d’un personnage qui ne provoque aucune forme d’empathie pour le spectateur, alors même qu’il s’agit de son référent principal. Certes, le charisme et le charme de Jean Dujardin sont palpables, mais il en faut justement plus pour faire du juge Michel une véritable figure tragique de la lutte contre la corruption policière, au cinéma s’entend. Quitte à prendre quelques libertés avec la vérité historique (ce qui est indiqué par un carton d’ouverture précisant que le film est « librement » inspiré de faits réels), autant construire la trajectoire du personnage afin de le mettre en parallèle avec celle de Gilles Lellouche, mais sur un spectre évidemment opposé. Au lieu de ça, LA FRENCH insiste sur son passé de flambeur (totalement fictif selon la famille du véritable Pierre Michel) et préfère l’embourber dans des problématiques de couple unilatérales, qui semblent pourtant être le seul moyen que les scénaristes ont trouvé pour signifier ses conflits moraux. Évidemment, le fait que le personnage de Zampa semble continuellement subir les actions de ses partenaires, ou de ses ennemis (à un ou deux passages près, comme la scène du bar ou encore celle où il force un de ses sbires à s’empiffrer de coke) ne favorise pas la fluidité de cet arc narratif double, qui aurait dû se croiser de manière explosive durant la scène de la falaise, afin de la rendre justement aussi mémorable que son modèle (la rencontre Pacino/De Niro dans HEAT, pour les deux du fond qui ne suivent pas). Au lieu de ça, cet échange pourrait parfaitement être coupé du montage actuel, tant il ne semble finalement avoir aucune incidence sur la suite des événements majeurs.

Par sa double trajectoire manquée, par ses choix de montage parfois étranges (une scène de perquisition induit le spectateur en erreur, sans jamais en expliciter les raisons) ou encore par sa confection hasardeuse pour un budget aussi important (beaucoup de plans manquent régulièrement de fluidité dans leur exécution), LA FRENCH n’est malheureusement pas l’événement qu’il aurait dû être. On apprécie particulièrement le fait qu’un jeune cinéaste puisse passer d’une première production modeste (AUX YEUX DE TOUS, le premier film de Cédric Jimenez a été conçu avec peu de moyens) à l’un des plus gros budgets français de l’année pour son second long-métrage. Mais avant de citer les grands sans sourciller, il y a certainement un apprentissage à faire, et cela commence déjà par le fait de prendre en compte que LES AFFRANCHIS et autres HEAT ne sont pas des seconds films, mais bien des œuvres profondément personnelles et intimes, de toute une vie. C’est pourquoi ils ont marqué les esprits depuis ces deux dernières décennies. Vu la crise d’identité qu’il révèle, il n’est pas dit que ce sera le cas de LA FRENCH d’ici 20 ans.

TITRE ORIGINAL La French
RÉALISATION Cédric Jimenez
SCÉNARIO Cédric Jimenez & Audrey Diwan
CHEF OPÉRATEUR Laurent Tangy
MUSIQUE Guillaume Roussel
PRODUCTION Alain Goldman
AVEC Jean Dujardin, Gilles Lellouche, Céline Sallette, Mélanie Doutey, Benoît Magimel, Guillaume Gouix, Cyril Lecomte…
DURÉE 135 mn
DISTRIBUTEUR Gaumont Distribution
DATE DE SORTIE 3 décembre 2014

3 Commentaires

  1. Sly_of_the_dead

    Merci pour cet article. N’ayant pas aimé et vu l’accueil plutôt positif du film au sein de la critique française, je commençais à me poser des questions !

    L’intrigue est hyper mécanique : Lellouche et Dujardin se courent après sans se rencontrer en fronçant les sourcils pour faire badass ; de temps en temps, on les voit avec leur famille parce qu’ils sont « humains » puis un type se fait exécuter sans qu’on comprenne vraiment pourquoi.

    Mais le pire, c’est cette direction artistique (décors, costume, musique) tellement clinquante qu’on finit par ne regarder que ça !

  2. C’est une critique à la limite de la gentillesse dit donc …. l ‘ émission  » la dispute  » sur France Culture à étez bien plus virulente sur ce truc

  3. Moonchild

    Le film n’est pas terrible mais pas foncièrement désagréable, on voit bien pire dans les productions hollywoodiennes du genre.

    En tout cas il ne mérite pas d’être éreinté de la sorte par la critique  » intello « , d’autant plus que les mêmes couvrent de louanges des bouses comme White God et des films plutôt médiocres comme Timbuktu.

    Ce qu’on peut véritablement reprocher à La French, c’est son manque cruel de personnalité tant dans sa forme que dans son fond (il ne fait que pomper maladroitement ici et là).

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