SNIPER BLANC, CŒUR NOIR

Après plus de 40 ans de carrière en tant que réalisateur, et une bonne dizaine d’œuvres reconnues ou réhabilitées, on aurait pu croire que Clint Eastwood pouvait enfin prétendre au simple bénéfice du doute. La sortie controversée de son 34ème long-métrage, AMERICAN SNIPER, nous prouve malheureusement le contraire.

De temps à autres, les chroniqueurs mondains de tous poils se souviennent que Clint Eastwood vote républicain, et en admettant que le sujet de son nouveau film puisse rentrer dans leur grille de lecture binaire, ils s’empressent de souligner à quel point cela leur pose problème. Le souci, c’est qu’à ce moment précis, le cinéaste humaniste et plébiscité de SUR LA ROUTE DE MADISON, UN MONDE PARFAIT, IMPITOYABLE, HONKYTONK MAN ou JOSEY WALES – HORS-LA-LOI n’existe plus, et il ne reste finalement plus que le fantôme de l’inspecteur Harry Callahan, ce personnage qui a défini son image publique (et surtout politique) même s’il ne l’a pas interprété depuis plus de 25 ans. Les préjugés ont la peau dure, et il suffit d’une apparition médiatisée (au hasard, dans un congrès républicain, en faisant un discours devant une chaise vide) ou d’un film (GRAN TORINO et son personnage de vieux raciste en quête de rédemption) pour raviver les vieux débats fatigués et s’offrir une controverse à peu de frais. Pour ceux qui veulent profiter du cinéma pour hurler leur positionnement politique à la face du monde, AMERICAN SNIPER est la cible parfaite, ce qui est plutôt ironique compte tenu de son titre. Encore plus que L’INSPECTEUR HARRY et GRAN TORINO, AMERICAN SNIPER est un succès fracassant, ce qui le rend forcément suspect aux yeux de ceux qui tiennent à nous rappeler qu’ils ne se lèvent pas au chant de l’hymne national américain. D’un point de vue européen, il est d’ailleurs difficile de constater si le clivage démocrate/républicain creusé par la réception du film fait vraiment sens. Mais en matière de polémique, les propos d’un cinéaste engagé comme Michael Moore nous semblent totalement absurdes, à plus forte raison quand celui-ci tire des conclusions hâtives sur le cinéma d’Eastwood, en faisant un parallèle entre la qualité d’un film comme IMPITOYABLE et la médiocrité d’AMERICAN SNIPER pour attester de l’avilissement du cinéaste, sans jamais prendre en compte qu’il s’agit pourtant du même projet cinématographique (mais on va y revenir). Libre à chacun de considérer que la carrière de Clint Eastwood connaît des hauts et des bas, ce qui est finalement le cas de chaque cinéaste (Michael Moore compris). Mais nier le tour de force cinématographique que représente AMERICAN SNIPER sous prétexte du positionnement politique de son auteur relève tout de même de la mauvaise foi caractérisée.

Plus concrètement, les détracteurs du film ont tendance à lui reprocher un manque de discernement dans sa façon de dépeindre la guerre en Irak, comme s’il fallait impérativement la dénoncer afin d’être certain de ne pas être suspecté de sympathie belliqueuse. Le point d’ancrage adopté par Clint Eastwood est bien évidemment celui du patriote Chris Kyle, qui a principalement vécu la guerre à travers sa lunette de visée. Puisque le film se concentre principalement sur son expérience de la guerre – celle d’un seul homme donc – il est évidemment absurde d’espérer un quelconque traitement d’ensemble du sujet, d’autant que ce qui est finalement reproché au projet tient plus du contexte actuel qu’autre chose. On peut en effet comprendre que les sensibilités soient mises à rude épreuve, étant donné que les enjeux affectifs sont exacerbés par l’actualité brûlante du sujet. De plus, chaque camp avance généralement des arguments douteux et difficilement recevables, y compris et surtout quand certains défenseurs américains démontrent qu’ils n’ont absolument rien compris au film en déclarant sur les réseaux sociaux qu’il donne « envie de se faire un arabe ! ». Mais il convient de regarder l’œuvre pour ce qu’elle est, et non pas pour ce qu’on peut facilement y projeter dans un sens comme dans l’autre. D’ailleurs, même s’il s’est peu exprimé sur la controverse, Clint Eastwood a néanmoins affirmé (si besoin était) qu’il y a bien un message anti-guerre dans AMERICAN SNIPER, notamment dans son insistance à démontrer les effets néfastes du conflit sur les familles des soldats. Soyons honnêtes, ce ne sont pas les passages les plus réussis du film. Si on excepte les prestations subtiles et habitées de Meryl Streep et Angelina Jolie dans SUR LA ROUTE DE MADISON et L’ÉCHANGE (mais ce sont deux actrices déjà rodées qu’il convient généralement de tempérer), les personnages féminins sont rarement mémorables dans les films de Clint Eastwood. Cela ne signifie pas que le cinéaste ne s’attarde pas sur les relations du couple Kyle ou sur le calvaire de Taya pour autant, étant donné qu’il relate même leur rencontre et le mariage qui a lieu juste avant que Chris ne s’engage chez les Navy Seals pour partir au combat. Il se trouve que Sienna Miller n’apporte pas vraiment la gravité nécessaire pour rendre les séquences au pays aussi denses que celles sur le champ de bataille, et le constat n’est pas vraiment étonnant, puisque Clint Eastwood n’a jamais vraiment brillé en tant que directeur d’actrices. Mais il est certain que le personnage de Taya porte en elle les clés de compréhension de Chris Kyle, du moins dans la façon dont il est dépeint par Clint Eastwood dans le film.

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AMERICAN SNIPER s’ouvre sur la fameuse séquence de la bande-annonce, celle qui montre Chris Kyle en proie au doute, quand il s’agit de tirer ou non sur un jeune enfant d’une dizaine d’années et sa mère, qui s’échangent un mortier sous le manteau et menacent ainsi des soldats américains qui remontent la rue. Au moment décisif du tir, Clint Eastwood coupe brutalement sur le coup de feu au montage dans un raccord-séquence qui amorce un flashback sur Chris Kyle, alors jeune enfant, et son père, en pleine partie de chasse. Le jeune Chris fait mouche et abat le cerf qu’il avait dans le collimateur. Intrigué par son exploit, il accourt vers sa victime et lâche son fusil en chemin. Première leçon de son père : ne jamais laisser tomber son arme sur le terrain. Ce parallèle efficace est le point de départ d’un biopic qui s’inspire des mémoires de Chris Kyle sans forcément les transposer tel quel sur grand écran. Quelques scènes plus loin, quand le film reprend la continuité du récit, il est établi que Kyle tue d’abord le jeune enfant irakien armé de l’explosif qu’il s’apprête à lancer, puis sa mère qui tente de prendre le relais. Cet enfant sera sa première victime au front, et malgré le fait qu’il ait sauvé ses compagnons d’armes, Kyle reste stoïque. Quand son binôme s’empresse de le féliciter pour son tir réussi, il l’envoie fermement chier sans jamais quitter l’objectif du regard. Le déroulement de la séquence est clair et concis, et Clint Eastwood sait jouer avec la tension inhérente à la séquence. Mais ce que le spectateur ne sait pas forcément au moment où il assiste à ce passage, c’est que la mise à mort du jeune enfant est fictive. Comme le véritable Chris Kyle le précise dans son livre, il était « hors de question de tirer sur un enfant, innocent ou coupable ». Une question se pose alors : que signifie concrètement ce choix spécifique imputable à Clint Eastwood, et pourquoi relier cet acte fondateur à l’héritage culturel du personnage principal ?

Pour répondre à cette question, il faut déjà préciser que la structure d’AMERICAN SNIPER adopte celle d’un véritable film d’action, et les atours dramatiques sont infusés dans le récit, au détour d’une multitude d’images et de parallèles symboliques qui ne ralentissent jamais le rythme du film, mais lui confèrent au contraire une certaine gravité qui évite le pathos dans lequel un film de guerre peut facilement sombrer. Ceux qui connaissent le travail de Clint Eastwood pourraient penser qu’il n’y a rien là de plus subtil que d’habitude, et pourtant, contexte sensible oblige, il faut savoir (et vouloir) lire entre les lignes pour comprendre et assimiler la démarche du cinéaste. On a régulièrement reproché au film de ne pas montrer Chris Kyle comme un véritable psychopathe assoiffé de sang, un taré sanguinaire qui a vrillé au combat, ce qui doit forcément être le cas d’une personne capable d’aligner plus de 160 victimes confirmées avec son arme à feu. Il est évident que Clint Eastwood ne va pas tomber dans de tels extrêmes, à plus forte raison car le projet a été développé avec le concours de la famille Kyle, et même de celui de Chris avant sa mort. AMERICAN SNIPER pose cependant un regard franc sur le pendant cinématographique du personnage, en mettant de côté les polémiques éventuelles sur le comportement du vrai Chris Kyle (ses déboires avec le sénateur et ex-catcheur Jesse Ventura par exemple) pour se concentrer sur sa déshumanisation progressive en la confrontant au statut de légende qu’il acquiert au fur et à mesure qu’il enchaîne les cadavres des soldats ennemis. Ce statut de légende, le Chris Kyle du film ne sait pas comment le prendre, de la même manière qu’il refuse d’écouter sa femme qui lui reproche de se comporter comme une véritable machine sans âme quand il revient au pays, et qu’il se laisse dépasser par le stress post-traumatique au point de provoquer des combats. Pour mieux dépeindre l’obsession d’un soldat dont le patriotisme consiste à sauver les membres de son équipe, Clint Eastwood engage même un récit de vengeance dans la dernière partie du film, en mettant en place un jeu du chat et de la souris entre le sniper Chris Kyle, et son pendant ennemi, le Syrien Mustafa, une autre légende du tir à distance autrefois entraînée pour représenter son pays durant les Jeux Olympiques. Cet antagonisme n’a jamais eu lieu dans la vraie vie, et le véritable Kyle a d’ailleurs reconnu qu’il n’est pas l’homme qui a abattu Mustafa. Mais Clint Eastwood décide malgré tout de faire une nouvelle entorse à la réalité pour encadrer son personnage et signifier les troubles comportementaux qu’il met en avant dans le film. Dans cet incroyable climax assombri par une tempête de sable, Kyle finit par déroger à ses propres règles et décide d’ignorer un ordre, en assumant un tir mortel afin de mener sa vengeance à terme, dévoilant ainsi sa position et mettant en danger tous ses camarades de combat. L’issue du combat leur permet d’être évacués, mais pour grimper à bord du véhicule qui va l’emmener loin d’ici, Chris Kyle doit abandonner tout son équipement au sol. Et la caméra de Clint Eastwood d’insister sur le fusil de sniper, abandonné sur le terrain, au beau milieu de la tempête de sable. Ce qu’AMERICAN SNIPER démontre à ce moment précis, en montrant comment son personnage en titre a délaissé sa propre ligne de conduite et n’a pas suivi la consigne de son père, est clair : Chris Kyle a progressivement perdu son humanité au front, à compter de cet enfant, cette première victime. En ce sens, l’un des grands moments de tension du film – celui qui le met à nouveau face au dilemme de tuer un autre enfant qui finit par lâcher lui aussi l’arme qu’il a en main – n’est pas innocent, puisque c’est l’âme du sniper qui est littéralement en jeu à ce moment-là, comme un sursis que le personnage s’offre à lui-même dans l’un des nombreux effets miroirs que lui tend le film.

Cette dualité n’est pas nouvelle dans le cinéma de Clint Eastwood. Elle fait partie intégrante de son personnage et de la richesse thématique de la plupart de ses films. On se souviendra qu’IMPITOYABLE fonctionnait exactement sur le même principe, en mettant en scène la légende de l’Ouest William Munny, connu et redouté lui aussi pour avoir tué femmes et enfants. Là encore, tout au long du récit, Munny refuse de reconnaître que son âme est perdue à tout jamais, avant qu’un événement funeste – la mort d’un proche qui lui renvoyait sa dernière parcelle d’humanité – ne le remette sur la voie de la vengeance. Dans AMERICAN SNIPER, nous ne sommes plus dans l’Ouest sauvage, mais c’est tout comme : à l’image de William Munny, l’équivalent cinématographique de Chris Kyle (brillamment interprété par Bradley Cooper) est « impitoyable ». Et comme lui, pour faire écho au titre original (UNFORGIVEN en vo), il n’a pas été « pardonné ». Finalement, ce qui est reproché à Clint Eastwood, c’est de faire son métier, en d’autres termes de faire du cinéma, à plus forte raison quand son nouveau film atteint les chiffres d’une production Marvel. Pourtant, même s’il divise clairement, AMERICAN SNIPER propose un épilogue en forme de réunification – patriotique certes (difficile de passer à côté du sujet, d’autant qu’il s’agit des images d’archives de l’enterrement de Chris Kyle) mais propice à faire le deuil. Le deuil d’un soldat, mais surtout d’une guerre qui a touché une grande partie du pays, sans aucun discernement politique. Dans la toute dernière image de fiction du film, le cinéaste se concentre sur la rencontre de Kyle et de son meurtrier, en l’abordant du point de vue inquiet de Taya. À l’époque où Steven Spielberg devait encore réaliser le film, on imagine bien quelle incroyable scène de suspense le réalisateur de MUNICH aurait pu tirer d’un passage aussi évocateur. Clint Eastwood n’est pas un maître du suspense. C’est le dernier grand cinéaste du classicisme hollywoodien, où l’économie des effets décuple le potentiel émotionnel de ses thématiques, sans tricherie et sans manipulation, avec ce qui est simplement montré à l’image. Le meilleur exemple ? Ce simple mouvement de caméra sur Chris Kyle, assis devant un écran de télévision éteint, alors que le spectateur assiste médusé à la guerre qui se déroule encore dans la tête du personnage principal. Bref, avec Clint Eastwood, « What you see is what you get », pour reprendre l’expression américaine consacrée. Autrement dit, avec lui c’est tel quel, « ce que vous voyez, c’est ce que vous obtenez ». À condition de ne pas porter des œillères.

TITRE ORIGINAL American Sniper
RÉALISATION Clint Eastwood
SCÉNARIO Jason Hall
CHEF OPÉRATEUR Tom Stern
MUSIQUE Clint Eastwood
PRODUCTION Bradley Cooper, Clint Eastwood, Andrew Lazar, Robert Lorenz & Peter Morgan
AVEC Bradley Cooper, Sienna Miller, Luke Grimes, Jake McDorman, Cory Hardrict, Keir O’Donnell…
DURÉE 132 mn
DISTRIBUTEUR Warner Bros France
DATE DE SORTIE 18 février 2015

10 Commentaires

  1. Anthony

    Ce qui m’a gêné dans le film c’est plus la façon dont il a été présenté que le film en lui-même: vous l’expliquez très bien, il s’agit bien d’un film d’action qui a choisit de s’écarter de la vérité quitte à inventer beaucoup et même plus que vous ne l’avez mentionné pour servir un pure projet cinématographique. Il serait fastidieux et inutile de revenir sur chaque élément modifié, d’autres l’ont fait très bien. Le problème c’est qu’à lire les commentaires et les critiques sur le film, souvent les gens prennent pour arguments ces actes inventés pour justifier de la valeur et de l’héroïsme de Chris Kyle, l’homme. Le débat qui s’est créé autour du film s’en retrouve faussé et je serais curieux de savoir combien de gens dans le monde auront pris la peine de se renseigner sur la vérité du personnage avant d’émettre un jugement. Au final, est ce qu’il n’aurait pas été plus judicieux de faire le film en modifiant le nom du héros quitte à ajouter une mention « inspirée de la vie de… » car pour moi, ce n’est pas un biopic, c’est un film d’action et de fiction.

  2. Arnaud

    Une très belle analyse. Et enfin, une critique intelligente de cet excellent film.
    Merci.

  3. pacclerouge

    Belle critique pour un très grand film qui trône pour moi aux côtés d’Impitoyables ou La Mémoire de nos pères dans le top de la film d’Eastwood. J’adore Gran Torino, Le Maître de Guerre, L’homme des hautes plaines, ou tous les Dirty Harry, mais ces films forment un ensemble sur la vision que Clint pose sur sa propre image ou personnalité tandis que les trois autres ont un propos qui dépassent le cinéaste.

    Une certaine critique, surtout celle venant du « milieu », était finalement prévisible. Il est de bon ton de taper sur Clint parce qu’il incarne une posture qu’un positionnement hollywoodien ne pardonne pas. Il n’est d’ailleurs guère étonnant que Démineurs ou Zero Dark Thirty aient peu ou prou subi les mêmes attaques sur une soi-disant complaisance quant au sujet traité. Ma petite théorie, qui vaut ce qu’elle vaut, divise le traitement de la guerre made in US par les cinéastes en deux points de vue : l’angle démocrate qui insiste sur le mal que fait l’Amérique aux autres peuples et l’angle républicain qui met plutôt l’accent sur le mal que se fait elle-même l’Amérique en s’engageant dans ces conflits. Et je pense que la première approche reproche à la seconde un manque d’autoflagellation, comme si tous les Américains devaient porter le poids de cette culpabilité.

    Désolé d’intellectualiser ou de surinterpréter peut-être un film qui s’apprécie à part entière par la seule histoire qu’il dépeint, mais pour moi un des aspects métatextuels d’American Sniper réside dans le symbole de ce mec et de ce qu’en fait Eastwood. A mon sens Kyle incarne parfaitement le destin de l’Amérique en guerre. Si Eastwood salue l’héroïsme ou le patriotisme, ciment des valeurs populaires, il aime bien aussi en aborder les conséquences pour l’Amérique elle-même et son peuple. Ce jeu entre « là-bas » et « la maison », entre l’intervention à tout berzingue et les valeurs traditionnelles, est pour moi assez parlant dans le traitement du couple, notamment dans la scène ou sa femme assène « on s’en fout d’eux, et nous on devient quoi ? ». En se donnant à corps et âme dans des conflits violents, il y a là un risque suicidaire d’oubli de soi et de ce qui constitue la « culture à défendre ». Et la conclusion peut aussi se lire dans ce sens avec des jeux de regards assez éloquents sur « qui tue qui ? » et « qui regarde qui se faire tuer ? ».

    Bref, pardon pour ce long post certainement confus, mais cela faisant longtemps qu’un film ne m’avait pas poussé à partir dans une embardée lyrique. Un putain de film

  4. Moonchild

    Je n’en attendais pas grand chose, et je suis sorti du film (un peu) réconcilié avec le cinéma d’Eastwood (que je n’appréciais plus beaucoup depuis son formidable diptyque autour de la guerre du Pacifique).

    Bien que le début soit assez appuyé (la scène de chasse, la relation avec le père, les images du 11 septembre à la télé), afin de nous éclairer un peu lourdement sur le conditionnement et les motivations du personnage, le reste est à mon sens assez neutre et sobre ; le film est avant tout le portrait d’un soldat qui fait son devoir, animé par le dévouement et la fidélité à son pays et à ses camarades de combat (de nombreux historiens, notamment ceux ayant travaillé sur la Première Guerre mondiale, ont bien montré que ce qui fait tenir les soldats, les pousse à revenir au front, c’est la camaraderie, le lien sacré, mortifère certes, qui se crée entre ces hommes, et qui peut parfois faire passer leur propre famille au second plan).
    La bonne idée du film est également d’inclure cette rivalité avec le sniper syrien, ce dernier représentant un quasi double (il a lui aussi des motivations personnelles, idéologiques, on le voit aussi avec sa famille).

    Au sujet du principal personnage féminin du film, à savoir Taya, je trouve qu’elle s’en sort plutôt bien, les moments que partage le couple offrant un contre-champ assez pertinent en comparaison des épisodes irakiens ; et puis, Clint s’en sort pas si mal avec les personnages féminins, pour souvenir Un frisson dans la nuit et surtout Breezy (mon préféré de Clint).

    Enfin, concernant la polémique, je pense qu’elle vient principalement de pseudo-gauchistes démagogues qui pensent qu’un film doit être une dissertation d’Histoire en trois parties, avec les points positifs, les points négatifs et la synthèse, ou comme le dit Jean-Baptiste Thoret dans sa critique (Charlie hebdo), ils auraient voulu un côté faucon, un côté colombe, avant de mettre la balle au centre … fort heureusement le film échappe à ça.

    Bref, le film n’est pas au niveau d’un Démineurs ou d’un Zero dark thirty (tant sur le fond que sur la forme) mais c’est quand même autre chose que cette bouse de La chute du faucon noir (qui lui pour le coup incarne bien une forme de patriotisme et d’impérialisme nauséeuse).

  5. Alex

    C’est assez étonnant de voir le film flirter aussi avec des éléments propre au film d’horreur. Le personnage de Chris Kyle devient inhumain à force de se rapprocher sans cesse de la mort. Eastwood le fait d’ailleurs dire à Taya. On a donc un personnage normal (l’américain moyen) subissant une regression (a force des attaques qu’il subit) qui le transforme lui même en monstre (au point de vouloir tuer son propre chien).
    Souvent, l’adversaire du héros dans le film d’horreur est son double, son alter égo (Jekill & Hide). C’est évidemment le cas ici. Mais en tuant Mustapha, je pense que le héros de Eastwood tue symboliquement sa propre part monstrueuse, ce qui lui permet de rentrer enfin chez lui (chose qu’il ne faisait pas avant, comme le répète Taya plusieurs fois).
    Et comme dans le film d’horreur, le monstre n’est pas forcément mort et peut attaquer une ultime fois le héros dans sa propre zone de confort. C’est encore le cas dans American Sniper avec la conclusion de cette histoire.

  6. Bobby Joe

    Bel effort pour défendre un film critiqué pour de mauvaises raisons (sa moralité soit-disant douteuse, alors qu’il y a tant à critiquer d’un stricte point de vue cinématographique – vous le reconnaissez d’ailleurs à demi-mots. Je pense pour ma part à la faiblesse des flashback et du scénario en général ainsi qu’aux limites de l’interprétation de Bradley Cooper – plus qu’à celle de Sienna Miller – qui semble à deux doigts d’exploser en plein vol tout au long du film.
    Enfin, là n’est pas le sujet de mon commentaire. Il concerne votre argument de jeu avec la réalité : vous affirmez en vous appuyant sur le livre de Kyle – que je n’ai pas lu – que la scène de l’enfant qui ouvre le film est une pure invention d’Eastwood – ou de son scénariste. Or j’ai lu dans un entretien (celui paru dans le numéro de Libé qui attaquait d’ailleurs le film sur sa moralité – ou sur son absence, je ne sais plus trop, le message n’était pas clair.) les propos d’Eastwood sur ce sujet précis : il disait en substance que dans le livre Kyle et son co-auteur avait sacrifié cette scène la jugeant trop polémique. Eastwood, après enquête auprès des proches et des témoins, aurait acquis la certitude que Kyle avait bien tiré sur un enfant menaçant des soldats américains et en aurait donc fait le point crucial de son intrigue. Peut-être avez-vous d’autres sources ? Peut-être même que Eastwood s’est arrangé avec la réalité comme l’a semble-t-il fait son héros… dans la réalité, n’est-ce pas d’ailleurs le sujet d’American Sniper, la frontière indiscernable entre la réalité et la légende ? Eastwood n’ayant pas plus que les autres la vérité en point de mire de son objectif (celui de sa caméra, bien sûr), il parle de la seule chose qui est à sa portée (à l’inverse de la vérité historique) : les troubles que causent la guerre chez un soldat revenu du front et chez les siens. Quant à l’irruption du réel qui conclue le film, ces images d’archive ne datant d’il y a pas plus de deux ans, elles ont pour moi le sens inverse du recueillement. Elles pointent plutôt ironiquement le malaise et la mascarade que constituent à bien y réfléchir ces célébrations nationales comme seules réponses à l’horreur d’une guerre aux motivations peu claires. Et le succès surprise et irraisonné du film ne fait que confirmé cet état de fait. Clint ce sacré malin !

  7. Leto

    « Ce parallèle efficace est le point de départ d’un biopic qui s’inspire des mémoires de Chris Kyle sans forcément les transposer tel quel sur grand écran. »
    Le gros problème que j’ai avec le film, c’est que tout en s’élevant à être une œuvre cinématographique qui s’inspire de la réalité sans pour autant prétendre la représenter telle quelle, le film finit par une immense hagiographie du véritable Chris Kyle. Dès lors, cela trace un lien entre le personnage de Bradley Cooper et Chris Kyle, qui devient une figure héroïque du patriotisme américain, alors que sa véritable histoire est bien plus controversée (racisme, homophobie, jouissance de la violence) et que le film l’occulte délibérément pour brosser ce qui lui plait. Si le film n’avait pas fini par joindre les deux figures, j’aurais été enclin à accepter l’image cinématographique du personnage, mais en l’état, c’est plutôt puant.
    Et cette séquence finale dans la tempête de sable est tellement dégueulasse visuellement..

  8. Isham

    Un beau film « tendancieux » de M Eastwood un peu oublié, c’est High Plains Drifter, il s’ouvre sur un triple meurtre et un viol. Tous commis par le « héros » du film, joué par Clint lui même.

    Pour ce qui est du film. On peut reprendre la phrase « La carte n’est pas le territoire ». Le film est « inspiré » , ce n’est pas une reproduction de sa vie.
    En temps de guerre, la mythomanie est régulière ( il a même menti sur l’argent qu’il allait reversé aux vétérans, pour dire la mentalité du soldat).

    Sa façon de traité les soldats atteints du stress post traumatique révèle quand même une grande stupidité.

    On le surnommait Legend, ça résume sa vie …et sa mort absurde: Une légende (de l’adjectif verbal latin legenda , « qui doit être lue ») est, à l’origine, un récit mis par écrit pour être lu publiquement : dans les monastères, pendant les repas ; dans les églises, pour l’édification des fidèles lors de la fête d’un saint. Dans ce genre de littérature, la précision historique passe au second plan par rapport à l’intention spirituelle (dans l’hagiographie) ou morale.

  9. Fest

    Très beau papier.

  10. cinephile60

    Concernant le film on peut facilement trouver une kyrielle d’éléments visant à alimenter une critique positive d’American Sniper.
    On peut facilement dézinguer la meute qui hurle à la propagande fascisto-patriotique, ce que le film n’est très clairement pas. Que l’Amérique conservatrice lui fasse un triomphe de récupération, en revanche, fait froid dans le dos quant à la capacité de lire aveuglément un film clairement plus ténu dans ses propos.
    L’intérêt, et peut-être l’enjeu du film, mais c’est là une chose très difficile à démontrer, est le portrait qu’il fait non de la guerre, mais de l’un de ses illustres protagonistes. Le titre le dit clairement : c’est du camp américain que sera vue cette trajectoire, par le bout d’une lorgnette on ne peut plus réductrice, à savoir la lunette d’un fusil à longue portée. De ce point de vue, on peut comprendre que les ennemis soient des cibles, les irakiens des collaborateurs de masse et que les enjeux géopolitiques soient passés sous silence.
    La formation du patriotisme américain, du fond du Texas au front irakien, n’épargne aucun cliché : c’est ainsi que nous les voyons en tant qu’Européens, c’est ce qui soude le public américain. Cette absence assez brute de subtilité ne peut pas être imputée à une étroitesse d’esprit du réalisateur qu’on sait intelligent sur le sujet, et c’est là le point névralgique du film. De la chasse à la Bible, de la ceinture posée par le paternel sur la table aux infos de CNN, Kyle est un citoyen robotisé, une machine que l’institution militaire va achever de programmer. Il le fait bien, il apprend son credo, et il excelle.
    Les meilleures scènes du film sont celles qui voient son entourage écarquiller quelque peu les yeux sur sa détermination : elle peut forcer l’admiration, elle peut glacer le sang. A ce titre, l’échange avec le soldat qui le remercie de lui avoir sauvé la vie et le malaise de Kyle est révélateur. Mutique, homme d’action, Kyle ne revient pas sur ce qui s’est passé, et fonce tête baissé, avec la même addiction que les protagonistes du bien meilleur Démineurs de Bigelow.
    Cooper s’en sort très bien dans cette alliance étrange entre la massivité d’un corps puissant et l’incapacité à faire surgir l’humain sous la fonction du SEAL, et le film pourrait se lire comme la lutte entre la stature de l’américanité et les élans de l’individu.

    Ce ne serait cependant voir qu’une de ses facettes. Car Eastwood brasse bien plus large, mettant l’intelligence évoquée plus haut au profit de causes bien moins humanistes. Film d’action, de guerre, de suspense, de famille, American Sniper équilibre grossièrement le fil rouge de sa finesse par un folklore de char d’assaut. La lutte avec l’alter ego Syrien et leur duel olympico-létal est tout sauf pertinente, tout comme le deuxième enfant s’emparant du lance grenade et le suspense putassier qu’il induit. Les scènes de famille sont répétitives, éculées et sans aucun fond, comme ces conversations téléphoniques mêlant combat et annonce du sexe de l’enfant, ou les yeux exorbités de Kyle à chaque bruit de perceuse de retour au pays.

    J’aurais pu m’en tenir à ces réserves, et mettre un 5, voire un 6.
    Mais le générique de fin vient remettre bien des choses en place. Qu’on nous balance des images d’archives sur les funérailles quasi nationales du bonhomme, avec musique pompeuse et drapeaux sur tous les ponts d’Amérique, est une déclaration dépourvue de toute innocence. Désormais, on quitte le film pour raccorder définitivement le propos à l’actualité, et celle-ci, pour peu qu’on se renseigne, est autrement moins arrangeante. Car le véritable Kyle était autrement plus instable dans ses déclarations, (il s’attribue 100 victimes supplémentaires au décompte du Pentagone), autrement moins modeste (son autobiographie élogieuse, et les déclarations probablement mythomanes qu’il a pu faire), ouvertement plus proche de ce que le film ne semblait justement pas être, se qualifiant de croisé de Dieu débarrassant le monde des sauvages.
    Si Eastwood finit par si clairement choisir son camp, tant pis. Pour le film qui précède, et pour le temps qu’on aura consacré, aussi, à tenter d’y voir quelque chose de digne.
    Il est fort probable que le réalisateur ne considère pas ces dernières images comme une déclaration d’intention aussi flagrante. Mais le fait de les avoir mises pour satisfaire son public, et ce désir de brasser large est de toute façon tout aussi condamnable.

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