SINGES DE RÊVE

Deuxième volet du redémarrage d’une franchise cinématographique qui s’approche du demi-siècle d’existence, LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT est une réussite aussi tranquille qu’évidente. En tout cas de loin le meilleur blockbuster que vous pourrez voir cet été sur un écran de cinéma.

Malgré ses qualités indéniables, LA PLANÈTE DES SINGES : LES ORIGINES souffrait de quelques facilités narratives et surtout d’un déséquilibre entre le traitement narratif des singes, globalement satisfaisant et même ponctué de superbes trouvailles, et celui des personnages humains, pour la plupart caractérisés de manière très lisse (quand ils n’étaient pas totalement inutiles comme c’était le cas de la copine du héros campée par Freida Pinto). Pour autant, même si inaboutie, il y avait dans le film de Rupert Wyatt une idée fascinante qui couvait : inverser le concept de la franchise en donnant la vedette aux primates. De son plan d’ouverture – un superbe travelling arrière partant du regard du singe César – jusqu’au plan final qui lui répond de manière symétrique, LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT s’empare pleinement de cette idée audacieuse et fait de César le héros véritable et incontestable de son récit. Le premier quart d’heure du film est assez impressionnant à ce titre puisqu’il n’y figure pas un seul personnage humain. Dans les somptueux décors de la Colombie britannique, on y voit évoluer le peuple de César, replié dans la forêt, où il a évolué en société tribale à l’écart de la civilisation humaine. Cette installation du récit fonctionne un peu comme la note d’intention du film : la 3D native particulièrement immersive, le photoréalisme bluffant des singes, la précision de plus en plus pointue de la performance capture dans le rendu du jeu des acteurs et la beauté des paysages naturels dans lesquels s’intègre parfaitement l’action : tout à l’écran concourt à nous faire accepter le caractère incroyable du spectacle qui nous est offert, achevant ainsi d’imposer la technologie choisie pour ce reboot de la franchise comme une évidence artistique. D’autant plus que, contre toute attente, la mise en scène de Matt Reeves s’accorde totalement à cela.

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Cinéaste peu intéressant jusqu’ici – le très mauvais CLOVERFIELD, où il peinait justement à mettre en valeur le concept formel du film, et l’inutile remake LAISSE-MOI ENTRER malgré une belle facture visuelle et quelques fulgurances inspirées – Matt Reeves surprend par les intuitions payantes de sa réalisation, qui participent grandement à humaniser les singes. Ayant parfaitement compris que la grande force de la saga de LA PLANÈTE DES SINGES résidait dans sa capacité à questionner la propre humanité du spectateur à travers la figure de primates intelligents, Reeves profite intelligemment de l’opportunité qui lui est offerte de pouvoir représenter ces singes de manière très réaliste pour les anthropomorphiser de manière subtile, et donc forcément beaucoup plus troublante. Il applique ainsi à ses personnages simiens des figures de style cinématographiques habituellement attribuées à des personnages humains, comme lors de ce coup de feu lointain dont l’écho vient résonner jusque dans la hutte endormie de César, réveillant ce dernier, qui se dresse alors dans son lit en position assise et entre ainsi brusquement dans le cadre de l’image. Encore plus payant : plus tard, lorsque le belliqueux Koba s’emparera brusquement d’un fusil pour tuer un humain à bout portant, Reeves choisit de montrer le tir du singe et l’impact sur sa victime dans le même plan. Un choix qu’il a dû sans doute batailler ferme pour imposer au sein d’un film classé PG-13 mais qui renforce à ce moment précis le caractère tétanisant d’un tel acte (qui sera évidemment lourd de conséquences dans l’intrigue). En jouant ainsi avec les codes du cinéma hollywoodien, avec ce que l’on est habitué à voir ou à ne pas voir dans le cadre d’un blockbuster, Matt Reeves se permet une chose auquel le genre nous a peu habitués ces dernières années : un gros film de studio estival qui nous raconte une histoire avec des personnages.

Car c’est évidemment la grande force de LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT que de prendre son temps pour développer son récit et surtout de s’inscrire à contre-courant de la majorité des blockbusters actuels, construits pour la plupart sur une approche du spectacle primaire, où le tableau apocalyptique final survient systématiquement dans le seul but d’épater la galerie, au mépris de toute cohérence narrative. Le film de Matt Reeves, lui, s’il contient également un clash final (et ce n’est pas un spoiler, le film s’appelant L’AFFRONTEMENT), fait tout pour que le récit le prépare mais surtout, il le fait avec une telle foi en ses personnages et en leurs enjeux respectifs qu’il parvient à faire redouter l’arrivée de cet événement à son spectateur. Au-delà du parallèle signifiant entre les deux tandems Malcolm (Jason Clarke) / Dreyfus (Gary Oldman) et César (Andy Serkis) / Koba (Toby Kebbell), qui symbolisent l’éternelle dualité entre la prudence politique et le bellicisme, entre l’instinct de survie et la pulsion de mort, le film parvient à nous faire saisir avec un sens de la nuance louable les enjeux éternels d’un conflit. Certains pourront accessoirement y voir un commentaire sur la politique étrangère américaine moderne. D’autant plus que ce que recherchent les humains – le courant électrique (« power » en anglais) – peut être interprété comme un parallèle avec les vraies raisons inavouables de certains conflits récents, déclenchés au nom de grands idéaux alors qu’il s’agissait de garder la mainmise sur des sources d’énergie capitales. Mais la vérité est que LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT, en évitant avec soin tout manichéisme, manie les archétypes universels avec une telle intelligence (on comprend parfaitement les motivations de Dreyfus et du terrible Koba) qu’il finit par atteindre les grands thèmes humains qui constituent le cœur de n’importe quel conflit depuis la nuit des temps.

De ce film sur la politique de la guerre émerge donc au final un personnage magnifique : celui de César, interprété par un Andy Serkis prodigieux (nomination à l’Oscar impérative !). Là où le précédent film se contentait de le décrire en leader malgré lui, obligé de prendre la tête de ses congénères de par sa nature biologique, il est ici contraint de gagner ses véritables galons de chef. Tenaillé par son envie de préserver les siens tout en montrant aux humains qu’il ne se laissera pas faire, il est obligé de se méfier de tous (y compris de certains membres de son clan) tout en continuant de viser le bien commun. Un tel traitement n’a certes rien de révolutionnaire mais pourtant, encore une fois, il jure clairement dans un gros blockbuster estival comme celui-ci, tellement ce genre semble s’être appauvri ces dernières années. On avait presque oublié qu’à une époque Hollywood avait su produire de bons films de studio, intelligemment faits et racontés avec talent. Le GODZILLA de Warner nous avait laissé espérer le retour de ce genre de films et, contre toute attente, c’est des cuisines de la Fox que la surprise a surgi. La surprise n’en est que plus grande et force est de constater que l’on attend désormais avec impatience le troisième volet de cette saga désormais sur d’excellents rails.

PS : on ne sait pas quelle est l’implication exacte de Matt Reeves dans l’écriture du scénario, mais il y a d’étonnants parallèles entre l’intrigue de LA PLANÈTE DES SINGES : L’AFFRONTEMENT et celle de l’excellent roman de Justin Cronin, LE PASSAGE, récit post-apocalyptique dans lequel on retrouve une communauté de survivants humains retranchés dans un camp protégé et confrontés à une nouvelle espèce dominante (des mutants évoquant autant le vampire que le zombie), ainsi qu’un épisode où les humains montent une expédition pour aller redémarrer une centrale électrique abandonnée. Loin de nous l’idée d’accuser Reeves de plagiat mais il se trouve que, ayant travaillé ces dernières années sur une adaptation du PASSAGE, il a pu en récupérer certains éléments somme toute assez communs pour nourrir son récit et ses personnages.

L'affiche japonaise.

TITRE ORIGINAL DAWN OF THE PLANET OF THE APES
RÉALISATION Matt Reeves
SCÉNARIO Marc Bomback, Rick Jaffa et Amanda Silver
CHEF OPÉRATEUR Michael Seresin
MUSIQUE Michael Giacchino
PRODUCTION Peter Chernin, Dylan Clark, Rick Jaffa et Amanda Silver
AVEC Andy Serkis, Jason Clarke, Gary Oldman, Keri Russell, Toby Kebbell, Kodi Smit-McPhee…
DURÉE 130 mn
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox
DATE DE SORTIE 30 juillet 2014

    6 Commentaires

    1. Critique très juste du film !
      Pour ma part j’aurais bien voulu savoir quelle a été l’implication d’Andy Serkis au niveau de la perf cap.
      Parce que j’ai du mal à croire que Matt Reeves est le talent de directeur d’acteur pour faire passer toutes les émotions des singes principalement par leur regard.
      Je flippais à chaque fois que César fronçait les sourcils, du style « toi je vais t’en foutre une dans deux minutes ».
      Bref, arriver à faire passer milles émotions dans le regard de ces singes, c’était juste fou. A aucun moment ils sont ridicules.
      Et enfin, superbe musique de Giacchino.
      Spoil : la scène de fin où les singes acclament César comme leur roi incontesté, avec la musique, ça m’a donné des frissons.

    2. Niveau performance capture simiesque on peut dire sans trop s’avancer que Serkis est sans doute le seul maître à bord (avec sa boîte il a même produit un jeu sur Le Roi Singe, ENSLAVED…).

    3. Bengal

      Une bonne surprise, c’est clair, surtout pour le début (superbe séquence de chasse).

      Quelques lacunes tout de même, comme certaines longueurs qui ralentissent un peu le rythme, Koba qui est réduit au bad guy classique dès que la guerre commence… Je sais bien qu’il a été maltraité par les humains, mais franchement l’œil vitreux et la cicatrice au visage ça le caricature en méchant basique plus qu’autre chose (alors qu’au début il est plus nuancé, on comprend ses motivations).

      Il y a aussi des enjeux qui ne sont pas exploités au final, notamment les renforts humains qu’on ne voit pas débarquer à la fin (typique pour frustrer le public en attendant la suite).

      Malgré ça, rien à redire, ça fait du bien de voir un blockbuster qui ne prend pas son spectateur pour un con, et s’en tient au principal (bien raconter une histoire avec de bons personnages).

    4. Hiroshiman

      C’est un très bon film, qui propose vraiment quelque chose de différend il est vrai par rapport au grosses productions actuelles. Même si j’ai eu un peu de mal à m’impliquer émotionnellement lorsqu’on plaquait sur les singes des problématiques tribales humaines (un peu d’originalité de ce coté là, n’aurait pas été de trop ). Comme source d’inspiration scénaristique l’article cite le roman « le passage », coté visuel et décor ce qui m’a frappé c’est les similitudes avec le jeu-vidéo « The Last of us » notamment la scène de la centrale hydraulique. Je sais que le jeu de Naughty Dog n’est pas assez ancien et est pratiquement contemporain de la production du film pour parler d’emprunt assumé mais je trouve ça assez troublant.

    5. Jacques

      Trés bon film et très bonne critique. Pour poursuivre l’expérience sur  » les grands thèmes humains qui constituent le coeur de n’importe quel conflit depuis la nuit des temps », ne pas rater la diffusion ce soir ( dimanche ) de Greystoke. Le film s’ouvre – lui aussi – sur une bonne vingtaine de minutes sans acteurs « humains » ( hormis ceux à l’intérieur des costumes bien sûr ! ) et amplifie encore la dualité « homme-bête » si intéressante dans Dawn, en se permettant d’incarner en un seul personnage – Lambert, très bon avec son regard tout en dessous- cette conviction si profonde de chacune des deux parties d’appartenir à une confrérie. Pour ne rien gâcher, la musique est magnifique. Et les décors sublimes.

    6. shai-ullud

      Je n’avais pas du tout accroché au premier qui pour moi n’avait pas de sens: que des singes aussi intelligent soient-ils puissent prendre l’ascendant sur le plus grand prédateur existant à savoir nous était juste ridicule. J’avais trouvé l’idée du virus créé par l’homme un peu trop facile et puis les gentils singes face aux méchant humain… Non mais sérieux, quoi !!! Au final c’est l’humanisation des singes dans leur mauvais côtés qui m’a convaincu plus que les réactions des humains encore trop cliché. Juste après l’avoir vu, j’avais une impression de film un peu mou du genoux mais en fait, je crois que c’est plus la mauvaise habitude des films survitaminés aux montages clipesques qui avaient faussé mon jugement. Je passe d’une franchise qui m’énervait au plus haut point à une franchise qui m’intéresse et ce n’est pas si courant d’arriver à retourner une opinion. Par contre si techniquement les sfx sont parfait, je reste sur mon avis au sujet de la 3D, même en native, c’est de la merde qui ne sert à rien qu’à augmenter le prix. C’est moins mal foutu que pour Avatar, c’est déjà ça mais encore heureux après 5 ans d’évolution.

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