SI LOIN, SI PROCHE

On connaissait le « space opera ». GRAVITY invente le « space ballet ». Le premier dépeint avec grandiloquence le destin de civilisations à travers la chorégraphie de planètes et de navires spatiaux cyclopéens. Le second se focalise sur l’intimité de l’humain, dans son perpétuel combat pour exister, se réinventer et se perpétuer. Projet unique en son genre, GRAVITY fait partie de cette race de films qui réinventent le médium cinéma.

Attention, cette critique révèle des points importants de l’intrigue.

GRAVITYIl est finalement logique que GRAVITY fasse suite au précédent chef-d’œuvre de Cuarón, LES FILS DE L’HOMME. Car les deux films posent la même question fondamentale : comment survivre dans l’adversité ? Mais leurs réponses sont résolument distinctes. LES FILS DE L’HOMME dépeignait la lutte de la nation terrestre à l’heure de la mondialisation et des problématiques uniques qu’elle soulève dans l’histoire de l’humanité : un foyer à bout de course, sur le point de capituler devant les guerres, la pollution et la surpopulation. La solution venait de l’abandon d’idéologies épuisées au profit de la rencontre avec son égal et du don de soi. GRAVITY prend, littéralement mais aussi métaphoriquement, de la hauteur pour se recentrer sur l’histoire d’un être humain, la cosmonaute Ryan Stone, isolée dans un scénario catastrophe, entre cauchemar et révélation. Les personnages secondaires, et en particulier le cosmonaute Matt Kowalski, ne sont à ce titre que des utilités pour le voyage intérieur de Stone. À tel point que Kowalski est réduit, dans l’un des rares instants de répit du film, à une pure invention de la psyché éprouvée de Stone. Logiquement, l’intégralité de GRAVITY est rythmée par le souffle de Stone, contraignant le film, mais aussi le spectateur, à suivre ce tempo tour à tour spasmodique, asphyxié et enfin assuré.

Cette expérience intime, entièrement basée sur les sensations d’un personnage contraint de renouer avec son instinct de survie (et donc dans une démarche rarement intellectuelle) est l’une des qualités qui contribuent à singulariser ce film à une époque où le cinéma obéit au diktat du récit. GRAVITY une expérience de cinéma total en ce qu’il opte pour une narration minimaliste et épurée (récit en quasi temps réel, sans sous intrigue, sans ellipse), entièrement basé sur la retranscription du ressenti. Le goût de Cuarón pour le plan séquence va également dans ce sens : tout en permettant de faire partager l’expérience subjective des personnages dans le temps et dans l’espace, l’absence de point de montage retranscrit, comme dans LES FILS DE L’HOMME, le rapport de cause à effet de façon extrêmement claire et imparable. De la même façon qu’une explosion, un assassinat ou une naissance pouvaient faire basculer devant nos yeux le regard que Theo Faron portait sur le monde dans LES FILS DE L’HOMME, un micro événement (la collision avec un débris, un câble enroulé autour d’une jambe) plonge Ryan Stone dans le désespoir, ou lui fait soudainement reprendre confiance en son avenir. Cette accentuation sur les effets de cause à conséquence responsabilise également les personnages : dans notre existence chaque geste compte, rien n’est anodin.

GRAVITYC’est d’ailleurs là que les conditions extrêmes du contexte spatial (« Toute vie dans l’espace est impossible » assène, tel un couperet, le texte introductif) semble particulièrement judicieux. Grâce au théâtre de l’action, GRAVITY agit comme un condensé de vie : un lieu unique où chaque action a des répercutions démesurées, où le contexte peut virer en un clin d’œil d’une peur métaphysique insoutenable à une beauté divine ultime, où l’infini côtoie le détail, où seul l’être compte tout en rendant son existence à la fois futile et d’une fragilité effrayante. Mais également un contexte où l’être humain est livré à lui-même : engoncée dans son scaphandre ou isolée dans les stations orbitales, Ryan Stone n’aura aucun contact physique direct avec un autre être humain durant la totalité du film. Et sur ce point, il convient de saluer l’intelligence du choix du relief, un format de diffusion qui, comme on le sait, peut être d’une rare puissance émotionnelle en ce qu’il accroit à la fois la sensation de grandiose (le sentiment de perdition est quasi insupportable dans GRAVITY) et l’intimité vis-à-vis des personnages. Tout au long du film, nous sommes avec Ryan Stone, elle est à portée de notre visage. C’est aussi sur ce point que l’on comprend à quel point il était important pour Cuarón de ne pas faire de son film une œuvre de SF. On sait que le cinéaste a refusé d’employer les scaphandres utilisés actuellement dans l’espace car il les jugeait trop futuristes. Le film fait ainsi un effort constant pour que l’on ressente une proximité avec Ryan Stone, que le filtre la séparant du spectateur soit le plus ténu possible : elle effectue sa première expédition spatiale, doit se saisir d’un manuel pour piloter, ne fait preuve d’aucun acte d’héroïsme et s’est même crashée lors de tous ses tests (ce qui, au passage, accentue le suspense en rendant le dénouement encore plus aléatoire). À l’inverse, Matt Kowalski, vieux briscard effectuant sa dernière mission, ne perd jamais son flegme et son assurance devant les évènements. En un sens, GRAVITY aurait d’ailleurs pu être raconté sur Terre, mais le film n’y aurait pas bénéficié de cette folle densité, comme si l’on partageait plusieurs années de la vie d’une personne en seulement 90 minutes.

Cette vie, c’est celle d’un personnage brisé, tentant vainement de retrouver un point d’ancrage dans son existence alors qu’un drame d’une rare injustice l’a coupé de tous ses repères. Initialement focalisée sur des éléments purement matériels grâce à des liens aussi fins qu’artificiels, Ryan Stone réalise la futilité et la fragilité de ses attaches. Abandonné dans toute sa fragilité, le personnage va devoir se replier sur lui-même, s’affronter, muter pour retrouver en son cœur la force de se relever et de s’ouvrir au monde pour mieux s’y amarrer. Le film est ainsi ponctué de métaphores sur la naissance (le lien qui unit Ryan Stone à Kowalski évoque un cordon ombilical, le personnage se met en position fœtale en entrant dans un sas de décompression) et la réincarnation (la caméra, dans l’un de ses rares mouvements signifiants, s’attarde sur une statuette de Bouddha alors que Ryan Stone entre dans l’atmosphère terrestre). Renaissance ultime : le dernier plan reprend le schéma darwinien pour montrer le nouvel éveil du personnage, nageant péniblement aux côtés d’un batracien, s’extirpant de l’eau en rampant, progressant à quatre pattes avant de se mettre debout, triomphant, dominant pour la première fois son environnement. Rarement contre-plongée aura été utilisée à aussi bon escient.

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On a beaucoup comparé GRAVITY avec 2001, L’ODYSSÉE DE L’ESPACE. Et il est vrai que la parenté entre ces deux chefs-d’œuvre terminaux est indéniable, ne serait-ce que pour des raisons triviales : prouesse technologique, retranscription ultra réaliste de l’exploration spatiale, personnage unique pendant une large partie du métrage qui se heurte contre les murs métaphysiques qui plombent son essor. Mais là où Dave Bowman avait besoin d’un recours extérieur pour passer à un niveau supérieur de conscience, c’est en son for intérieur que Ryan Stone trouve son salut. Kubrick prônait l’exploration vers l’au-delà pour que l’humanité progresse. Cuarón préconise un recentrage sur notre vérité intérieure. Kubrick avait un penchant pour la misanthropie. Alfonso Cuarón, lui, a une foi indéfectible en l’humain. C’est, à n’en point douter, l’un des éléments du film qui explique le gigantesque succès de ce chef-d’œuvre amené à devenir une date dans l’Histoire de l’art.

Affiche

TITRE ORIGINAL Gravity
RÉALISATION Alfonso Cuarón
SCÉNARIO Alfonso Cuarón & Jonás Cuarón
CHEF OPÉRATEUR Emmanuel Lubezki
MUSIQUE Steven Price
PRODUCTION Alfonso Cuarón, Christopher DeFaria, David Heyman, Stephen Jones, Nikki Penny et Gabriela Rodriguez
AVEC Sandra Bullock, George Clooney, Ed Harris, Orto Ignatiussen…
DURÉE 91 mn
DISTRIBUTEUR Warner Bros. France
DATE DE SORTIE 23 octobre 2013

10 Commentaires

  1. jpk

    merci julien pour ce bel article qui :

    1) ne dit pas comme plein de gens « c’est bien mais c’est pas 2001 »

    2) ne dit pas comme plein de gens (encore) c’est beau mais c’est creux. Au contraire et comme tu le dis, ce n’est pas creux du tout. Ce n’est pas parce qu’un film est simple et minimaliste qu’il est creux. Il y a longtemps au contraire qu’un film ne m’avait pas parlé de la vie (physique et morale) et manière aussi directe.

  2. Petaire

    Passionnant, comme d’hab. Je trouve personnellement que le récit existe bel et bien mais qu’il est matérialisé, dans l’action, sans bla bla explicatif. Le récit parfait quoi.
    Pour le bouddha je ne sais pas si c’est juste une réincarnation. Je pense qu’il s’agit du moment ou le bouddha atteint son paranirvana, son ultime extase, et qu’il est tenté de rester dans le spirituel uniquement. Brahma (pas sur que ça soit brahma en fait) lui demande de revenir dans le monde pour assumer sa fonction de « World teacher ». En gros, connaître l’illumination, mais revenir pour l’utiliser concrètement dans le monde. Ne pas rester perché. Il me semble que c’est à cet instant qu’elle rentre dans l’atmosphère non ? Elle subit une dernière épreuve (ou son nouveau « pouvoir » semble lui donner une confiance et une assurance totale), une nouvelle renaissance symbolique et la revoici sur le plancher des vaches, prête à vivre sa vie. Mais peut être que je surinterprete, surtout que le bouddha n’est pas en position pour le paranirvana…

    • siwajo

      bon article qui résume bien tout ce que j’ai aussi vu et ressenti devant le film.

      En revanche, oui Petaire c’est bien un récit auquel on assiste. Ou alors, on en a une nouvelle définition et j’aimerais savoir laquelle ? D’ailleurs, si le personnage à un parcours initiatique c’est bien parce qu’il y a récit. Plus encore, j’ai clairement ressenti 3 actes, un incontournable dans les scenarios. Aucun diktat, c’est juste consubstantiel aux films; plus encore aux grands films.

  3. Fest

    J’en sors et je partage évidemment votre enthousiasme… Une expérience totalement sidérante… Mon seul regret est de ne pas avoir eu la chance de le découvrir en IMAX.

  4. juju

    Mon dieu, mon dieu mon dieu…. Mais que de masturbation intellectuelle puérile autour de ce film… Tout le monde à le droit d’avoir un ressenti différent c’est sur ; mais les explications des métaphores (probablement pertinentes) présentes dans le film et l’extase qui les entoure me laisse perplexe. C’est d’un niveau collège/lycée tellement c’est 1er degré… Effectivement, il me parait aberrant d’oser même comparer gravity avec 2001. On est bien d’accord. Pour moi Gravity est un film sympa, technologiquement et visuellement bluffant (comme bon nombre de grosses productions), et… c’est tout.
    Faire passer ce film pour quelque chose qui laissera une empreinte dans l’histoire de l’Art… C’est en avoir une conception bien puérile. J’en suis ressorti en ayant passé un moment plutôt agréable mais certainement pas en ayant l’impression que cela avait ouvert mon esprit, ma pensée ou mon imaginaire. Et quiconque voudra prouver le contraire devra trouver mieux que des explications métaphoriques au ras des paquerettes… Attendez, je vous ai parlé d’un film super bien qui s’appelle armageddon ?

    • Fest

      « Faire passer ce film pour quelque chose qui laissera une empreinte dans l’histoire de l’Art… C’est en avoir une conception bien puérile. »

      Juju : Une oeuvre qui introduit dans un art, quel qu’il soit, un bouleversement technique est destinée à laisser son empreinte dans l’histoire de cet art. Tout comme le pointillisme, l’impressionnisme ou le cubisme étaient des techniques de représentations nouvelles, la technique utilisée par Cuaron pour mettre en scène son film est, de facto, nouvelle, et induit donc de possibles bouleversements dans la manière future de concevoir des films.

      Est-ce donc « puéril » d’avoir une conception de l’Art qui ne fasse pas abstraction de la technique ?

  5. LordGalean

    Ce qui est amusant Juju, c’est que quiconque est du métier sait reconnaitre que le film est une date dans l’histoire du cinéma, et du récit par l’immersion, que ce soit Fincher et Cameron (consultant sur le film) ou encore Edgar Wright (petit génie surdoué de la caméra) qui ne raconte ses films, quasiment que par l’image.

    Si tu as lu Campbell, tout fait sens, si tu ne l’as pas lu, tu peux effectivement le comparer avec Armageddon mais là tu fais ce qu’on appelle du « trollisme ».

    Oui Bhrama et le nirvana c’est d’un niveau collège-lycée, ben tu me présenteras cette foule de collégiens-lycéens qui a lu la Baghavad Gitah et autres récits initiatiques, je serais ravi de m’entretenir avec eux. La seule chose que connaisse les collégiens-lycéens c’est « Qui veut épousseter mon fils », et  » Yolo », niveau transcendentalisme, on a vu mieux, excuse moi 🙂

    • juju

      J’ai revu le film. Et figures-toi que mon avis n’a pas tellement changé. J’ai relu notre « débat » également. J’ai eu tort de dire que gravity ne laissera pas une empreinte dans l’histoire de l’art. Car effectivement, toute révolution technique dans l’art est importante. C’est vrai. Comme les effets spéciaux révolutionnaires du premier star wars, comme les dinosaures en 3D dans jurassic park, etc… Mon désaccord par rapport à gravity, c’est que NON, pour moi ce film n’est pas un chef d’oeuvre. Pas dans le sens qui me parle en tout cas. De la même manière que jurassic park n’est pas un chef d’oeuvre, même si j’aime bien le film. Blade runner est un chef d’oeuvre. Shining est un chef d’oeuvre. Sunset boulevard aussi. Bref. Ces films m’ont pénétré, m’ont ouvert, m’ont fait réellement rêver. Gravity, non. Gravity m’a diverti. Point. Et j’aurais presque envie de dire, au vu de l’apparente débauche de technologie déployée pour ce film : Tout ça pour ça ? Après, que tout le monde n’ait pas le même ressenti et soit réceptif à des choses différentes, c’est une évidence. Bien à vous.

  6. Zhibou

    Avec beaucoup de retard merci pour cette critique qui tape juste encore une fois.

    Je viens de tomber sur le court métrage « compagnon » du film. Réalisé par Jonas Cuaron et qui donne un autre point de vue à une scène du film (avec des sous-titres français):

    http://www.youtube.com/watch?v=jLR1yCvu498&feature=share

  7. juju

    J’ai revu le film. Et figures-toi que mon avis n’a pas tellement changé. J’ai relu notre « débat » également. J’ai eu tort de dire que gravity ne laissera pas une empreinte dans l’histoire de l’art. Car effectivement, toute révolution technique dans l’art est importante. C’est vrai. Comme les effets spéciaux révolutionnaires du premier star wars, comme les dinosaures en 3D dans jurassic park, etc… Mon désaccord par rapport à gravity, c’est que NON, pour moi ce film n’est pas un chef d’oeuvre. Pas dans le sens qui me parle en tout cas. De la même manière que jurassic park n’est pas un chef d’oeuvre, même si j’aime bien le film. Blade runner est un chef d’oeuvre. Shining est un chef d’oeuvre. Sunset boulevard aussi. Bref. Ces films m’ont pénétré, m’ont ouvert, m’ont fait réellement rêver. Gravity, non. Gravity m’a diverti. Point. Et j’aurais presque envie de dire, au vu de l’apparente débauche de technologie déployée pour ce film : Tout ça pour ça ? Après, que tout le monde n’ait pas le même ressenti et soit réceptif à des choses différentes, c’est une évidence. Bien à vous.

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