SEUL COMME UN CHIEN

Un acteur anglais, un réalisateur belge et un scénariste irlando-américain. Voici l’équation qui a permis d’aboutir au film QUAND VIENT LA NUIT, surprenant petit polar urbain vibrant d’une humanité palpable.

C’est l’histoire d’un barman solitaire de Brooklyn. L’établissement où il est employé appartient à la mafia tchétchène et peut en tant que tel être choisi à tout moment pour servir de dépôt de blanchiment le temps d’une soirée. À mesure que la date fatidique semble se rapprocher, il doit faire face aux ambitions déplacées de son patron, qui compte en profiter pour voler l’argent de la mafia, et à une histoire d’amour totalement inattendue. Le premier film américain du Belge Michael R. Roskam, remarqué avec BULLHEAD (qui lui avait permis de décrocher une nomination à l’Oscar du film étranger), n’est pas le fruit du hasard car, même si le scénario de l’écrivain Dennis Lehane adapté de sa propre nouvelle permettra aux fans de l’auteur bostonien d’évoluer en terrain connu, on y retrouve également le goût du cinéaste pour des personnages mutiques et faussement primaires. Les cinéphiles, aidés en cela par le titre français qui leur montre une direction erronée, seront tentés de comparer cet univers urbain constitué de petites gens minées par le poids du destin avec celui de James Gray. À tort. Là où le cinéaste new-yorkais décrit avant tout les états d’âme de ses personnages, son collègue belge se contente de rapporter leurs actes et leurs conséquences, leur succession à l’écran finissant par faire sens. Et c’est ainsi la découverte d’un chien abandonné qui va lier le héros au personnage interprété par Noomi Rapace, et par ricochet à celui campé par Matthias Schoenaerts, ces deux-là fonctionnant comme les pivots narratifs chargés de l’amener à révéler au spectateur sa nature profonde. Respectant au passage l’univers de Lehane, Roskam parvient à en retranscrire la touchante humanité, mais aussi ce mélange de quotidien et d’inattendu qui le caractérise.

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Et pour cela, le metteur en scène joue brillamment avec les codes et avec les figures qu’il représente. Le casting est à ce titre particulièrement intelligent. Sans révéler le destin des personnages, on soulignera que, par exemple, le film joue avec l’image de comédiens comme Tom Hardy ou le regretté James Gandolfini (dont c’est la dernière apparition à l’écran) en leur confiant des rôles qui prennent en compte leur identité cinématographique. Impossible de ne pas penser à Tony Soprano lorsque le personnage du patron de bar Marv évoque sa splendeur passée de caïd du quartier et regrette le respect qu’on lui témoignait alors. De même, le fait de prendre Hardy, acteur habitué aux rôles de brutes mutiques, pour camper un personnage effacé portant sa part de mystère, rend le personnage principal particulièrement magnétique, le spectateur guettant à tout moment l’explosion de violence qu’il est en droit d’attendre. Encore mieux : cette interactivité entre le spectateur et les protagonistes du film est renforcée par le traitement de ces derniers à l’image. Pour rester sur les deux figures déjà évoquées, Tom Hardy est souvent filmé en plans larges au début de l’histoire, isolant ainsi sa silhouette dans le cadre de manière à ce qu’il y occupe une place discrète, voire anonyme. Et peu à peu, à mesure que les enjeux du film se déploient et que l’intrigue se resserre sur lui, son visage occupe de plus en plus la largeur de l’image. Quant à Gandolfini, il passe la plus grande partie de sa prestation assis, sorte de masse physique immobilisée par les choix qui ont plombé son existence. Bref, avant tout axé sur ses personnages, QUAND VIENT LA NUIT est un film qui leur rend justice en n’oubliant jamais d’illustrer leur trajectoire de manière cinématographique.

On évitera de rentrer davantage dans les détails d’un film aussi bien conçu et de s’attarder sur les fils d’une intrigue aussi surprenante que logique, tant le final procure au spectateur un intense sentiment de satisfaction. En un peu plus de 100 minutes, Michael R. Roskam nous aura conté le parcours d’un homme en partant des apparences pour aboutir à la mise à jour de sa vérité, celle d’un maître du contrôle que l’on avait pris pour un raté qui courbait l’échine. Le genre d’histoire que l’on a plus trop l’habitude de voir dans le cinéma américain actuel. Et même si il est aidé en cela par un script en béton, le réalisateur belge ne se repose pas dessus et l’illustre avec une intégrité narrative peu commune qui relance constamment l’intérêt du spectateur. À tel point que l’universalité des codes avec lesquels il jongle et des figures qu’il construit permet au cinéaste de transcender ses origines et de livrer un formidable thriller urbain débordant d’humanité et de vie, un vrai film américain qui travaille au corps la mythologie de la rue de manière à en extraire des silhouettes inoubliables, faites de chair, de sueur et de saleté. Et croyez-nous, vous n’êtes pas prêts d’oublier Bob le barman.

TITRE ORIGINAL The Drop
RÉALISATION Michael R. Roskam
SCÉNARIO Dennis Lehane, d’après sa nouvelle
CHEF OPÉRATEUR Nicolas Karakatsanis
MUSIQUE Marco Beltrami et Raf Keunen
PRODUCTION Peter Chernin, Dylan Clark et Mike Larocca
AVEC Tom Hardy, Noomi Rapace, James Gandolfini, Matthias Schoenaerts, John Ortiz, Elizabeth Rodriguez…
DURÉE 106 mn
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox
DATE DE SORTIE 12 novembre 2014

8 Commentaires

  1. Thithi

    Du pur Lehane, magnifiquement bien servi par un cinéaste inspiré, respectueux et intègre du matériau de base. En fait, Lehane a beaucoup de chance : il n’a jamais été trahi au cinéma. SHUTTER ISLAND ? Ce n’est pas non plus le meilleur des Lehane…

  2. Moonchild

    Pas du tout convaincu par ce film. Je trouve les enjeux et les personnages particulièrement faibles (mis à part un James Gandolfini qui nous réjouit par sa forte présence, en revanche Tom Hardy, Noomi Rapace et surtout Matthias Schoenaerst ne sont vraiment pas à la hauteur).

    Je m’attarde un instant sur ces personnages et notamment ce qui unie certains d’entre eux, un chien en l’occurrence ; pour ma part, je trouve que cet artifice (et ce qui s’en suit) inscrit le film dans la plus grande superficialité et, du coup, tue dans l’œuf tout déploiement dramatique digne de ce nom ; on est quand même à des années-lumière du cinéma de James Gray (que ce soit en termes de caractérisation ou d’intensité dramatique, sans parler de la facture formelle …).

    A part ça, il y a bon film à voir cette semaine : c’est La prochaine fois je viserai le cœur, superbe portrait d’un sociopathe magnifiquement incarné par Guillaume Canet.
    En revanche, Rec 4, c’est très mauvais.

  3. ginger

    Qu’est ce que ça serait si le critique n’avait pas mentionné que ce film ne marchait pas sur les traces de James Gray 🙂

    • Moonchild

      Je pense pour ma part que le rapprochement et la comparaison avec l’œuvre de James Gray est presque inévitable (comme celle entre Interstellar et 2001) ; après, on en tire les analyses et les conclusions que l’on souhaite.

      Au final, je ne convoque à mon tour James Gray que pour montrer combien son cinéma est plus incarné, profond et touchant que le film de Michael Roskam, c’est mon sentiment.

      • ginger

        Ok, super cool. Merci pour ton opinion.

  4. jackmarcheur

    bon j’ai vu Little Odessa que j’ai detesté (mais faudrait que je le revoies car pas revu depuis la sortie ciné) et Two Lovers que j’ai trouvé bof.
    J’aime pas trop ce genre de héros torturés.

    Pour the Drop, à l’occasio pourquoi pas, mais y’a interstellar qui va passer devant lui !

  5. Will

    Autant j’ai trouvé le film sincère, les acteurs bons (le travail sur les accents a porté ses fruits) autant je ne partage pas l’avis de la critique. A l’instar de Ballade entre les tombes, j’ai trouvé le film plutôt inoffensif au final. Je rejoins Moonchild quant au manque d’incarnation. Mais bon le fan des sopranos que je suis était bien content de revoir James Gandolfini a l’écran pour sa derrière apparition. (D’ailleurs pour les fans des Sopranos et autres The Wire, je vous conseil le livre « Des hommes tourmentés. Le nouvel age d’or des séries : des Sopranos et The Wire à Med Men et Breaking Bad »)

  6. Je ne trouve pas que Gandolfini crève l’écran ici. Il est bon, on est bien content de le voir mais il reste dans son registre de prédilection. Par contre Tom Hardy est (encore une fois) vraiment remarquable, tout en finesse, tout en nuance, sans jamais surjouer ou cabotiner. C’est loin d’être impressionnant visuellement mais incroyablement juste. Certes, c’est un registre dans lequel il excelle (Peaky Blinders, Locke) mais son jeu permet à chaque fois de voir l’humain qu’il incarne. Pareil pour Schoenaerts, bel preuve d’un casting réussit. On l’avait quitté en grosse brute inquiétante dans Bullhead, on le retrouve en grosse brute inquiétante ici et Roskam retourne avec brio le perso. Une belle surprise pour ma part. Du travail d’orfèvre dans un genre ultra balisé. Bravo.

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