SEPPUKU À HOLLYWOOD

47 RONIN débarque ces jours-ci dans les salles françaises avec une aura de blockbuster maudit boudé par le public américain et même japonais, qui devait pourtant se retrouver dans cette adaptation d’une célèbre légende locale. Vu le résultat, on comprend toutefois que le film n’ait pas déplacé les foules, que ce soit en Occident ou en Orient.

C’est de plus en plus fréquent à Hollywood : des semaines avant sa sortie, 47 RONIN a été désigné comme l’un des plus gros bides à venir de l’année, un film qui devrait mettre le studio Universal dans le rouge, malgré une année 2013 exceptionnelle, menée par les cartons de MOI, MOCHE ET MÉCHANT 2, FAST & FURIOUS 6 ou encore ARNAQUE À LA CARTE. La rengaine commence à être habituelle, d’autant que des films d’envergure comme JOHN CARTER et PACIFIC RIM ont connu des mauvais buzz similaires. L’acharnement est tel qu’il est d’ailleurs légitime de se demander dans quelle mesure ces projets ne sont pas victimes de manigances politiques hollywoodiennes, visant à créer un mauvais bouche à oreille pour saborder la concurrence. Il se trouve toutefois que l’aura de film maudit qui précède 47 RONIN est justifiée par une production chaotique. Tourné au début de l’année 2011, le film doit d’abord sortir sur les écrans du monde entier à la fin de l’année 2012. Il est repoussé une première fois au début de l’année 2013, puis à la fin de l’année 2013, lorsque le studio annonce quelques reshoots supplémentaires. Le but est de remettre le personnage de Keanu Reeves au centre de l’intrigue en filmant des gros plans supplémentaires et en rajoutant des lignes de dialogues plus explicites, mais aussi de développer l’histoire d’amour entre son personnage et celui de l’actrice japonaise Ko Shibasaki, afin de rendre le film plus romantique et attrayant aux yeux du public féminin.

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La démarche du studio est classique mais totalement inefficace, comme c’est souvent le cas sur ce type de mastodontes qui deviennent rapidement difficiles à contrôler, au gré des multiples changements qui émaillent leur confection. Au final, 47 RONIN a coûté la bagatelle de 175 millions de dollars, et c’est à se demander pourquoi le studio a décidé de dépenser une telle somme sur un projet aussi risqué. Pourquoi risqué ? D’une part, il a été confié à un jeune réalisateur de la pub qui doit encore faire ses preuves (Carl Rinsch, le gendre de Ridley Scott qui devait à l’origine réaliser PROMETHEUS avant que la Fox ne lui préfère beau-papa). D’autre part, la véritable histoire des 47 rônins a déjà connu plusieurs adaptations cinématographiques au Japon, mais il s’agit ici d’une première tentative occidentale, avec tous les ajustements qui s’imposent. Étant donné que ce conte renferme l’essence de la société japonaise, les responsables du projet décident d’en tirer une relecture toute personnelle et bourrée d’effets spéciaux, dans la lignée du SEIGNEUR DES ANNEAUX. Une approche typique d’Hollywood, mais qui achève de rendre le film particulièrement bancal.

En effet, deux visions semblent s’affronter dans 47 RONIN. D’un côté, quand il s’intéresse au cœur de son récit – comprendre le mythe d’origine – le film s’avère particulièrement désincarné vis-à-vis de la culture japonaise, à tel point qu’il ne s’autorise jamais aucune pointe de légèreté, y compris dans la camaraderie entre les samouraïs déchus. Derrière ce point de vue très stoïque, on sent bien la volonté de rendre hommage à une culture toute entière, mais plus par déférence que par véritable respect, de peur d’être accusé de balourdise raciale. Paradoxalement, 47 RONIN verse dans l’image d’Épinal, à force d’éviter d’incarner les valeurs du conte original. Ainsi, même lorsque le film respecte l’issue tragique du conte original, le spectateur est laissé pour compte, du fait qu’il n’a pas forcément l’impression d’avoir traversé une grande aventure avec des personnages en chair et en os, mais plutôt avec des idéaux personnifiés à l’écran par des comédiens japonais. De l’autre côté, l’intrigue concernant le personnage de métisse interprété par Keanu Reeves n’a quasiment rien à voir avec l’histoire dotée d’un grand H, du moins telle qu’elle est présentée, et ne sert finalement que de porte d’entrée pour les spectateurs occidentaux, même s’il n’y a quasiment aucune connexion avec la légende d’origine. De fait, les rajouts sont confinés entre eux puisque la star de MATRIX joue son emploi habituel de vedette hollywoodienne : faire découvrir la fantasy très mesurée de l’ensemble (une visite dans un monde de ténèbres notamment) et servir l’intrigue amoureuse. En soi, il fait même figure de potiche du cinéma d’action car il pourrait presque être dégagé du montage sans que cela ne contredise le reste du récit. Cette porte d’entrée toute relative (pour le film peut-être, pour le récit original certainement pas) restera donc une porte fermée pour tous ceux qui auraient pu s’intéresser à ce mythe traditionnel. Et pour cause : entre une fable vieille de quelques siècles et porteuse d’une philosophie toute entière (même traitée par dessus la jambe) et une sous-intrigue rédigée à la va-vite par le scénariste des FAST & FURIOUS et de WANTED – CHOISIS TON DESTIN, le choix est vite fait.

TITRE ORIGINAL 47 Ronin
RÉALISATION Carl Erik Rinsch
SCÉNARIO Hossein Amini & Chris Morgan
CHEF OPÉRATEUR John Mathieson
MUSIQUE Ilan Eskheri
PRODUCTION Pamela Abdy, Eric McLeod & Scott Stuber
AVEC Keanu Reeves, Hiroyuki Sanada, Kô Shibasaki, Tadanobu Asano
DURÉE 118 mn
DISTRIBUTEUR Universal Pictures International France
DATE DE SORTIE 02 avril 2014

4 Commentaires

  1. runningman

    Au-delà de cette critique qui ne fait que confirmé ce dont je me doutais déjà.
    Je voulais ajouter une petite précision: les 47 ronins, n’est certainement pas un mythe mais un fait tout ce qu’il y a de plus vrai et authentiquement existé, car pour ceux qui ne connaitrais pas l’Histoire original, en résumé, cela se passe au tout début du XVIII siècle ou des samourais qui décident de se venger de la mort injuste de leur maitre et qui devenu ronins, vont devoir attendre au moins un an pour préparer leur vengeance.
    Bref, rien qu’au vu de cette bande-annonce, je ne peux que m’interroger sur un titre pareil et qui pour le coup n’a ABSOLUMENT RIEN avoir avec ce blockbuster….

    • Jeanmi

      pour information, il y a pas de contradiction entre « mythe » et histoire réelle. Dans le cas des 47 ronin c’est bien un mythe car cette histoire réelle a été par la suite utilisée par la culture traditionnelle populaire japonaise, mythifiée si tu veux.
      Il y a d’ailleurs un très bon livre intitulé précisément « Le mythe des 47 ronin » regroupant outre une riche préface, 4 pièces de théâtre de l’époque Edo prenant pour sujet ce mythe.

      Le film est évidemment une horreur.

      • runningman

        Dire qu’il n’y a pas de « contradiction » entre mythes et faits réels,là je ne suis pas du tout d’accord, car prendre des événements réels pour les mythifier à des raisons politiques ou autres existe depuis plus de 2000 ans maintenant.
        Et très souvent l’on s’aperçoit que la réalité est loin d’être aussi idiylique que la version mythifiés ou réecrites au fil des siècles.
        Car j’estime,personnellemnent, que les faits proprement réels ou ayant vraiment existé sont parfois plus chargés de sens que des événements réécrit au fil des siècles à des fins politiques ou religieuses.
        Alors dire qu’il n’y a pas de « contradiction » entre mythes et faits réels, cela est sujet à débat.

  2. LordGalean

    Il faut voir le film car on est trés loin du blockbuster annoncé par la bande-annonce, et pour une fois je ne suis pas d’accord avec la vision de Capture Mag, car justement, dans ce film on est plus proche par moment de la contemplation et la peinture de moeurs et de sociétés d’un Kurosawa que d’un Ninja Assassin (pour prendre un extrême blockbuster pour le coup).

    et venant d’un studio occidental, et d’un réalisateur occidental, je trouve ça trés fort d’avoir réussi à toucher du doigt, même pour ne serait-ce qu’effleurer, ce que j’adore chez ce regretté Akira, que ce soit dans le fantastique (Rêves; le château de l’Araignée) ou le terrien (la forteresse cachée, Ran, etc…)

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