SANS RÉMISSION

Quand bien même il se drape dans les oripeaux du drame, un « revenge movie », chez Capture, ça ne se refuse pas ! Dans les salles depuis mercredi, LES BRASIERS DE LA COLÈRE devrait contenter les amateurs de tragédies familiales, d’Americana craspec et de flingues vengeurs. Bref, un programme réjouissant pour un petit film qui vaut mieux que sa réputation de bête à Oscars.

Deuxième film de Scott Cooper après CRAZY HEART, LES BRASIERS DE LA COLÈRE frappe avant tout par une qualité qui fait partie de l’identité même du cinéma américain : cette formidable capacité à travailler au corps la mythologie d’un pays pourtant relativement jeune. Alors que son frère, vétéran de la guerre en Irak, a mystérieusement disparu suite à des combats clandestins à mains nues, un ouvrier sidérurgiste d’une petite cité industrielle de Pennsylvannie se lance dans une vendetta à l’égard des organisateurs de ces combats, un gang de dealers asociaux et barbares vivant à l’écart des lois dans les montagnes des Appalaches. On est donc ici en pleine Americana moderne, en l’occurrence celle de ces petites cités industrielles autrefois florissantes mais aujourd’hui ravagées par la crise, celle également de ces contrées reculées et peuplées d’autochtones en marge de la civilisation, enfin celle de ces soldats perdus et déclassés, rentrés traumatisés de conflits qui n’ont plus rien d’héroïque. C’est le décor puissamment évocateur du film de Scott Cooper, qui régurgite ici toute une imagerie faite d’usines désaffectées, d’arrière-salles de bars louches et de forêts touffues, dans lesquelles les personnages partent du quotidien le plus banal pour évoluer peu à peu vers les figures archétypales d’une tragédie de la classe populaire. D’homme tranquille, de travailleur honnête soucieux du bien-être de ses proches, le héros (Christian Bale, impeccable), accablé par le destin, va ainsi se muer progressivement en ange de la vengeance n’ayant plus rien à perdre. Au fil de la narration, il est implacablement délesté de tout ce qui le constitue : son frère, sa compagne, son père, son statut social et finalement, quelque part, son humanité. Même s’il est un authentique « revenge movie », le film de Scott Cooper applique ainsi au genre le traitement d’un drame infiniment triste, conférant à la quête de son personnage principal une tonalité beaucoup plus tragique que cathartique.

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Mais l’imagerie typiquement américaine qu’utilise le film pour dérouler son récit ne vient pas de nulle part. Elle vient du cinéma lui-même, se nourrissant des films qui ont bâti cette mythologie visuelle : on pense ainsi à des films aussi variés que LE BAGARREUR (pour ses combats clandestins hyper violents), THE INDIAN RUNNER (pour cette famille dysfonctionnelle composée d’un frère aîné remplaçant peu à peu un père au bout du rouleau auprès de son cadet instable) ou évidemment VOYAGE AU BOUT DE L’ENFER. La comparaison avec ce dernier est évidente – notamment à travers le métier du héros et son goût pour la chasse au daim – même si elle a tendance à parfois desservir le film de par son caractère forcément écrasant. Mais ces références parviennent la plupart du temps à nourrir le récit plus qu’à lui attribuer une caution artistique dont il n’a pas besoin. On en veut pour preuve cette scène d’introduction située dans un drive-in et servant à nous présenter le personnage de psychopathe complet qu’est le méchant (campé par un Woody Harrelson bestial) : dans un dialogue payant entre ce qui se passe parmi le public et ce qui se déroule sur l’écran de cinéma (où est projeté le film d’horreur MIDNIGHT MEAT TRAIN), le réalisateur confère à cette scène et à l’antagoniste autour duquel elle est centrée une dimension particulièrement effrayante. Qui résonnera ensuite à chacune des apparitions du personnage (comme dans ce face-à-face tendu à mort entre Harrelson et Casey Affleck, le petit frère de Bale) sans qu’il soit besoin d’en rajouter dans sa caractérisation. Il y a, dans LES BRASIERS DE LA COLÈRE, quelques maladresses d’écriture (comme la lettre d’excuses du frère, pas vraiment utile), quelques scènes dispensables et peut-être une solennité parfois un peu trop consciente d’elle-même, mais une chose est sûre : on ne peut pas reprocher à Scott Cooper d’avoir bâti un vrai film de cinéma, qui déploie un beau récit habité et crépusculaire ainsi qu’une galerie de gueules marquantes. Ce n’est peut-être pas un chef d’œuvre mais c’est indéniablement un film qui a une âme. Bref, une espèce somme toute assez rare.

TITRE ORIGINAL OUT OF THE FURNACE
RÉALISATION Scott Cooper
SCÉNARIO Scott Cooper et Brad Ingelsby
CHEF OPÉRATEUR Masanobu Takayanagi
MUSIQUE Dickon Hinchliffe
PRODUCTION Michael Costigan, Leonardo DiCaprio, Ryan Kavanaugh, Jennifer Davisson Killoran et Ridley Scott
AVEC Christian Bale, Woody Harrelson, Casey Affleck, Zoe Saldana, Sam Shepard, Willem Dafoe…
DURÉE 116 mn
DISTRIBUTEUR Metropolitan FilmExport
DATE DE SORTIE 15 janvier 2014

2 Commentaires

  1. Belle critique, et qui rejoint un peu ce que je pense de ce très beau film.

    Arnaud, tu avais vu le précédent film de Cooper, le très bon « Crazy Heart » ?

  2. runningman

    Oh oh, encore un de ses films qu’il me plairait bien de voir prochainement.
    Merci

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