ROSE BONBON

Difficile pour un esprit créatif de rester inactif trop longtemps. Et s’il y a bien à l’heure actuelle un designer qu’on peut qualifier sans peur de se tromper de créatif, c’est bien Suda 51. On ne s’étonnera donc guère de voir arriver, une petite année à peine après SHADOWS OF THE DAMNED, un nouveau titre portant sa griffe en la personne de ce LOLLIPOP CHAINSAW.

Cette griffe en question commence à être connue sur le bout des doigts : prenez un sujet de série B, voire Z, enrobez le tout dans un gameplay simple et efficace mais suffisamment varié pour ne pas lasser, saupoudrez d’une bonne dose d’humour en dessous de la ceinture et de références multiples à diverses œuvres cinématographiques comme à l’histoire du jeu vidéo, et vous obtenez un jeu ne risquant pas d’enflammer les charts mais propre à susciter l’enthousiasme auprès des amateurs de jeu un tant soi peu « autre ». Et LOLLIPOP CHAINSAW ne déroge de prime abord pas à cette recette, ne serait-ce que sur la base de son scénario. Jugez plutôt : Juliet Starling n’est pas seulement meneuse de l’équipe de cheerleaders du lycée de San Romero High (insérez votre clin d’oeil ici), elle est également une chasseuse de zombies accomplie, descendante d’une longue lignée. Le jour de son dix-huitième anniversaire, son lycée se retrouve en proie à une invasion de zombies déclenchée par Swan, un émo-goth décidé à prendre sa revanche sur ceux qui l’ont méprisé. A charge pour notre héroïne, armée de sa fidèle tronçonneuse et accompagné par la tête décapitée de son boyfriend Nick, de sauver la mise à ses camarades.

Évidemment, un sujet pareil s’inscrit immédiatement dans l’esprit comme descendant directement de la grande tradition du cinéma d’exploitation des drive-in, et se veut propice à ce que l’on peut imaginer au rayon gore outrancier et débordements grivois centrés sur une certaine objectification de l’héroïne. Autant d’éléments effectivement présents dans le jeu, et qui en d’autres mains auraient pu donner un titre qui se contenterait de se parer de ce label « grindhouse » pour se mettre son public dans la poche sans trop se forcer (ce ne sont pas les exemples récents qui manquent sur ce point). Seulement voilà, Suda 51 a de la personnalité. Et comme le disait ce bon vieux Samuel L. Jackson dans PULP FICTION : « Personality goes a long way ». Outre qu’il aime réellement le type de films dans lesquels il va puiser son inspiration et parvient à faire ressentir cet amour de manière sincère dans ses productions, permettant ainsi de ne pas faire ressentir de calcul dans la démarche, Suda comprend également la nécessité de profiter d’un contexte narratif dans lequel tout est permis pour tenter de surprendre son public. Une démarche dans laquelle LOLLIPOP CHAINSAW s’inscrit de plain pied.

À ce titre, le geste le plus intelligent de Suda est d’être allé chercher une collaboration extérieure avec une tierce personne à la sensibilité artistique proche et susceptible d’enrichir son œuvre via une perspective nouvelle, en la personne de James Gunn. Essentiellement connu du grand public pour son scénario du remake de ZOMBIE (et des deux SCOUBIDOU, ne les oublions pas, ou si en fait), Gunn aura su se tailler une solide réputation auprès des amateurs de genre via ses deux réalisations, HORRIBILIS et SUPER. Mais au-delà de ça, il faut surtout noter que le bonhomme a été formé à l’école Troma, formation dont il aura de toute évidence gardé un amour prononcé pour l’humour débile et d’un mauvais goût sûr. On ne s’étonnera donc pas de constater que LOLLIPOP CHAINSAW soit un rare exemple de jeu à volonté comique manifeste réussie. L’approche de l’humour consiste certes essentiellement à balancer autant de vannes que possible en voyant ce qui colle, mais le résultat est là dans la mesure où on se retrouve fréquemment à se marrer de bon cœur en jouant, que ce soit par l’entremise d’une punchline bien grasse, d’une situation absurde ou de conversation enlevée. En soi, ce simple élément est suffisamment rare dans un jeu pour qu’il suffise à lui seul à faire de LOLLIPOP CHAINSAW une petite réussite. Mais la vraie surprise vient d’ailleurs, en ce que l’on se surprend à découvrir un réel cœur émotionnel au jeu. Et c’est là que l’apport de Gunn prend tout son sens. Car dans le fond, sous leurs abords d’hommage nostalgique au gore des 80s pour l’un et de film de super-héros post-moderne pour l’autre, HORRIBILIS et SUPER s’axaient avant tout sur des histoires d’amour contrariées aussi sensibles qu’inattendues. Et LOLLIPOP CHAINSAW s’inscrit dans cette lignée, en réussissant à faire de la relation entre Juliet et son petit ami Nick la véritable caisse de résonance émotionnelle de l’intrigue. S’il aborde cette relation sous l’angle de l’absurde et du second degré de prime abord (et difficile de faire autrement quand l’un des membres du couple est, rappelons-le, une tête privée de corps), Gunn parvient à construire une dynamique dysfonctionnelle (l’enthousiasme enjoué de Juliet devant l’invasion de zombies contrastant avec le désespoir de plus en prononcé de Nick vis à vis de sa situation au fur et à mesure de la progression de l’intrigue) dans laquelle les deux personnages mettent à l’épreuve tant leurs sentiments que leur rapport à l’autre, livrant ainsi quelques beaux moments d’émotion et aboutissant à une conclusion réellement touchante. Pour un jeu dont l’argument de vente principal est de découper du zomblard à la tronçonneuse en matant de la petite culotte, voilà qui surprend dans le bon sens.

Ainsi, pour aussi léger et peu sérieux que soit le jeu, il parvient à créer une complicité avec son joueur par le biais tant du rire que de l’émotion et de l’attachement à ses protagonistes. Une complicité qui lui permet de faire oublier les défauts habituels des productions Suda, bien présent eux aussi (avec en premier lieu un aspect technique pas vraiment à la hauteur du reste de la production et une caméra bordélique) pour aider à se concentrer sur ses qualités (un gameplay plus fin qu’il n’y paraît au premier abord, une focalisation sur le scoring renvoyant agréablement à la vieille école et des combats de boss tous mémorables). Aussi modeste qu’il soit dans ses ambitions, LOLLIPOP CHAINSAW remplit donc parfaitement son contrat, et un peu plus encore, et prouve brillamment que l’exploitation c’est bien, mais l’exploitation avec du cœur et des idées, c’est mieux.

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3 Commentaires

  1. Entièrement d’accord avec cette critique, même s’il faut quand même avouer que le jeu est peut-être un peu trop court. Environ 5 heures pour un jeu à 70 euros, c’est un peu juste. Mais le plaisir est effectivement là.

  2. En même temps, tu prends un COD ou un Battlefield, c’est la même durée de vie en solo (sans compter le multi, il est vrai)

  3. Poivre

    Impossible pour ma part de faire l’impasse sur la dernière production Suda 51 / Grasshopper… Mais tout comme Shadows of the damned je le prendrais quand il sera aux alentours des 20€ !

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