QUE DE LA GUEULE !

En récoltant 135 millions de dollars en un seul week-end d’exploitation sur le sol américain, DEADPOOL a créé la surprise en dépassant largement les pronostics les plus optimistes et en imposant un personnage virtuellement inconnu du grand public. Pas mal pour un film comic-book qui prétend s’inscrire en marge du genre, mais au fond, DEADPOOL est-il vraiment si différent du tout-venant de la production super-héroïque ?

Créé en 1991 dans les pages des NOUVEAUX MUTANTS par le controversé Rob Liefeld, le personnage de Deadpool est d’abord conçu comme un simple décalque du Deathstroke de DC Comics, une référence pleinement assumée par le scénariste Fabian Nicieza qui le nomme Wade Wilson dans le civil, calquant ainsi le véritable nom de leur référence (puisque Deathstroke s’appelle en fait Slade Wilson). En dehors de sa propension à dégoiser à tort et à travers, Deadpool ne se distingue à ce moment-là que très peu de son modèle. Il faudra attendre que le personnage soit confié aux bons soins de Joe Kelly pour sa première série régulière en 1997 pour le voir acquérir les caractéristiques qui vont faire exploser sa popularité. Sous la plume de Kelly, le « Merc with a Mouth » devient une créature métafictionnelle parfaitement consciente de sa nature de héros de bande-dessinée, ce qui sied bien à son statut de mitraillette à vannes. Ce renforcement d’identité permet aux auteurs de s’emparer du personnage et de dérouler quantité de situations comiques qui impliquent notamment de briser le quatrième mur. Le succès de Deadpool auprès des lecteurs étant encore régi par ces caractéristiques principales, il était donc logique que le projet d’adaptation les respecte à la lettre. Mais même si le box-office donne aujourd’hui raison à la Fox, le fait qu’un personnage aussi marginal que Deadpool puisse bénéficier aujourd’hui d’un film entièrement dédié en dit long sur le besoin des studios d’adapter tout ce qu’ils peuvent afin de garnir leur line-up super-héroïque tant bien que mal. D’ailleurs, le film tel qu’il existe sous sa forme actuelle revient de loin. On se souviendra en effet que Deadpool a fait une première apparition à l’écran dans l’abominable X-MEN ORIGINS : WOLVERINE sous une forme vécue comme une trahison totale par les fans. Il n’y apparaissait que très brièvement et sans son costume durant l’exposition avant de revenir comme « boss » de fin de film, la bouche littéralement cousue et avec un design plus proche du Baraka de MORTAL KOMBAT que de son incarnation papier. Son interprète Ryan Reynolds n’en démord cependant pas, puisqu’il semble y voir le rôle de sa vie (et un bon moyen de remonter la pente au box-office après les fours assez coûteux de GREEN LANTERN et RIPD : BRIGADE FANTÔME) et fait donc des pieds et des mains pour monter un film dédié qui rendrait justice au personnage. Coincé pendant des lustres en development hell, DEADPOOL devra finalement son salut à la « fuite » sur le net d’une séquence test qui emballe les fanboys et convainc la Fox de lui donner enfin le feu vert (il semblerait d’ailleurs que Reynolds ou le réalisateur Tim Miller ne soient pas étrangers à cette « fuite »).

Le « Test footage » qui a fuité sur le net

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Quoi qu’il en soit, Wade Wilson retrouve dans le film sa forme papier, celle d’un mercenaire qui, apprenant qu’il souffre d’un cancer inopérable, se soumet à une procédure expérimentale censée le guérir et lui conférer des supers pouvoirs au passage. S’il gagne effectivement un facteur auto-guérisseur, la procédure le laisse totalement défiguré, ce qui dans le cas présent n’est guère idéal lorsqu’on envisage de filer le parfait amour avec la femme de sa vie. Notre anti-héros désormais costumé s’engage alors dans une quête de vengeance contre les responsables de sa triste condition, avec moult vannes et décapitations à la clé. Pour Ryan Reynolds et les scénaristes de BIENVENUE À ZOMBIELAND et GI JOE CONSPIRATION (aïe…), adapter Deadpool en lui rendant justice passe nécessairement par un classement « R », qui leur permet de s’en donner à cœur joie dans la violence, le sexe et la vulgarité, quand bien même le personnage s’est le plus souvent illustré dans des comics à destination de tous les publics. Par là même, ils comptent livrer une œuvre en rupture avec les canons en vigueur du film de super-héros moderne car plus transgressive. On ne pourra certes par leur reprocher d’avoir fait les choses à moitié à ce niveau puisque la proposition principale de DEADPOOL est bel bien de voir un comic-book movie qui comporte quelques passages de violence graphique bien sentis, des « fuck » à foison et une avalanche de blagues tournant majoritairement autour du duo bite/trou de balle (pardonnez-nous l’expression) dont la seule quantité assure que certaines font mouche à l’occasion. Alors certes, ce classement « R » confère à DEADPOOL une légère différence par rapport à ses congénères (légère puisqu’il n’est justement pas le premier film comic-book à être classé « R », loin s’en faut) mais cela suffit-il à en faire une œuvre transgressive pour autant ?

La bande-annonce classée « R »

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Pas vraiment puisque le niveau de subversion de DEADPOOL est sensiblement équivalent à celui d’un gosse de quinze ans s’imaginant emmerder le système quand il lâche une caisse en cours. Car sous ce vernis de violence et de vulgarité, la proposition de Ryan Reynolds et consorts donne lieu à un film de super-héros on ne peut plus conventionnel, qui ne bouscule que trop rarement et trop timidement les codes narratifs en vigueur dans le genre. Alors même que DEADPOOL a la bonne idée de commencer in media res avec un protagoniste déjà en costume, il rentre ainsi très vite dans les clous avec une énième origin story, racontée ici en flash-backs cache-misère qui saucissonnent la scène d’action d’ouverture pour l’étirer au maximum. Si l’héroïne est initialement mise sur un pied d’égalité avec le héros dans une romance prétendument sulfureuse (rendez-vous compte, on voit madame sodomiser monsieur !), elle est bien vite réduite à la sempiternelle demoiselle en détresse. Et pour autant qu’il soit appréciable que les enjeux soient circonscrits à un niveau plus personnel (la vengeance est la seule motivation de Deadpool), ils sont mal servis par des méchants fades et incarnés par des acteurs choisis en dépit du bon sens (la carrière du nouveau Transporteur Ed Skrein reste un mystère). À se gargariser d’une incorrection de surface, DEADPOOL finit par devenir l’archétype du film qui aimerait bien avoir l’air mais qui n’a pas l’air du tout, jusque dans sa façon de briser le quatrième mur. Là où l’on aurait pu attendre que cet aspect du personnage soit utilisé pour justement moquer les codes du genre, les responsables s’en servent trop souvent pour faire des simples coups de coudes ironiques au public et excuser – rétroactivement ou en avance – leurs erreurs. Car oui, comme Ryan Reynolds, on considère que GREEN LANTERN et X-MEN ORIGINS : WOLVERINE sont de sombres ratages mais il ne suffit pas de l’exprimer dans le film pour forcer la connivence et nous assurer de la qualité toute relative de DEADPOOL. Même topo : souligner de façon appuyée la présence d’un caméo prévisible (Stan Lee) n’est pas franchement un palliatif au manque d’imagination qui conduit à proposer ledit caméo (Stan Lee donc) puisque 99% des films estampillés Marvel proposent… un caméo de Stan Lee. Malgré un marketing ingénieux et la volonté de nous faire croire que DEADPOOL est bel et bien un film couillu et différent des autres adaptations de comics, il n’en est rien et d’ailleurs, la volonté affichée de faire converger plusieurs autres héros sous le giron de la Fox dans un film X-FORCE démontre bien le conformisme larvé d’un projet qui veut bien prendre des risques, à condition de se mettre les fans dans la poche.

On pourra certes trouver dans DEADPOOL quelques motifs de satisfaction comme la présence derrière la caméra de Tim Miller, génial fondateur de Blur Studio, qui signe ici son premier long-métrage et livre quelques passages d’actions réjouissants (mais sans jamais vraiment atteindre les sommets des cinématiques de jeu vidéo du studio) tout en faisant preuve d’un certain talent pour le slapstick. Et l’on ne pourra pas reprocher à Ryan Reynolds de ne pas se donner à 100% dans le rôle. Mais les responsables ont beau clamer que leur film est la vision rêvée du personnage, il faut admettre qu’une transposition réussie de Deadpool ne peut se focaliser à ce point sur la gaudriole au détriment d’un véritable travail de fond sur le personnage. Des auteurs comme Rick Remender (dans UNCANNY X-FORCE) ou Gerry Duggan (sur la série solo) ont démontré qu’il était possible de transcender la machine à punchlines pour faire de Deadpool un être doté d’un solide sens moral, voire même d’en faire une créature tragique tout en poussant à fond les délires non-sensiques comme cet arc qui l’envoie affronter les anciens présidents américains zombifiés. DEADPOOL n’a évidemment aucun mal à enterrer la précédente apparition cinématographique de son héros, mais à vaincre sans péril, on triomphe sans gloire. Et en ce qui nous concerne, le film définitif sur le personnage reste encore à faire. Reste à savoir si le carton imprévisible du film va donner des ailes aux responsables, ou au contraire les conforter dans cette approche plus timorée qu’ils ne veulent bien le reconnaître.

TITRE ORIGINAL Deadpool
RÉALISATION Tim Miller
SCÉNARIO Rhett Reese & Paul Wernick
CHEF OPÉRATEUR Ken Seng
MUSIQUE Tom Holkenborg alias Junkie XL
PRODUCTION Simon Kinberg, Lauren Shuler Donner, Ryan Reynolds
AVEC Ryan Reynolds, Morena Baccarin, Ed Skrein, T.J. Miller, Gina Carano, Brianna Hildebrand, Stefan Kapicic…
DURÉE 108 min
DISTRIBUTEUR 20th Century Fox France
DATE DE SORTIE 10 Février 2016

10 Commentaires

  1. On s ‘ en doutais un peu , bon prochain essai : Batman V Superman

    • Fortunato

      Je prends le pari qu’il ne leur plaira pas non plus, Zack Snyder n’ayant pas la carte comme on dit. Ah c’est beau, la politique des auteurs.

      • Fest

        Quand je vois les derniers films de Snyder je me dis que c’est pas une question de carte.

      • Moi

        Si Snyder proposait des trucs intéressants, il aurait bonne presse ici.

        L’armée des morts, c’était pas mal, mais c’était pas fou. Watchmen, c’est bien, mais c’était pas de la faute de Snyder, et franchement, avec une vraie réalisation pour sublimer le monstrueux scénario, ça aurait été encore bien mieux.

        Le reste, franchement…

  2. Vlablabla

    Mouais, il me semble que Ryan Reynolds ne cherchait pas vraiment à se faire oublié de Green Lantern (sortit en 2011) et RIPOD (sortit en 2013) avec sa prestation du premier Deadpool dans Wolverine Origins (sortit en 2009)… à moins d’avoir inventé la machine à remonter le temps!!!!

    • Fest

      C’est pas ce qui est écrit, relis attentivement.

  3. Singe

    C’est normal qu’ils y aillent à tâtons, ils ont eu du mal à avoir le budget, puis du mal à pouvoir le faire classer R.
    On aurait pu avoir vraiment pire et ce n’est qu’un premier opus, les producteurs auront plus confiance pour les prochains et laisseront sûrement le réalisateur développer toutes les facettes du anti-héros.

    • Jerome M.

      Il fut un temps ou les réalisateurs avaient l’ambition de faire un film qui se suffisait à lui-même. Aujourd’hui, on nous propose systématiquement un embryon de concept avec la promesse de le voir développé dans les suites… comme ces séries TV dont on nous dit parfois « attends, ça devient VRAIMENT bien à partir de la saison 12 ». J’exagère bien sur mais les films de studio deviennent très frustrants au point que malgré toute ma bonne volonté, j’y accroche de moins en moins.

      Concernant Deadpool, le film se contente effectivement de balancer des gros mots et 3 plans de nudité frontale comme le summum de l’irrévérence. Je crois que j’ai passé l’âge. Quant à ce concept de film de super-héros ‘R-Rated’ mis en avant comme une grande nouveauté dans la promo, il ne vaut qu’en comparant cette prod Marvel/Fox aux autres prod Marvel…Parce que si je ne m’abuse, le premier Kick-Ass, l’adaptation des Watchmen ou même de V pour Vendetta, les Batman de Nolan (et oui, même ceux de Burton), Darkman et les Spider-man de Raimi, étaient eux aussi des films adultes à leur façon, sans se repaitre dans cette insolence (vulgarité?) de (grande) surface…

      De plus, le scénario de Deadpool ne raconte ABSOLUMENT rien: il cherche un mec pour se venger et se venge. point. Les persos n’ont aucune épaisseur et ne se distinguent que par leurs vannes. Ca tourne tellement à vide qu’on arrive à s’ennuyer assez vite. Déjà, le générique de début et ses titres hyper-méta-lourds avait entamé ma bonne volonté…

  4. T.T.C.

    Vous savez, il faut de l’argent pour faire un film, qui plus est un film de super-héro. Il faut donc convaincre des producteurs. Et quand on travaille sur un personnage qui appartient à une grosse franchise, il faut en plus les convaincre que le film ne nuira pas à la franchise. Donc oui, ce film est un compromis, un compromis entre les exigences des producteurs et les désirs de l’équipe qui réalise, comme beaucoup d’autres films d’ailleurs. On peut regretter ces compromis mais ce sont eux qui ont rendu le film possible. Attendons donc de voir au moins les scènes coupées au montage, les drafts qui n’ont pas passé le stade de l’écriture, pour se faire une idée plus correcte des intentions de Reynolds et Miller.

    Ensuite, je ne comprends pas ceux qui critiquent le manque de sérieux de l’intrigue ou du personnage… Ce film s’est voulu clairement une comédie, jamais il ne prétend être autre chose, et c’est d’ailleurs pourquoi l’intrigue autour de la vengeance de Wade, absolument dénuée d’intérêt, n’est pas si dérangeante que ça. Si le film s’était voulu une histoire sérieuse de super-héro, ce serait très mal passé, mais comme on est davantage dans du cinéma bis, ça passe.

    • Moi

      Le film ne prétends peut-être pas être autre chose qu’une comédie, ça n’en est pas moins une mauvaise comédie.

      Enfin, même dans les comédies de superhéros, ce truc est en concurrence avec Super, Kick Ass, Kingsman et même, dans une moindre mesure mais un peu quand même, Scott Pilgrim. Alors qu’ll ne soutient même pas la comparaison avec les gardiens de la galaxie.

      La différence se voit, quand même.

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