PUR SANG

Deuxième grosse cartouche de Sony pour le début 2015, BLOODBORNE peut aussi se targuer du statut de jeu le plus attendu du premier trimestre. La situation a de quoi surprendre compte tenu de l’orientation hardcore gamer du titre mais l’accueil critique délirant et des ventes plus qu’honorables démontrent que cette anticipation n’était pas feinte. Pour le développeur From Software, un tel résultat est l’aboutissement logique d’une improbable séduction des joueurs entamée voici maintenant six ans de cela. Comment en est on arrivé là, et BLOODBORNE est-il réellement à la hauteur des espoirs placés en lui ?

Un petit rappel historique s’impose avant toute chose. DEMON’S SOULS sort au Japon sur Playstation 3 au début de l’année 2009, sans tambours ni trompettes. Personne ne mise un kopeck sur cet héritier des KING’S FIELD du même éditeur, à la technique en dessous des standards de l’époque et à la difficulté considérée insurmontable. Au point que Sony, pourtant principal financier du jeu, n’envisage même pas de l’exporter hors de l’archipel. Le bon bouche à oreille des joueurs qui se fournissent en imports aidant, une sortie hors Japon aura finalement lieu, non sans l’intervention d’Atlus, qui achète à Sony les droits d’exploitation en Occident. Sorti aux États-Unis à la fin de l’année 2009 puis en Europe à l’été 2010, DEMON’S SOULS se forge dès lors une excellente réputation auprès de la frange hardcore du public console, qui y voit une alternative de choix à certaines tendances qui commencent à s’imposer dans le milieu. La série passe alors dans le giron de Namco/Bandai au moment de la sortie de DARK SOULS, et le succès confirme la popularité de la licence. Pour Sony, aller chercher Hidetaka Miyazaki, la tête pensante de la franchise, afin de lui demander une nouvelle exclusivité, est une acceptation tacite de l’échec à reconnaître son potentiel au moment de DEMON’S SOULS. Faute avouée est de toute évidence pardonné puisqu’avec BLOODBORNE, Miyazaki livre à son éditeur le premier véritable indispensable de la Playstation 4.

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Soyez prévenus cependant : le nouveau statut d’enfant prodigue de Miyazaki ne l’a pas pour autant amené à adoucir son approche du game design. Les néophytes attirés par la campagne promotionnelle du jeu en ont surement fait les frais : comme ses prédécesseurs, BLOODBORNE se veut extrêmement ardu, et les premières heures de jeu peuvent facilement rebuter les moins persévérants, à force de morts à répétitions. Cet état de fait tient autant à la difficulté intrinsèque du jeu, déjà bien corsée, qu’à son rapport au joueur. BLOODBORNE prend en effet le contrepied total des tendances actuelles du AAA, qui nous prend constamment par la main et nous explicite tout dans les moindres détails à grands renforts de tutoriel. Pour sa part, Miyazaki préfère laisser les joueurs se débrouiller par eux-mêmes. BLOODBORNE largue donc le joueur dans son environnement hostile en lui posant simplement les bases de gameplay, à sa charge ensuite d’en découvrir les multiples systèmes, d’en exploiter les subtilités et plus généralement de le parcourir tout seul comme un grand sans même l’appui d’une mini-map. La démarche peut laisser une partie du public sur le carreau mais par ce biais, BLOODBORNE renoue avec une sensation primale d’exploration de l’inconnu qui tend à se perdre. Et ce d’autant plus qu’il s’appuie sur un level design en béton armé, d’une cohérence rare et où les interconnexions entre les différentes zones font toujours sens et contribuent à incarner fortement le lieu de l’action. Dans BLOODBORNE, trouver un raccourci permettant de court-circuiter une zone dangereuse ou de revenir facilement au dernier point de sauvegarde est ainsi tout aussi satisfaisant que de parvenir à terrasser enfin un boss particulièrement retors. Car aussi dur soit-il, le jeu n’est jamais injuste pour autant. Chaque mort (et Dieu sait que l’on meurt souvent) se ressent plus comme une incapacité à aborder correctement une situation donnée que comme un acte arbitraire de la part du jeu. La courbe d’apprentissage de BLOODBORNE est telle qu’il est parfaitement possible dès lors que l’on commence à maîtriser un peu le jeu de triompher sans problèmes d’un passage qui paraissait insurmontable l’instant d’avant. Et les modifications apportées au système de combat, désormais plus porté sur l’offensive et l’esquive du fait de l’absence de bouclier et de l’emphase mise sur le contre, font que vétérans et néophytes se retrouvent sur un pied d’égalité face au jeu. Un sentiment renforcé par l’impeccable intégration du mode en ligne, qui s’appuie avant tout sur la capacité à laisser des messages pour les autres joueurs ou à les invoquer pour qu’ils viennent vous aider. BLOODBORNE parvient par ce biais à fédérer une communauté autour de la notion de découverte et d’entraide et le plaisir que procure le jeu découle tout autant de son exploration que du sentiment de partage qui se crée dans le fait d’en découvrir les moindres secrets en compagnie de centaines d’autres joueurs à travers le monde. Au moment même où les joueurs manifestent un certain ras-le-bol vis à vis de titres qui mettent leur présentation en avant au détriment du reste et où le terme de « cinématographique »  appliqué à un jeu devient presque anathème, on comprend aisément que BLOODBORNE, qui table avant tout sur son gameplay et ses systèmes et offre une exécution impeccable de ses ambitions, soit accueilli comme le sauveur.

BLOODBORNE fait donc passer sa narration au second plan, mais ce serait faire erreur que de croire que Miyazaki et son équipe la traite comme un élément secondaire. Il s’agit au contraire d’un facteur essentiel à l’expérience mais là encore, la façon de la transmettre aux joueurs tranche avec les modes actuelles. BLOODBORNE comporte ainsi très peu de scènes cinématiques et encore celles-ci restent très cryptiques, servant surtout à introduire les boss ou donner des indications sur le prochain objectif. La narration proprement dite se fait avant tout à travers le jeu en lui-même et qui voudra la saisir dans sa globalité devra reconstituer le puzzle lui-même en faisant particulièrement attention à l’environnement, aux descriptions d’objets dans l’inventaire et même au design des ennemis. La notion de découverte commune entre une nouvelle fois en jeu ici puisque l’échange avec d’autres joueurs pour percer les mystères de l’intrigue constitue de fait une part non négligeable de l’expérience. Un effort supplémentaire est demandé là aussi, mais le jeu en vaut la chandelle tant se plonger dans les méandres de la narration permet de découvrir une mythologie extrêmement riche. Laissant de côté la « medieval fantasy » de DEMON’S SOULS et des DARK SOULS, BLOODBORNE se révèle, sous ses dehors victoriens, comme une des plus belles transpositions dans un autre média de l’horreur « Lovecraftienne ». Miyazaki emprunte au maître de Providence la création d’une cosmogonie obscure et comme ses protagonistes, le joueur a souvent le sentiment de se retrouver impuissant face à une force qui le dépasse. Par le biais d’une mécanique subtile, Miyazaki va même jusqu’à simuler la descente dans la folie qui caractérise souvent les œuvres de Lovecraft, le jeu accentuant son aspect horrifique au fur et à mesure que le protagoniste en découvre les mystères. Par ce biais, ainsi que via une ambiance particulièrement oppressante, BLOODBORNE part chasser sur les terres du survival-horror en touchant à une efficacité rarement atteinte par les purs représentants du genre de récente mémoire. BLOODBORNE sort donc du lot par son approche radicale dans tous les domaines qui s’accompagne d’une exécution brillante. Évidemment, cette radicalité signifie que le jeu ne peut prétendre à l’universalité et il y a fort à parier que dans la masses des acheteurs du jeu, d’aucuns ont du être rebutés par la proposition. Mais celles de ce genre sont devenues si rares dans le paysage ludique actuel que BLOODBORNE n’en est que plus précieux. Hidetaka Miyazaki vient de gagner définitivement ses galons d’auteur sur lequel il faut désormais compter et l’on ne peut que s’impatienter de voir ce qu’il nous réserve à l’avenir.

TITRE ORIGINAL Bloodborne
GENRE Action-RPG
ÉDITEUR Sony Computer Entertainment
DÉVELOPPEUR From Software
CONSOLE Playstation 4
DATE DE SORTIE 25 Mars 2015

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