PRESQUE HUMAIN

Ce week-end, CHAPPIE a malheureusement mordu la poussière au box-office américain. Mais son réalisateur Neill Blomkamp est déjà ressorti grandi de cette expérience, étant donné que ce troisième film lui permet de faire oublier la contre-performance émotionnelle d’ELYSIUM, en même temps qu’il confirme définitivement sa voix unique dans le cinéma contemporain. Tout simplement prodigieux !

« J’ai raté ELYSIUM ». Cette citation choc de Neill Blomkamp a récemment fait le tour des sites de cinéma du monde entier, qui se sont empressés de reprendre les propos du jeune réalisateur pour en tirer une news à bon compte, comme s’il s’agissait presque d’un fait validé par l’auteur même du film. Même si votre serviteur est plus ou moins du même avis, il convient tout de même de minimiser cette affirmation. Et d’une, il est très rare de constater qu’un cinéaste de blockbuster soit capable de se remettre en question publiquement, ce qui est tout à l’honneur de Neill Blomkamp. Et de deux, le ratage d’ELYSIUM est parfaitement relatif, puisque même si ce second film se juge à l’aune de la qualité impressionnante de DISTRICT 9, il convient tout de même de saluer l’aspect atypique de cet objet unique au sein de la production hollywoodienne actuelle. Or, ce qui constitue bel et bien la première qualité de cinéaste de Neill Blomkamp, c’est que celui-ci cultive et revendique très clairement cette notion de talent unique, au point d’en faire le thème central de son troisième film. Certes, le cinéaste charrie des influences diverses et variées qui le placent dans le sillon de certains confrères estimés et reconnaissables mais chacun de ses films révèle une imagerie inédite, qu’il est impossible de retrouver ailleurs. Et pour cause, puisque dans son approche cinématographique, Blomkamp est l’une des rares personnes à concevoir des objets filmiques ambitieux sans filets de protection, en créant ses propres univers de toutes pièces, avec une personnalité qui transparaît malgré tout dans chacune de ses œuvres, et ce depuis ses débuts avec les courts ALIVE IN JOBURG ou TETRA VAAL, qui marquent d’ailleurs les prémices de DISTRICT 9 et CHAPPIE. Toutes les bonnes choses ont une fin, et même si l’on peut se réjouir qu’un tel garant de la science-fiction moderne puisse s’attaquer à la mythologie ALIEN en espérant qu’il puisse la revigorer, on préférerait quand même le voir faire ce qu’il sait faire de mieux, à savoir ses propres films et pas ceux du studio. Il est par ailleurs dommage de constater que les critiques américains – même spécialisés – se plaisent à faire la fine bouche devant un film de la qualité de CHAPPIE d’autant que cette fois, le réalisateur réussit à peu près tout ce qu’il entreprend.

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Pour bien souligner l’aspect totalement unique de CHAPPIE, il convient de signifier à quel point les prémices du film rappellent le premier ROBOCOP. Clairement, le chef d’œuvre de Paul Verhoeven sert ici d’influence majeure, d’autant que certains éléments (l’opposition physique entre les machines de pacification, les conflits internes dans la corporation, ce décor d’usine gigantesque, etc.) semblent affirmer que Neill Blomkamp en est totalement conscient. Mais il suffit d’introduire cette notion de libre arbitre dans le corps d’une machine manufacturé pour que CHAPPIE prenne une direction totalement unique et inattendue, faite d’approches radicales et de ruptures de ton. On pourrait croire que le film va se plaire à partir dans une approche réflexive sur l’intelligence artificielle, mais CHAPPIE aborde la thématique autrement, par l’éducation et l’apprentissage. Le cœur de CHAPPIE, c’est évidemment ce personnage principal brillamment interprété par Sharlto Copley, ainsi que ses différentes interactions avec les humains et ce qu’il va finir par en retirer en suivant leurs différents apprentissages. Certaines mauvaises langues se plairont à comparer le personnage en titre à celui de Johnny 5 (dans SHORT CIRCUIT), histoire de s’en tirer avec une petite blague référentielle pour minimiser la qualité du film à peu de frais, mais la comparaison est évidemment totalement déplacée. Car la clé de l’humanité de Chappie réside dans la façon dont Neill Blomkamp met en place les différentes idéologies sociologiques, représentés par différents personnages (le créateur, le militaire, le gangsta ou encore la figure maternelle) qui dictent leurs convictions à une machine ne demandant qu’à récupérer les informations pour en tirer quelque chose de substantiel. Dans un tel contexte, la citation de Neill Blomkamp concernant ELYSIUM prend tout son sens : de la même manière que le réalisateur insiste sur l’importance et les résultats de l’apprentissage de son personnage principal, il livre lui-même une troisième œuvre qui tire parti de ses propres erreurs, dont il assume la responsabilité. Et s’il faut reconnaître qu’ELYSIUM abordait une structure plus classique (mais pas toujours maîtrisée), celle de CHAPPIE se permet des digressions qui finissent par rendre le film inclassable, notamment quand le réalisateur se permet ainsi des scènes hilarantes (le carjacking par exemple), des références grossières mais évidentes puisque ce sont probablement les siennes (au dessin animé LES MAÎTRES DE L’UNIVERS, qui révèle l’âme d’enfant de Chappie) et des scènes d’action maousses comme on aimerait en voir plus souvent dans le cinéma hollywoodien, tel ce climax qui propose un véritable morceau d’anthologie.

On pourrait évoquer la puissance du design, le goût prononcé pour présenter des robots de manière totalement inédite, ou encore cette idée géniale (mais apparemment contraignante) d’aller chercher le couple taré de Die Antwoord pour interpréter les parents adoptifs de Chappie, mais tout ceci tombe sous le coup de l’évidence pour ceux qui ont vu le film. On terminera juste sur cette très jolie notion finale qui réconcilie l’humain et la machine dans une tentative d’assurer une forme de pérennité à la nature et la conscience humaines. Les chemins pour y parvenir sont peut-être sinueux, mais encore une fois le résultat est là. Amateurs de science-fiction ou de cinéma tout simplement différent, malgré tout ce que vous pouvez entendre sur ce film, soyez assurés que Neill Blomkamp n’a pas raté CHAPPIE, donc ne le ratez pas à votre tour, ou vous risqueriez de vous en mordre les doigts !

TITRE ORIGINAL Chappie
RÉALISATION Neill Blomkamp
SCÉNARIO Neill Blomkamp & Terri Tatchell
CHEF OPÉRATEUR Trent Opaloch
MUSIQUE Hans Zimmer
PRODUCTION Simon Kinberg
AVEC Sharlto Copley, Dev Patel, Ninja, Yo-Landi Visser, Jose Pablo Cantillo, Hugh Jackman, Sigourney Weaver…
DURÉE 114 min
DISTRIBUTEUR Sony Pictures Releasing France
DATE DE SORTIE 04 mars 2015

16 Commentaires

  1. maxxx

    tout en etant daccord avec la critique j’ai quand meme un gros plobleme avec l’ecriture de certain personnages, comme celle de hugh jackman ou sigourney, certaines de leurs actions etant parfois particulièrement invraisemblables… Pour le reste plutot d’accord, quelle gueule, surtout quand on connait le budget plutot dérisoire pour un film de cet acabit…

  2. Hiroshiman

    Un film clairement à ne pas manquer. Même si l’on pouvait en attendre quand même plus. Notamment au niveau de l’écriture. Le film embrasse trop de thématiques imposantes de la SF (IA, Transhumanisme, déliquescence de l’humanité, robotisation à outrance) sans avoir le temps d’apporter des conclusions vraiment satisfaisantes ou un point de vue pertinent.
    Mais c’est largement au dessus de ce qui se fait en SF en ce moment. L’univers de Bloomkamp est fascinant, riche, généreux et surtout, ce qui est encore plus rare et précieux, d’une cohérence interne voulue et travaillée.

  3. Moonchild

    Un film bourré de défauts, d’approximations, oui l’écriture est sommaire et à l’emporte-pièce (digne d’une prod Europacorp écrite par le gros Luc en 10 mn aux chiottes sur un bout de PQ), oui les personnages sont caricaturaux, oui le filmage est un peu à l’arrache (un peu comme d’hab chez Blomkamp) ; et malgré tout c’est une œuvre sincère, intègre, touchante et au final vraiment attachante, de là à dire que c’est un bon film, je n’en sais rien, mais je prends le pari que dans 20 ans on pourra toujours le mater avec un vrai plaisir (coupable ou pas).
    En outre, quel plus beau rôle pour Sharlto Copley que d’incarner la voix de ce gentil robot (et un bel exemple de collaboration entre un réal et un acteur).

    • Julien DUPUY

      Copley joue Chappie hein, il ne fait pas sa voix.

      • Moonchild

        Bon, tu vois, je vais être honnête, je ne savais même pas qu’ils avaient utilisé la performance capture sur ce film, à vrai dire je me renseigne très peu sur les films que je vois (anecdotes, techniques …), je préfère découvrir le maximum de choses en salle ; en revanche, je suis allé vérifier et Sharlto Copley fait bien la voix en vo (bien qu’elle soit modifiée et sonne un peu électronique), il m’avait bien semblé la reconnaître …

        • Bah oui mais il voulait dire il ne fait pas QUE la voix.

          En tout cas c’est vraiment le film de la confirmation pour Blomkamp : confirmation qu’il est un auteur à part entière, avec des choix courageux et un univers. Mais confirmation aussi qu’il fait ses films (et surtout ses scénarios) à la va-comme-j’te pousse, privilégiant toujours les symboles à la vraisemblance.

  4. Vaodhaurs

    « Pour bien souligner l’aspect totalement unique de CHAPPIE, il convient de signifier à quel point les prémices du film rappellent le premier ROBOCOP. »

    Le truc est tellement personnel qu’on ne peut pas s’enlever de la tête ses influences manifestes.
    Gros argument.

    • Fest

      Ben c’est sûr qu’en isolant la phrase des deux suivantes tu perds le sens de l’argument…

  5. grift

    Visiblement mr Moissakis doit avoir des definitions de l’hilarite, du genie et de l’anthologique tres differentes du reste de l’humanite…

    Depuis District 9 il y a toujours les memes qualites (la representation visuelle de concepts SF) et les memes defauts (personnages et intrigues pas ou peux attachants, raccourcis scenaristiques voyants, plotholes qui rivalisent avec le Grand Cannyon..)

    Blomkamp comme concept designer ou directeur des SFX oui, mais comme scenariste/realisateur, non merci.

  6. Jean

    Gros choc pour moi. Excusez le retour pas argumenté et au ras des pâquerettes, mais étant donné que 2 heures durant j’ai vibré, pleuré et serré mes p’tits poings très fort en espérant que ce bout de chou de Chappie s’en sorte bien, je ne peux que trouver ce film magique et épatant.

    C’est tellement évident à mes yeux que ça ne se discute pas. Ce film a un cœur gros comme ça.

    J’ai plein de scènes et d’arguments en tête pour défoncer toutes les critiques qui lui sont faites mais j’en resterai sur cet avis très subjectif : Chappie ça BUTE, c’est encore un cran au-dessus de District 9, et Neil Blomkamp s’installe tranquillou dans mon panthéon personnel des réalisateurs contemporains dont je ne raterai plus un seul film au cinéma.

  7. Grift

    Le seul exploit que reussi Chappie, c’est d’arriver a te faire penser « C’etait pas si mal que ca Elysium… »

    Je ne vous remercie pas Mr Nouille Blaupunkt.

  8. ben

    Hans Zimmer est en dessous de tout sur ce film…

    Même si je comprends les éléments qui expliquent le point de vue de Stéphane, je trouve que le film reste très bancale et ne satisfait réellement qu’en comparaison avec le faible niveau de la concurrence (notamment pour ce qui est des scènes d’actions) et de la production dans le domaine SF.

    Il s’agit quand même d’un gros mashup entre toutes les oeuvres pré-cités et surtout du reboot récent de La Planète des Singes dont l’éducation était déjà un thème majeur.

  9. babar

    J’ai trouvé ça d’une niaiserie perso.
    On dirait que ça a été écrit par un ado (je parle du film).

    Je trouve que capture mag a une ligne éditoriale assez discutable dans l’ensemble, je constate que vous vous forcer à défendre (ou à enfoncer) certains films juste par principe.

    Faire la fine bouche sur Inherant Vice pour ensuite se branler sur Chappie c’est quand même rigolo.
    Et pour finir sur un petit troll j’ajouterai que je n’ai pas la certitude que Neil B. fera mieux que Jeunet avec Alien.

  10. Fest

    Oui bien sûr, chez Capture ils se « forcent » à écrire des critiques pas sincères « par principe », et bénévolement en plus…

    Ce bon vieil argument faisandé, ça faisait longtemps.

  11. ben

    Inherent Vice est également complètement bancale …

    Chappie même s’il rate beaucoup de chose arrive à créer une certaine réponse émotionnel chez le spectateur là où Inherent Vice ne provoque aucune émotion.

    C’est là que réside la différence d’appréciation de Capture Mag et sa perception du cinéma.

  12. hal_lex

    Comme Blomkamp le dit lui-même :
    « I love visuals and I hate writing »
    CQFD 😛

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